‹ MalebrancheChapitre 107 sur 132 · XUl* Éclaire, sur la Rech · texte numérisé non relu

XUl* Éclaire, sur la Rech

se sert de Tidée de la ligne droite et de la distinction du tout et de ses parties ; mais, comme la géométrie elle-même, encore une fois, elle voudra faire sortir de ces premières notions une science tout entière; et là elle ne pourra réussir qu'en s'appuyant sur la métaphysique *.

D'abord, il faut que la morale soit une. Il peut paraître étrange que Malebranche ait cru devoir tant insister sur une vérité si évidente, et plus étrange encore que, parmi les ennemis ou les amis trop peu conséquents de cette unité, il ait rangé expressément la plupart des ordres religieux de son temps. Déjà, au point de vue proprement philosophique, il leur en vou^ lait fort de ne pas se rallier assez vite à la belle simplicité du cartésianisme et de s'obstiner dans ce que la scholastique avait, à ses yeux, d'incohérent. Us s'y obstinaient, pourquoi? Par amour-propre ou, ce qui revient au même, par esprit de corps. « Ce qiii est vrai à Paris, dit-il ironiquement, est faux à Rome ; ce qui est certain chez les Jacobins est faux chez les Cordeliers ; ce qui est indubitable chez les Cordeliers semble être une erreur chez les Jacobins. Les Jacobins se croient

1. Certains philosophes (en des thèses de doctorat notamment) ont cru trouver le kantisme dans les idées morales de Descartes. 11 n'était donc pas inutile de prévenir pareille illusion pour ce qui concerne Malebranche.

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LE MORAXISTË. 2&5

s'imaginer que cette coutume ne fût en usage que parmi les gens de guerre, elle était presque générale; et si les ecclésiastiques ne se battaient pas, par respect pour leur caractère, ils avaient de braves champions qui les représentaient, et qui soutenaient leur bon droit en versant le sang des parties. Us s'imaginaient même que Dieu approuvait leur conduite ; et soit qu'on terminât les différends par le duel, ou par sort, ils ne doutaient point que Dieu ne présidât au jugement et qu'il ne donnât gain de cause à celui qui avait raison. Car, supposé que Dieu agisse par des volontés particulières, ce que croit le monde, quelle impiété que de craindre, ou qu'il favorise l'injustice ou que sa providence se s'étende pas à toutes choses !

« Mais, sans aller chercher des coutumes damnables dans les siècles passés, que chacun juge à la lumière de la raison des coutumes qui s'observent maintenant parmi nous, ou plutôt qu'on fasse seulement attention à la conduite de ceux mêmes qui sont établis pour conduire les autres. Sans doute on trouvera souvent que chacun a sa morale particulière, sa dévotion propre, sa vertu favorite : que tel ne parle que de pénitence et de mortification; tel n'estime que les devoirs de charité; tel autre enfin que l'étude et la prière. Mais d'où peut venir cette diversité si la raison de l'homme est toujours la même? C'est sans doute qu'on cesse de la consulter, c'est qu'on se laisse conduire à l'imagination son ennemie. C'est qu'au lieu de regarder l'Ordre immuable comme sa loi inviolable et naturelle, on se

forme des idées de vertus conformes du moins en quelque chose à ses inclinations. Car il y a des vertus, ou plutôt des devoirs qui ont rapport à nos humeurs : des vertus éclatantes, propres aux âmes fîères et hautaines; des veiius basses et humiliantes, propres à des esprits timides et craintifs; des vertus molles, pour ainsi dire, et qui s'accommodent bien avec la paresse et Finaction^ »

Si l'on s'étonnait trop de cette sortie éloquente et spirituelle, nous n'aurions qu'à rappeler comment la morale était d'abord systématiquement scindée en deux parties, rendues presque étrangères l'une à l'autre : l'une, regardant la vie éternelle, et l'autre, la vie temporelle. Était-ce une des conséquences lointaines des divisions mal apaisées du Sacerdoce et de l'Empire? En tout cas, il est certain que le pouvoir du Prince, surtout en s'étendant, comme il le faisait, d'un bout à l'autre de la sphère du droit proprement dit, créait comme une région morale entièrement distincte de la précédente. Leibniz lui aussi rencontrera devant lui ce préjugé et mettra, comme on sait, tous ses soins à le combattre; mais Malebranche l'avait devancé. Il avait parfaitement vu qu'à ce manque d'unité s'ajoutait comme une conséquence logique, mais désastreuse, un appel divergent à deux autorités finalement insuffisantes, celle des supérieurs ecclésiastiques d'un côté, celle des supérieurs temporels de l'autre : ni les pre-

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