‹ MalebrancheChapitre 119 sur 132 · Tr, de Mor., 2« partie, tiii · texte numérisé non relu

Tr, de Mor., 2« partie, tiii

pris, cet amour n'est en aucune façon l'oubli de nousmêmes : car c'est un amour d'union, et l'union avec le souverain bien ne peut être qu'un bien, et la possession d'un bien ne peut être qu'un plaisir : ce plaisir n'est pas seulement légitime, il est en quelque sorte nécessaire. Ainsi, malgré toute sa sévérité contre l'amourpropre, malgré son enthousiame pour la pensée pure, malgré son désintéressement touchant au mépris à l'endroit des biens extérieurs, Malebranche n'est à aucun égard stoïcien. Peut-être sent-il qu'il l'eût été comme il etît été pessimiste, si Dieu ne lui avait fait la grâce d'être chrétien ; car il donne quelque part le stoïcisme comme la plus noble philosophie de l'antiquité païenne, mais il lui reproche, on le sait, deux erreurs : une erreur de fait, à savoir l'idée que nous puissions mépriser également le plaisir et la^douleur et nous considérer jamais comme aJBBpanchis de tant de liens qui nous unissent par la sensibilité à tant d'êtres; et une erreur, pour ainsi dire, de droit, à savoir que la justice puisse souffrir que nous ne soyons pas récompensés de nos efforts par le bonheur. Donc^ ni à un point de vue ni un autre, nous ne pouvons ni ne devons nous désintéresser du soin de devenir heureux. C'est ce que méconnaissent également le stoïcisme et le jansénisme : ce rapprochement inévitable des deux doctrines n'était pour, atténuer ni envers l'une ni envers l'autre la répulsion qu'elles inspiraient toutes deux à Malebranche.

Pour lui sans doute la vie présente est une vie de sacrifice. Si un corps nous a été ajouté sans que la chose

fût en soi nécessaire, « c'est apparemment que Dieu a voulu nous donner, comme à son Fils, une victime que nous puissions lui offrir ^ », mais le sacrifice n'est point total et il n'est point définitif, puisque Dieu a voulu « nous faire mériter par une espèce de sacrifice et d'anéantissement de nous-mêmes la possession des biens étemels ».

C'est ici surtout que la morale de Malebranche dépasse la morale de Descartes. Le maître et le disciple sont d'accord sur les principes suivants : 1® la bonne volonté consiste à employer toutes les forces de son esprit à connaître ce qui est le meilleur et à suspendre son consentement jusqu'à ce qu'on l'ait trouvé clairement et distinctement 2; 2° le meilleur est ce qui développe le mieux les perfections chez nous et chez ceux qui forment le tout dont nous sommes nous-mêmes une partie. Quand Descartes toutefois formule cette dernière maxime il a bien soin de dire : les perfections... « tant de corps que d'esprit » ; et c'est là une addition à laquelle il tient certainement plus que son disciple. Sans doute, il ne nie point, il proclame même la supériorité de la joie purement intellectuelle, et il a de belles pages sur la nécessité bienfaisante de l'amour de Dieu mis au-dessus de tous les autres amours; mais enfin sa pensée se porte avec bien de la complaisance sur l'amé-

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