‹ MalebrancheChapitre 14 sur 132 · V. le p. André, p · texte numérisé non relu

V. le p. André, p

2. « Que je méprise ces philosophes qui, mesurant les desseins de Diea à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général d'où le reste se développe comme il peut ! Comme s'il avait, à notre manière, des vues générales et confuses, et comme si la souveraine intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières qui, seules, subsistent véritablement, etc. » Le premier mot était bien vif; le dernier trait avait sa valeur philosophique et portait.

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tériaux, jamais Bossuet ne voulut s'engager à fond contre Malebranche. Il supprima même ou garda finalement pour lui certaines lettres très sévères dont on a retrouvé les brouillons. Puis, peu à peu, l'ensemble des écrits de son ancien adversaire et les éclaircissements orthodoxes qui lui en revenaient l'adoucirent, en attendant la réconciliation plus complète des derniers jours.

Arnauld eut-il aussi pour allié le supérieur immédiat de Malebranche, le P. de Sainte-Marthe, son général? Celui-ci fut bien accusé de jansénisme; cette imputation était en quelque sorte monnaie courante. Mais ici on avait tort. M. de Sainte-Marthe était thomiste, ce qui était fort différent, mais ce qui en somme ne le rendait pas des plus favorables aux idées de son subordonné. De plus, en ce temps de lutte où les questions d'État se mêlaient aux questions théologiques, où l'on avait à rendre compte de sa doctrine, non pas seulement à son évêque, mais au roi ou à ses délégués, au Parlement, à la Sorbonne, on ne savait jamais ce qui pouvait sortir d'une polémique. Il est donc certain que les chefs de l'Oratoire trouvèrent cette fois que c'était beaucoup pour un des leurs de se faire attaquer en même temps paj Arnauld, par Fénelon et par Bossuet : leur compagnie tout entière pouvait en pâtir. Mais il faut renoncer à parler ici de persécution. Le mot, quoiqu'il ait été employé plusieurs fois dans l'école de Victor Cousin, serait tout à fait excessif. Si, à cette époque, l'Oratoire, usant de son droit.

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relégua quelqu'un des siens en province, ce fut le pA Quesnel, à qui son jansénisme de plus en plus déclaré J devait valoir, en 1685, une exclusion complète, et qui, en attendant, jouait un rôle un peu louche entre Malebranche et Arnauld.

Pendant ce temps-là j où donc était Arnauld? Craignant pour son repos et peut-être aussi pour son prestige, il s'était réfugié en Hollande. Malebranche — quoiqu'on en ait dit — eut la délicatesse de lui faire passer une copie de son Traité de la Nature de la Grâce qu'on imprimait hors de France (pour n'avoir pas de privilège à se faire refuser). Il ne s'agissait plus dès lors de conférences amicales et de controverses en petit comité. Arnauld mit la main à la plume, et dans l'année même où son adversaire publiait un admirable développement de toutes ses théories philosophiques et théologiques dans ses Méditations chrétiennes ^ puis, bientôt après, dans son Traité de Morale ^ lui, de son côté, faisait paraître le Traité des vraies et des fausses idées.

Par une tactique dont chacun put admirer l'habileté, le dialecticien janséniste porta son attaque, moins sur la grâce, où il subissait lui-même les coups les plus douloureux pour son parti, que sur les théories métaphysiques de la Recherche^ la vision en Dieu et tout ce qui en découlait, comme retendue* intelligible, la subordination de la perception à l'idée, bref tout ce que nous appellerions aujourd'hui l'idéalisme. Sans aller jusqu'au vers de Faydit :

