‹ MalebrancheChapitre 124 sur 132 · Tr. de Mor,, 2« partie, x · texte numérisé non relu

Tr. de Mor,, 2« partie, x

vons tous la faire écouter et aimer, respecter là où nous sommes maîtres d'y réussir, c'est-à-dire dans notre famille et dans l'éducation de nos enfants. Ce n'est ni par la complaisance, ni par l'orgueil, ni par la manie de les traiter avec empire et de les outrager sans sujet, c'est par la raison qu'il faut les conduire. Il faut les accoutumer à la suivre aussi bien qu'à la consulter. Leurs actions seraient-elles, en conséquence de leur innocence naïve et de leur faiblesse, peu conformes à la raison telle qu'un homme fait, la voit et l'applique; peu importe! « Il ne faut pas les chicaner, de peur de les rebuter. » Du moment où ils rendent quelque raison de leiu*s désirs, avec sincérité, on peut y condescendre pour leur mieux donner le goût et l'habitude de vouloir et de chercher la raison i.

En effet, c'est là le dernier comme le premier mot de la doctrine, ce qui nous conduit à la raison, c'est la raison elle-même, la raison qui nous a faits et qui nous a faits pour elle. C'est elle qui nous a formés dans la substance éternelle du Père ; c'est elle aussi, elle qui, incarnée et humiliée, proportionnée à nos faiblesses, est venue avec le Fils pour nous réformer. C'est elle qui se donne à nous peu à peu en proportion de nos efforts pour la recevoir et la faire régner ^ur tout ce qui dépend de nous, en nous et hors de nous. C'est elle enfin qui suffira dans l'éternité à nous assurer, par notre union parfaite avec elle, la plénitude de notre félicité.

1. On recounatt ici Thomme qui aimait s'amuser avec les enfants et qui y trouvait Fune de ses plus agréables distractions.

Notre époque a successivement donné la vogue à des théories philosophiques qui, tout en partant de points de vue très différents, ont paru cependant aboutir, les unes et les autres, à une condamnation assez sévère de la doctrine de Malebranche. Était-ce à bon droit?

On a dit d'un côté : la métaphysique ne peut subsister qu'à la condition d'être étroitement unie à la science et de la suivre docilement. C'est là le langage des positivistes et de ceux-là surtout qui interprètent Auguste Comte dans le sens le plus terre à terre. C'était aussi celui de l'école qui mettait à la base de toutes les autres spéculations la psychologie considérée comme une science, mais comme une science soumise à la seule méthode de l'observation introspective.

D'autres soutiennent que science et métaphysique doivent être séparées : ils assignent à la métaphysique ^e domaine de la croyance indémontrable, et ils acceptent une psychologie constituée en science de faits expérimentaux mesurables. C'est là la tendance des kantistes et aussi des purs idéalistes. Mais, parmi ces derniers, un

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petit nombre se plaît encore à construire une métaphysique de fantaisie; le reste, qui se rapproche singulièrement des sensualistes, se contente d'y penser en de certaines heures de condescendance mélancolique pour quelques aspirations trop persistantes de notre race.

Inutile maintenant de dire que pour tous ces hommes — chefs d'école ou disciples — la théologie proprement dite reste un troisième domaine absolument séparé des deux autres; car, dit-on, la foi théologique, avec ses dogmes, est aussi étrangère à la certitude de la science positive qu'opposée à la liberté de la foi métaphysique.

Dès le premier abord, l'œuvre de Malebranche parait faire avec ces doctrines diverses le contraste le plus complet. Nous venons de le voir, en effet, d'un bout à l'autre de cette étude : chez lui, ces trois éléments si fameux dans l'histoire de l'esprit humain et dans les conflits des systèmes — théologie, métaphysique, science — bien loin de se combattre, sont fortement unis. Seulement c'est la métaphysique pure qui domine l'ensemble et en règle tout le détail. Cela suffit déjà pour faire de cette philosophie l'un de ces types historiques dont l'étude s'impose à tous ceux qui veulent connaître exactement « les produits de l'esprit humain ».

