‹ MalebrancheChapitre 12 sur 132 · Le P. André · texte numérisé non relu

Le P. André

citatioDS de saint Augustin et discuter eux-mêmes pour leur propre compte les questions théologiques ou métaphysiques du jour jusque dans les carrosses du Roi. Tel était — entre beaucoup d'autres^ — ce marquis d'Allemans, dont le P. André nous dit qu'il était un esprit très étendu, très pénétrant, « et même plus théologien qu'il ne sied dans le monde à un homme de qualité ». C'est lui qui, pressant Bossuet de bien pénétrer dans la pensée de Malebranche et en obtenant enfin une analyse moins défavorable, s'écriait : « Ah! pour le coup. Monseigneur, vous voilà bien près du royaume de Dieu ! » M"*® de Sévigué ne manquera point un peu plus tard de causer de ces belles théories avec sa fille et de marquer spirituellement les réserves de son bon sens gaulois. En attendant, la fameuse princesse palatine Elisabeth, celle à qui Descartes avait dédié ses Principes de Philosophie^ ne pouvait laisser passer de pareils tournois sans s'y intéresser passionnément et gravement. Par l'intermédiaire de sa sœur, l'abbesse de Maubaisson, elle correspondit avec Malebranche. Celui-ci était avant tout un serviteur de l'Église. Sachant que la princesse était protestante, il entreprit de la convertir au catholicisme, et il eut le regret de la voir mourir avant qu'il n'eût pu réussir en son dessein.

C'est cet esprit de prosélytisme religieux qui le porta à écouter la prière du duc de Chevreuse et à compléter son grand ouvrage par les Conversations chrétiennes

1. Le duc de Rocroy, le duc de Chevreuse, le comte de TréyiUeetc, etc.

l'homme et son milieu. 27

(1676) et les Méditations pour l'humilité et la pénitence (1677). Ce sont là, peut-on dire, des opuscules de piété, sans doute, mais la piété y est bien celle qu'on pouvait attendre d'un métaphysicien inébranlablement attaché à ses théories, les ramenant toujours à lui et sachant, jusque dans les exhortations les plus empreintes de zèle sacerdotal, trouver le moyen de s'expliquer sur la nature des idées, sur le caractère de la volonté, sur l'influence de l'imagination, sur la philosophie de Descartes ^

Mais ce succès de la Recherche de la Vérité et des deux publications suivantes bien acquis, s'ouvre pour leur glorieux auteur — vers 1678 — une nouvelle période qui est une période de lutte. Autour de lui déjà gronde la bataille. C'est en 1672 que Richard Simon est obligé de quitter l'Oratoire : c'est en 1679 que commencent les hostilités entre Malebranche et Arnauld.

Il est parfaitement connu que l'origine de la guerre doit être cherchée beaucoup moins dans des dissentiments philosophiques, que dans des querelles de théologie. Comme tous ses amis de Port-Royal, Arnauld était cartésien. A ce premier titre , il avait dû voir tout d'abord, il avait vu en effet dans l'auteur de la Recherche de la Vérité un auxiliaire. Puis, combattant comme lui, avec la même sincérité, sinon avec la même

1. Voyez la citation que nous aTons faite plus haut, page 20.

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logique, Thérésie protestante*, il espérait l'avoir aussi comme compagnon de lutte dans les combats théologiques. Il devait surtout le souhaiter comme allié dans ses efforts pour interpréter saint Augustin selon les idées de Jansénius. Les cartésiens étaient combattus par les Jésuites, les jansénistes aussi. Par une de ces associations d'idées dont Malebranche a été un des premiers à vouloir une explication, il semblait au fougueux adversaire des Jésuites qu'un cartésien si convaincu n'avait, pour ainsi dire, pas le droit de ne pas être avec lui jusqu'au bout et contre les mêmes adversaires.