Lui qui voit tout en Dieu n'y voit pas qu'il est fou,

il ne dédaigna pas les plaisanteries comme celles qui remplissaient le Voyage au monde de Descartes ou comme celles plus gracieuses qu'on trouve dans M"** de Sévigné sur les âmes vertes ou roses *. Ainsi que Dortous de Mairan un peu plus tard, il aperçut assez bien le point si délicat de l'étendue intelligible en Dieu et dirigea de ce côté les traits les plus vifs. Il ne s'agit pas d'entrer ici dans le fond de cette controverse, puisque nous aurons bientôt à expliquer les théories qui en furent l'occasion. Plusieurs années se passèrent où les deux rivaux multiplièrent sous mainte forme différente leurs réponses et répliques : Réflexions philosophiques et théologiques sur le « Traité de laNature et de la Grâce » , par Arnauld (1685). — Défense de M. Aimauld contre la réponse au livre des vraies et des fausses idées (id.); — Trois lettres de V Auteur de la Recherche de la vérité touchant la défense de M. Arnauld... (Rotterdam, ReinierLeers, 1685) 2, sans cova^i^vlçi^ Éclaircissements (\}ie Malebranche ajoutait aux différentes éditions de son Traité de la Nature et de la Grâce.

Au point de vue philosophique, objections et réponses (on les retrouvera tout à l'heure), si elles étaient réduites à l'essentiel, ne tiendraient pas à beaucoup près la place qu'elles occupent dans les livres. Les répétitions y sont nombreuses : Malebranche en

1. Il fallait bien, disait-on, qu'il y en eût, puisque la couleur n'est plus dans les corps.

2. Ne pas confondre avec les lettres que J. Simon joint à son édition des œuvres philosophiques d'Ârnauld, in-12, Paris, 1843.

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particulier reprend presque toujours les mêmes arguments et se plaint toujours qu'on ne l'entende pas. La polémique d'Arnauld est, en apparence, plus variée, et on y sent surtout le désir « d'humilier » , comme il l'écrivait lui-même au P. Quesnel, « la fierté, l'enflure et l'impertinence » de son contradicteur K Les digressions, les apologues, les plaisanteries, les arguments adhominem y abondent ; or, en réalité, le plus fier et le plus enflé des deux (pour ne plus prononcer le mot d'impertinent) n'est pas celui qu'il pense.

C'est vers la fin de ces controverses que parut commencer pour Malebranche l'apogée de sa répu-

1. Nous ne résistons pas ici au désir de donner le portrait que Bourdaloue, dans son sermon sur la Sévérité chrétienne^ a tracé du héros de Port- Royal (car c'est bien évidemment de lui qu'il s'agit). « On est sévère ; mais en môme temps on porte au fond de l'âme une aigreur que rien ne peut adoucir; on y conserve un poison mortel, des haines implacables, des inimitiés dont on ne revient jamais ; on est sévère, mais en même temps on entretient des partis contre ceux qu'on ne croit pas favorables, on leur suscite des affaires, on les poursuit avec chaleur, on ne leur passe rien, et tout ce qui vient de leur part, on le rend odieux par les fausses interprétations... On est sévère, mais en même temps on est délicat sur le point d'honneur jusqu'à l'excès ;... on est possédé d'une ambition qui vise à tout etqui n'oublie rien pour y parvenir ; on est bizarre dans ses volontés, chagrin dans ses humeurs, piquant dans ses paroles, impitoyable dans ses arrfits, impérieux dans ses ordres, emporté dans ses colères, fâcheux et importun dans toute sa conduite. Ce qu'il y a de plus déplorable, c^est qu'en cela souvent on croit rendre service à Dieu et à son Église, comme si l'on était expressément envoyé dans ces derniers siècles pour faire revivre les premiers, pour corriger des abus imaginaires qui se sont glissés dans la direction des consciences et pour séparer l'ivraie du bon grain. »

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tation mondaine et de sa gloire d'écrivain. C'est en février i6.88 qu'il acheva — cette fois encore dans la solitude de Raroy — ses Entretiens sur la métaphysique et la religion ^ Plein de ses œuvres antérieures, fortifié par les contradictions qu'U avait subies, convaincu plus que jamais de la vérité de ses opinions, il était à ce moment de la vie où l'on peut encore se résumer sans fatigue et trouver même pour la défense de ses croyances les formules les plus précises en même temps que les plus riches. Aussi est-ce dans ces Entretiens qu'il faut chercher l'expression achevée, définitive, de toute sa philosophie ou naturelle ou religieuse.

