xni« Éclaire
mes, est plus sûre pour le commun des hommes que celle que je pourrais établir pour la conservation de la vie. » Pour la conservation de la vie morale cependant, le philosophe se résig^e moins ; car il admet plus volontiers encore l'appel au médecin que le recours trop fréquent à un directeur quelconque *. Il a pour cela deux raisons. D'abord nous dissimulons ou déguisons plus de choses au directeur qu'au médecin ; puis, en général, nous pouvons plus facilement nous éclairer nous-mêmes sur le mal de l'âme sans le secours du premier que sur le mal du corps sans le secours du second. Les abus de la direction et de la casuistique en effet ne sont pas seulement imputables, tant s'en faut, aux directeurs et aux casuistes. Nous qui les consultons , que faisons-nous? Nous mettons insensiblement la main sur notre plaie quand elle nous fait honte ; nous trompons souvent ceux qui nous dirigent, afin de nous tromper nous-mêmes ; car nous
1. Voici le conseil qu'il donne à ce sujet; il n'est pas sans jeter un singulier jour sur l'insuffisance des directeurs qu'on s'attribuait dans un certain inonde : a Lorsqu'il est à propos de consulter un directeur, i\/aut en choisir un qui sache la religion, qui respecte l'Évangile, qui connaisse l'homme : il faut prendre garde que l'air du monde ne l'ait point corrompu, que l'amitié ne l'ait point rendu mou ni complaisant et qu'il ne . craigne et n'espère rien de nous » fXlV« Éclair.). Il va sans dire que ces franches attaques contre la manie des directeurs ne touche en rien au sacrement de pénitence; car Malebranche, dans son Traité de Morale, en fait ressortir, au contraire, l'importance, avec sa pensée constante de mêler la philosophie à la théologie. Il explique longuement comment l'absolution du prêtre n'a pas seulement pour vertu de remettre les péchés, mais change la résolution actuelle en disposition habituelle, le prêtre étant établi comme cause occasionnelle de la grâce qui doit donner la charité justifiante.
prétendons être en sûreté lorsque nous les suivons. « Us nous conduisent là où nous avons dessein d'aller, et nous tâchons de nous persuader, malgré la lumière et les reproches secrets de notre raison, que c'est l'obéissance qui nous détermine... Nous cherchons des directeurs qui nous consolent des reproches de Jésus-Christ, qui nous assurent contre ses menaces et qui couvrent de nuages agréables cette lumière qui nous blesse et qui nous pénètre. » Le mal signalé là devait être grave et répandu, car c'est bien là ce que dira Bourdaloue et, plus fortement encore, Bossuet * ; mais les deux grands maîtres de la chaire ont surtout en vue les prescriptions impératives de l'Évangile et la nécessité de ne pas en ternir artificiellement la pure lumière. Ce quft Maie* branche ajoute, c'est la démonstration philosophique qu'il faut chercher une morale une, éclairant absolument tout ce qui nous intéresse de la lumière de la raison ; c'est ensuite l'idée que cette recherche est possible, qu'elle doit aboutir à l'évidence, et qu'enfin l'é-
1 . Par exemple, dans son sermon Sur la haine des hommes contre la vérité. « Et en effet, chrétiens, lorsque nous formons tant de doutes et tant d'incidents, que nous réduisons rÉvan^^ile et la doctrine des mœurs à tant de questions artiticieuses, que faisons-nous autre chose, sinon de chercher des déguisements? Et que servent tant de questions, sinon à faire perdre, parmi des détours infinis, la trace toute droite de la vérité? Ne faisons ici la guerre à personne, sinon à nous-mêmes et à nos Tices ; mais disons hautement dans celte chaire que ces pécheurs subtils et ingénieux qui tournent l'Évangile de tant de côtés, qui trouvent des raisons de douter de l'exactitude de tous les préceptes, qui fatiguent les casuistes par leurs consultations infinies, ne travaillent ordinairement qu'à nous envelopper la règle des mœurs... Ce n'est pas ainsi, chrétiens, que doivent être les enfants de Dieu. »
tude de la nature de rhomme nous révèle non moins clairement les moyens de pratiquer une telle morale avec sûreté et avec rectitude.
La pierre de touche de la vérité, c'est «l'unité, c'est aussi — ce qui y tient de près — l'universalité. Lorsqu'un homme, dit Malebranche, préfère la vie de son cheval à celle de son cocher, il a ses raisons^ car on ne ^ fait rien sans motif, mais ce sont des raisons particulières dont tout homme raisonnable a horreur. « Ce sont des raisons qui, dans le fond, ne sont pas raisonnables, parce qu'elles ne sont pas conformes à la souveraine raison, ou à la raison universelle que tous les hommes consultent^. »
Mais l'universalité la trouverait-on dans des règles ou des prescriptions arbitraires? La théologie même du Traité de la Nature et de la Grâce, ses profondes distinctions entre les lois et les décrets nous défendent de cette illusion. Nous le savons; aucun sophisme ne nous a été donné comme plus dangereux et pour le sens commun et pour toute espèce de certitude, que celui qui veut que tout dérive de la volonté pure et simple de Dieu... (sous-entendu, à n'en pas douter, a fortiori^ de la volonté d'un homme quel qu'il soit). A ce compte, on ne pourrait même plus prétendre que Néron ait eu tort de tuer sa mère ; car il est clair qu'un Romain ignorait le décalogue donné aux Juifs. Ainsi on ne pourra trouver rien à redire aux actes les plus infâmes et les