Or, Malebranche, en qui tant de critiques ou d'historiens ont voulu voir — peut-être par suite de la même association d'idées — un janséniste intermittent, ne fut pas un des derniers à découvrir et à signaler les inconséquences d'Amauld. Il comprit parfaitement que tout | en s'élevant avec éloquence contre le protestantisme, ) Port-Royal et son principal porte-parole professaient sur . la liberté humaine et sur la grâce des opinions qui se < rapprochaient terriblement de l'hérésie. Dans les re- * marques qu'il en fit, il ne mit pas moins de son esprit légèrement caustique que de son zèle pour la saine interprétation de saint Augustin et de l'enseignement des autres Pères. Bientôt on put rapporter à Arnauld des échos un peu mortifiants des conversations de l'Oratoire. Le mot de « galimatias » avait été prononcé. Plus tard, quand la lutte devint plus ardente, Malebranche lui-même avoua le mot, tout en s'excusant, avec un

1. C'est surtout l'Eucharistie qu'il défendait contre les calTÎnistes.

mélange de bonhomie fine et d'ironîe, et en protestant qu'alors il ne Tavait prononcé qu'en petit comité*. « Quoique je fusse éloigné de ces sentiments dangereux et que j'aie dit quelquefois, seulement à quelques amis, que ce que ces Messieurs de Port-Royal avaient écrit sur la grâce était un galjj pafias où l'o n ne pouv ait rien comprendre, cependant je vivais avec une telle réserve, que je n'en parlais presque jamais à personne, de peur de rompre la charité et de blesser certaines gens dont la délicatesse est extrême. »

La délicatesse extrême de ces certaines gens fut encore plus blessée, quand ils apprirent que Malebranche non seulement ne les suivait pas, mais leur enlevait des partisans. L'Oratoire de Paris avait alors chez lui un prêtre nommé le P . Leva ssor qui, tout en étant zélé malebranchiste, passait aussi pour zélé janséniste et ne s'en cachait pas. Malebranche lui donna de saint Augustin de tout autres commentaires et le convertit si bien — au moins pour le moment — que dans des cours faits au séminaire ije Sa int-Magloire , il prononça ce mot si répété depuis : que Jansénius avait lu saint Augustin avec les lunettes de Calvin. On lui demanda d'où venait ce changement; il nomma son maître, et désireux de répandre la lumière dont il venait d'être éclairé, il provoqua une conférence entre les deux illustres adversaires. Elle se tint chez le marquis de Saint-Preuil^; des assistants démarque y

1. Voyez les Œuvres philosophiques d'ArnaaId, éd. Jules Simon, p. 269.

2. Dont le père aTait été décapité par ordre de Richelieu, en 1646.

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furent convoqués, entre autres le P. Quesnel et un homme de cour très connu, très couru, qui avait été cornette de mousquetaires, possédait le grec à fond, expliquait à tout venant — grand seigneur ou grande dame, laïque ou religieux — tous les systèmes théologiques, toutes les hérésies à Tordre du jour, M. de Tréville, en im mot, dont La Bruyère et Bourdaloue n'ont pas dédaigné de faire le portrait. Ce fut même lui qui ounit la séance par un long discours sur l'autorité de saint Augustin. La tentative de conciliation, est-il besoin de le dire, n'aboutit pas. Arnauld ne pouvait se résoudre à écouter, il interrompait à toute minute et se laissait d'autant plus emporter» que son adversaire, s'il ne craignait personne, la plume à la main, n'aimait pas beaucoup discuter de vive voix. Peu après, Malebranche, plus convaincu que jamais de la nécessité de marquer nettement les situations respectives, composait le Traité de la Nature et de la Grâce; mais il ne déchaînait alors que plus violemment les orages des polémiques.

En parlant de ce mémorable ouvrage, le P. André dit parfaitement bien : « Il se proposa principalement dans ce traité deux choses : la première, de justifier les anathèmes des Souverains Pontifes portés contre les cinq fameuses propositions (de Jansénius) ; et la seconde , d'empêcher les cartésiens, qu'il avait toujours dans le cœur, de se perdre éternellement en outrant les droits

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