On apporta le Hvre à Bossuet qui s'empressa de le lire et en fut si satisfait que, « désabusé », pour prendre l'expression du P. André, il déclara n'avoir plus rien à blâmer dans la doctrine de l'auteur. Quant à celui-ci, la composition de son ouvrage avait dû le contenter luimême et satisfaire, non son orgueil — il n'en avait pas — mais son amour de la vérité claire et persuasive. Il en retira une telle sécurité d'âme et une telle sérénité qu'il essuya sans broncher plus d'un orage.

Celui qui eût pu l'affliger le plus fut la mise à l'Index de son Traité de la Nature et de la Grâce. Était-ce à l'instigation et sur les intrigues d'Arnauld? Fut-ce simplement sur la plainte de ces personnages secondaires, comme on eu rencontre encore quelquefois, et qui réussissent à faire tirer argument contre un livre du trouble

1. Plus connus sous le titre abrégé de Entretiens métaphysiques*

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même qu'ils affectent , alors que la cause en est moins dans le livre que dans leur façon étroite de le comprendre et de l'interpréter? Quoi qu'il en soit, le Traité de la Nature et de la Grâce déplut assez fort à ce qu'on peut appeler — sans manquer de respect à rien ni à personne — la bureaucratie théologique de la Cour de Rome. Le P. André a retrouvé ce document, assez long et écrit dans un latin parfait. Le consulteur y reprend le philosophe d'avoir publié son livre en Hollande, d'avoir écrit dans un style court, d'une manière peu suivie et en langage vulgaire, « ce qui est suffisant, dit-il, pour faire proscrire le traité ». Viennent ensuite, il faut l'avouer, des reproches beaucoup plus sérieux et qu'on a parfaitement le droit de juger mérités, mais qui ressemblent souvent à ces objections qu'on peut toujours faire dans une controverse ou dans une soutenance, car il est toujours possible d'estimer dangereuse la tendance que parait révéler telle ou telle formule : il ne s'ensuit pas nécessairement, tant s'en faut, que celui qui l'a écrite aille jusqu'au bout de cette pensée qu'on lui impute et tombe personnellement dans l'hérésie. Remarquons-le d'ailleurs : le rapport du consulteur (dont le manuscrit retrouvé du P. André nous donne une analyse détaillée) n'accuse nullement Malebranche de jansénisme , comme le suppose l'abbé Blampignon; il le blâme d'avoir témérairement voulu résoudre des questions que les Pères déclaraient insolubles ; il le censure pour avoir entrepris d'éclaircir les mystères par les lumières de la raison, pour avoir avancé des opinions pernicieuses

sur la distinction en Dieu des volontés générales et des volontés particulières, sur le mode de distribution de la grâce , sur la distinction de la grâce du Créateur et de la grâce du Sauveur, toutes opinions dont il peut être tiré des conséquences contraires à renseignement de TÉglise^.

Quoiqu'il en soit, Malebranche était si sûr de lui-même qu'il annonça cette condamnation dans des termes assez ironiques et où perçait — on ne peut le nier — un certain dédain. Dans une des lettres qu'il écrivit à cette occasion^ se sent aussi l'influence de cette théorie chère

1. Pour qa'on n'exagère ni ne diminue Tiinportance d'une mise à l'Index, je ne puis mieux faire, je crois, que de reproduire l'extrait suivant d'une communication qui m*est faite par un savant oratorien d*aujourd'hui, le P. Largent :(

a Une mise i l'Index est une mesure disciplinaire. Un livre peut être condamné pour les erreurs qu'il renferme (et c'est le cas Je plus fréquent) ; il peut Fétre pour l'inopportunité des opinions qu'il exprime. D'où il suit qu'un livre mis à l'Index peut en être retiré. Une mise à l'Index n'est pas, n'a jamais été l'équivalent d^une bulle dogmatique. Sans doute c'est au nom et avec l'autorité du Pape qu'agit la congrégation de l'Index, mais le Pape, qui peut déléguer son pouvoir législatif ou judiciaire, ne saurait déléguer la prérogative de rinfaillibilité doctrinale.

