Tr. de Mor., 2« partie, xr
« misérable fécondité », car ils n'engendrent que pour la douleur et pour le mal.
Mais enfin, faut-il accepter en fait cet état de choses, après l'avoir tant flétri en droit? Là est la question. Il est clair que Malebranche ne pouvait la résoudre de son temps. Il incline donc, comme Bossuet, à considérer que les inégalités et les injustices sociales sont des suites du péché, qu'il faut les subir comme telles et y conformer sa conduite extérieure : on ne peut pas faire autrement, donc il ne faut pas même essayer de redresser ces injustices autrement que par la charité, car on troublerait la paix certainement (le pire des maux est la guerre civile, dit Pascal), et on n'obtiendrait probablement aucun résultat. Seulement, au fond de son àme, on ne doit attacher à ces circonstances et conditions aucime espèce d'importance ; car la véritable vie n'est pas là.
A coup sûr, il est permis de regretter une pareille déclaration d'impuissance et une pareille docilité * : elles ne pouvaient que prolonger bien des abus et provoquer à la longue une révolution destinée à en supprimer un grand nombre, mais à en susciter aussi de nouveaux. Ceci dit cependant, il faut admirer l'éloquence avec laquelle le spéculatif proclame que si Dieu lui-même, le roi des rois, n'est pas une puissance arbitraire, il est impossible qu'un roi de la terre ait le droit de faire justement tout ce qu'il veut. Il doit se regarder
1. Voir notre liTre : Le Socialisme chrétien, Hachette, in-12, ch. m.
comme simple « vicaire » de la raison, loi primitive et impérative pour tous *. Quand nous lisons : on lui doit l'obéissance en toutes choses, « pourvu qu'il n'exige rien qu'en conséquence des droits naturels^, que lui donne la commission qu'il a de la part de Dieu » — la phrase peut nous paraître obscure ; l'imprécision y est peut-être volontaire, comme dans la suivante : « Us (les princes) doivent consulter les lois fondamentales de l'État. » Mais un Français du siècle de Louis XIV ne pouvait guère aller plus loin. Il avait du moins posé des principes dont la conscience publique devait tirer peu à peu les conséquences : il n'y a qu'une morale, et cette morale doit être constituée scientifiquement, il y a des droits naturels, et ceux qui exercent le pouvoir ont commission ou mandat de les faire respecter. Restait, il est vrai, le problème des garanties pratiques destinées à obtenir ce respect : c'était là une question de politique encore plus que de morale proprement dite. Encore une fois, pour la traiter utilement, les temps n'étaient pas mûrs.
En revanche, les temps étaient encore bien favorables à l'union féconde de la morale et de la religion, de
1. Pour ce qui précède et ce qui suit, voir le ch. ix de la 2" partie du Traité de Morale,