Peut-on reprocher à son auteur de ne s'être pas mis d'accord avec la science, d'en avoir ignoré ou méconnu les découvertes? Certainement non, surtout si, comme le veulent le bon sens et l'équité, on ne demande à aucun philosoplie que de marcher avec la science... de son

temps. Or, si ce que la science a évidemment démontré demeure acquis et exige Tadhésion universelle, il est visible d'autre part qu'elle est sans cesse occupée à construire des hypothèses provisoires, nécessaires au groupement de ses découvertes, mais toujours destinées à disparaître plus ou moins vite , quand des faits nouveaux n y trouvent pas la place qui leur est due. Il est tout aussi certain que lorsque les dédaigneux de la métaphysique invitent les spéculatifs à choisir pour unique abri (( la philosophie des sciences » , ce qu'ils leur offrent là est tout simplement une de ces constructions d'hypothèses que le siècle présent a vues s'élever, que le siècle suivant verra démolir. Cette observation très simple en suggère une autre.

Voici deux groupes d'esprits.

Les ims sont impatients de recueillir les découvertes les plus nouvelles : ils en tirent tout de suite des conclusions qu'ils groupent le plus vite possible en un système de la nature ; et parce que les faits dont ils se sont servis bien ou mal sont des faits, ils s'imaginent que l'ensemble où ils les mêlent à beaucoup d'interprétations, de conjectures, de préjugés et de passions, est un ensemble scientifique.

Les autres se disent : Mais s'il y a une science qui arrive à des résultats certains, faciles à distinguer des hypothèses successives qu'on y ajoute, cela suffit pour croire à quelque chose d'absolu. A nous de chercher ce que c'est que cet absolu, à voir comment l'esprit de l'homme y arrive, et comment la notion que nous en

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avons mérite de gouverner nos recherches, nos spéculations, Tenchalnement de nos connaissances et la pratique do notre vie.

Or, de ces deux modes d'union de la métaphysique et de la science, on ne peut guère nier que ce soit le second qui ait prédominé chez Malebranche. Certainement il n'a point échappé au premier de ces deux esprits. S'il n'a point adopté toutes les hypothèses scientifiques de son temps, il en a retenu plus d'une ; le contraire était impossible. Cependant, la pure métaphysique cartésienne, dégagée de la physique arbitraire et aventureuse qui s'y joignait, est plus développée chez le disciple que chez le maître. Et ce qui achève de préciser ce caractère de sa doctrine, c'est la prééniincnce de plus en plus accentuée qu'il donne aux mathématiques sur la physique, à la méthode rationnelle sur la méthode expérimentale.

Cette prédominance apparaît encore plus marquée si on le compare à Spinoza. De Descartes et Malebranche au grand panthéiste, la méthode rationnelle (on ne l'a pas assez remarqué) a fait une chute — d'autres, je le sais, diront un pas en avant et un progrès — du côté du natmaLiynie. En tout cas, ni la belle unité du système, ni la noble confiance de la raison dans l'infaillibilité de SCS idées claires et de ses déductions ininterrompues, ne restent aussi intactes. Non! d'après Spinoza, l'union de la raison humaine avec la raison divine n'est ni incessante ni universelle comme dans ses deux prédécesseurs» L'homnie est uni à Dieu, Être des êtres, quand

il considère les choses sous 1-aspect de Fétemel et de l'infini. Or, en tout, il y a un résidu métaphysique à dégager pour avoir une idée « adéquate », et quand on prend ainsi l'idée dans sa pureté, on peut en déduire tout ce qui s'y trouve. C'est là ce que fait le philosophe en métaphysique, en psychologie rationnelle, en mécanique; mais il ne peut le faire ni dans les sciences physiques et naturelles, ni dans le droit naturel, ni par conséquent dans une grande partie de la morale; car (( pour connaître la nature, c'est la nature qu'il faut interroger * ». Pourquoi? Parce qu'ici, nous ne sommes plus dans le domaine des idées, mais dans celui des choses où — pour nous — tout est fragmenté. Dieu sans doute voit l'ensemble, parce qu'il est cet ensemble même en son infinité; mais nous, qui ne sommes que partie, nous ne voyons que des parties. Nous ignorons complètement la coordination exacte et la suite complète de l'enchaînement des choses. Pour en retrouver ce qui ne nous en est pas tout à fait inaccessible, c'est à l'expérience que nous sommes contraints de recourir.

Malebranche — qu'on le lui reproche ou qu'on l'en loue — n'a pas recours à ces distinctions. Son œuvre, encore une fois, offre donc, mieux peut-être que nulle autre, un type pur de philosophie constructive où l'élément proprement expérimental et naturel paraît aussi réduit et aussi subordonné qu'il est possible.

Au point de vue, non plus historique, mais théorique,

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