« En ce qui concerne Malebranche, on peut sans doute critiquer, combattre môme très fortement sa philosophie; on peut même en signaler les erreurs et les périls ; mais on ne saurait l'accuser de spinosisme à cause d'une mise à l'Index. Toute erreur n'est pas une hérésie; toute proposition inopportune n'est pas nécessairement une erreur.

a A propos de Malebranche, permettez-moi de vous signaler une erreur dans laquelle on tombe d'ordinaire. M. Ém. Ollivier, entre autres, dans son nouveau Manuel du Droit ecclésiastique français, dit que la Recher» che de la Vérité est mise à l'Index. Il n'en est rien. Ce qui est à l'Index, ce n'est pas le texte original, c'est la traduction latine qu'en a donnée le protestant Lenfant {De inquirendaveritate Uhrisex, Decr. i martii 17G9). »

2. a Je VOUS assure, monsieur, que la seule peine que j'aie de cette nou-

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à Fauteur que, s'il faut obéir passivement aux autorités temporelles, chargées de veiller à la paix des sociL^tés, on a le devoir de discuter avec les puissances spirituelles chargées, elles, d'expliquer, non pas « brutalement v, mais rationnellement et intelligiblement, la doctrine de l'Église.

Il ne semble pas d'ailleurs que cette aventure ou cet accident ait beaucoup fait pour compromettre celui qui en pâtissait. L'élan était donné : sa réputation, sa gloirr (ce n'est certainement pas trop dire) allait serépainlant partout. « Il a, dit en style naïf le P. Cloyseau, reçu dans sa vie plusieurs visites de personnes savantes et d'esprit des pays étrangers, d'Angleterre, de Hollande, d'Allemagne et même de Pologne qui, après avoir lu ses ouvrages, lui ont déclaré être venues exprès à Paris pour l'honneur de le voir comme le plus savant homme de leur siècle et conférer avec lui sur ses beaux traites do la physique et des autres parties de la philosophie. » On peut dire qu'en Angleterre, en Hollande et en Allemagne, une condamnation d'un tribunal romain n avait

Telle, c'est qu'il y aara peut-être quelques personnes à qui mes livres pourraient être utiles et qui ne les liront pas, quoique la défense qu on en a faite à Rome soit une raison pour bien des gens, même en Italie, pour les rechercher. Ce n'est pas au reste que J'approuve cette conduite. Si j'o tais en Italie où ces sortes de condamnations ont lieu, je ne youdraLs \rAs lire un livre condamné par l'Inquisition, car il faut obéir à une HutoriLé reçue; mais ce tribunal n'en ayant point en France, on y lira le traUr^. Cela sera même cause qu'on l'examinera avec plus de soin, et si j'ai raison , comme je le crois, la vérité s*établira plus promptement. Aimons toujours, monsieur, cettevérité et tâchons delà faire connaitre per in fa miam et bonamfamam, de toutes nos forces. »

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pas flp quoi effrayer les gens; mais en France même, peut-ctre sous Faction des idées gallicanes, on ne parut pas plus intimidé. Le cardinal de Bouillon s'employa pour faire suspendre la sentence et y réussit quelque temps. Quant à Bossuet , il s'était déjà (dès 168*/) rapprOGhé sensiblement de celui qu'il avait jadis « méprisé », et il ne revint point sur ses pas.

Dans ce repos relatif et à travers des correspondances multipliées réapparaît Leibniz. Je dis : réapparaît ; car il était déjà intervenu dans la vie philosophique de Malebranche. Il avait séjourné à Paris en 1672, deux ans avant la publication de la Recherche de la Vériié. Habitant rue Garancière, il voyait assez souvent celui qui ne faisait alors que préparer ce premier ouvrage. Non content de ses conversations, où probablement le méditatif se dérobait quelque peu, il lui envoyait des billets, des notes , où il lui soumettait par écrit ses \Ties, ses doutes, ses objections. Nous savons, par les publications de Victor Cousin, que dans cette période même fut agitée entre eux une grande question qui contenait en germe presque toute l'opposition de Técolc de Leibniz contre celle de Descartes. Malebranche !4outenâit, entre autres choses, que la divisibilité entraîne à elle seule la mobilité , la séparation pouvant toujours être conçue comme plus ou moins grande et connue augmentant ou diminuant, ce qui suppose, disait-il^ la mobilité. Il est évident qu'une telle explication ne diïnnait que la possibilité abstraite du mouvement. Restait à expliquer ce que son interlocuteur appelait

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« l'élongabilité » ou raugmentation de la distance. Tout en exprimant ses doutes, le futur auteur de la Monadologie ne voyait rien encore à mettre à la place de la théorie dont il apercevait seulement Finsuffisanco. ^^ .Ir* suis assuré, écrivait-il, que vous jugerez vous-mi^nie qu'il faut encore quelque chose pour faire concevoir clairement la nécessité de la mobilité de tout ce tjui est étendu, et je souhaite que vous m'en fassiez part, s vous avez en mains quelque chose qui puisse satisiaire, jj D'après V. Cousin, c'est entre 1672 et 1675 que cette lettre fut écrite. En 1675, Leibniz reviendra sur la iiicam idée plus affirmativement, quoique sans plus de dt'îtails. Les deux métaphysiciens devaient enfin se rencontrer dans d'autres discussions; elles ne fiirent que continuer les précédentes, mais elles furent, celles-là, bien autrement sérieuses et courtoises que celles qu'avaient provoquées les Jansénistes. C'est en 1686 que Leibniz attaqua l'école cartésienne au sujet des lois du mouvemcut. Os lois, posées d'abord par Descartes, Malebranche, aprcs mûres réflexions, les avait modifiées, mais il en itvnit conservé les parties principales, à commencer inw la constance d'une même quantité de mouvement dans l'univers. On sait comment Leibniz opposait à cette formule celle de la constance de la force vive. C'est à cette controverse que nous devons le Traité des lois df^ lu communication des mouvements publié parMalebranchc en 1691. Il y faisait à Leibniz des concessions comiidérables sur lesquelles nous n'avons pas à nous cxpli-quer ici. Le P. André nous affirme que Leibniz uYmi fut

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pas entièrement satisfait, qu'il rédigea des notes critiques où il relevait ce que la métaphysique du mouvement avait encore, à son point de vue, de défectueux dans son éminent contradicteur; mais que, par égard pour celui-ci et de crainte de paraître s'obstiner contre un homme devenu si illustre, il s'était abstenu de publier ces notes ^. Il voulut même marquer son admiration pour l'ensemble de l'œuvre de Malebranche, en lui écrivant à peu près à cette époque : « Au reste, mon Révérend Père, j'ai toujours estimé et admiré ce que vous nous avez donné sur la métaphysique dans les endroits mêmes où je ne suis pas entièrement d'accord avec vous. Vous avez trouvé le secret de rendre les choses les plus abstraites non seulement sensibles, mais agréables et touchantes ; vous en avez fort bien montré l'influence dans la morale, qui effectivement doit être toute fondée sur la véritable métaphysique. »

Nous n'avons plus guère à insister maintenant sur la polémique que Malebranche soutint contre le cartésien Régis au sujet des différentes apparences de grandeur du soleil et de la lune (en 1693). Quant à Amauld, vieilli — puisqu'il avait dépassé quatre-vingts ans, — aigri, fatigué, il finissait sa vie dans l'exil, en 1694. Fort peu de temps avant, il avait essayé de reprendre la lutte : son adversaire lui avait répondu par un petit traité fort spirituel et fort vif, mais qu'il s'abstint de faire paraître en raison même de la mort d'Arnauld. Ces pages ne

1. « Je les ai entre les mains, » dit le P. André, qui en donne une analyse. V. p. 218, 214, édit. Ingold.

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virent le jour que plus tard (en 1704) par une de ces indiscrétions ou « infidélités » si fréquentes alors. Elles étaient intitulées Traité de la prévention; sous un tour constamment ironique, Malebranche y établissait que dans tous les livres écrits contre lui sous le nom d'Arnauld, il y avait tant de chicanes, tant d'interprétations inexactes, tant de textes cités à faux, que de pareils écrits ne pouvaient être en réalité d'un aussi grand homme que celui auquel on les attribuait. Ce fut là comme le dernier résumé de sa lutte contre les Jansénistes.

Après une longue maladie qu'il contracta, dit-on, dans la révision laborieuse du Traité des infiniment petits de son ami le marquis de l'Hospital, il jouissait en paix de sa gloire, désormais universelle et incontestée, pensant à la mort, désireux de se donner aux choses de la piété, et heureux de savoir que sa philosophie avait franchi les mers, qu'elle inspirait quelques-uns des missionnaires de la Chine et que son petit traité, V Entretien d'un philosophe chrétien et d'un philosophe chinois^ composé sur cette indication même, avait quelques chances de donner à Jésus-Christ de nouveaux adorateurs. A deuxautres reprises, il sortit encore de son repos, mais sans les agitations d'autrefois. Tout contribuait si bien à lui rendre la vieillesse heureuse que ses derniers écrits achevèrent de le réconciher avec les plus illustres de ceux qui l'avaient autrefois le plus combattu. Dans son Traité de F amour de DieUy il se déclarait contre le quiétisme, et Bossuet en était charmé. Peut-

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être le grand évêque, qui était thomiste , eût-il été moins partisan du Traité sur la prémotion physique; mais quand il parut (en 1715), l'auteur du Traité du libre arbitre n'existait plus, et Malebranche allait d'ailleurs s'éteindre après avoir combattu doucement, mais inflexiblement, jusqu'à son dernier jour, cette hérésie janséniste à laquelle on Ta si injustement accusé d'avoir fait de trop fréquentes et trop larges concessions.

Le moment de se recueillir était arrivé pour lui; il le sentait, il le disait, et de ces deux tendances qui s'étaient si souvent heurtées dans son âme, la tendance à la controverse en vue d'établir la vérité devant les autres et la tendance à la spéculation tranquille dans la solitude, c'était la seconde qui cherchait, qui réussissait à se satisfaire de mieux en mieux.

Oh! assurément, il avait mal supporté la contradiction; en bien des circonstances il s'était jeté au-devant de l'adversaire avec un certain mélange de hauteur et d'ironie ; et comme il lui en eût coûté de se taire en présence de l'objection, il n'aimait pas non plus que son adversaire se dérobât. « Je ne veux pas affecter, dit-il un jour, un silence fier et méprisant à l'égard de M. de la Ville; je confesse avec sincérité qu'il m'a sensiblement offensé; car je ne suis ni stoïcien ni stupide; je sens quand on me blesse, et je n'ai point de honte de

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lavouer*. » Et d'autres fois il écrivait au marquis de Roucy : « Savez-vous, Monsieur, que Ton commence à dire que la politique de M. Arnauld, c'est de laisser sans réponse les livres qui l'embarrassent? Cela est fâcheux pour lui et ne me fait guère d'honneur à moi! »

Mais la vivacité dans la dispute prouve-t-elle toujours qu'on aime la dispute ? L'irritation qu'on y témoigne ne serait-elle pas quelquefois une preuve de l'impatience avec laquelle on supporte mal de se voir détourné de sa voie propre et d'être obligé de se défendre? J'incline à croire que ce dernier cas fut bien souvent celui de notre philosophe* Il lui était arrivé de dire d'assez bonne heure 2 : « Je vous avoue que l'opposition que je trouve à la vérité me dégoûte fort d'écrire et qu'il y a longtemps que je désire le repos et la pratique de la vertu. » Ce n'était pas le trouble apporté dans son propre repos qui l'effrayait et le tourmentait : c'était l'abus inévitable de ces polémiques où des hommes, s'accordant sur les grands dogmes et voulant également rester fils de l'Église, se traitaient comme des ennemis acharnés pour des dissentiments secondaires. C'est à ce propos qu'il écrivait cette superbe parole : « La victoire est bien funeste lorsqu'on n'a versé que le sang de ceux de sa nation 3. » Aplus forte raison comprend-on que, vers la fin de sa vie, apprenant qu'un jésuite, le P. Dutertre, allait l'attaquer, il ait

1. Voir Traité de la Nature et de la Grdce^ éd. Eizévir, p. 354.

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