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Défense contre M, de la Ville

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répondu : « Qu'ils triomphent, je ne leur envie point cet honneur, pourvu que la vérité triomphe avec eux ! Mais à l'Age où je suis, mon temps ne doit pas être employé à des disputes. »

Il en donna bien, mais à regret, une partie dans les deux dernières années de son existence, à Tun de ses plus curieux correspondants, Dortoos de Mairan^. Autrement il ne voulait même plus l'employer à quelquesuns de ces travaux qui l'avaient le plus charmé. Il avait tout d'abord écrit dans la Recherche de la Vérité (V, v) qu'à son avis, et malgré l'opinion de la plupart des gens, l'application à la métaphysique et aux mathématiques était l'application à l'esprit même de Dieu, la plus pure et la plus parfaite dont l'homme fût naturellement capable. » Cette conviction, il l'avait non seulement gardée, mais appliquée pendant de bien longues années. Déjà cependant, à la fin de 1698, il écrivait à un ami : « A l'égard des règles du mouvement, je vous prie. Monsieur, de me dispenser de les examiner. Je n'y ai

1. On trouvera plus loin le résumé de cette correspondance publiée pour la première fois en 1841 par 11. Feuillet de Couches, reproduite et commentée par Victor Cousin dans ses Fragments de philosophie cartésienne. Dortous de Mairan, né en 1678, devait occuper, en 1718, le poste de secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. W avait connu Malebranche pendant un séjour à Paris, de 1698 à 1702. C'est en 1713 et 1714 que, de Béziers sa ville natale, il lui écrivit, en apparence pour lui demander une réfutation de Spinoza, en réalité pour prendre à son compte tous les principes spinozistes. La première lettre débutait ainsi : « Le jeune homme à qui vous avez eu la bonté d'expliquer le livre de M. de l'Hospital et de donner plusieurs autres indications de mathématiques et de physique, est celui-là môme aujourd'hui qui a l'honneur de vous adresser cette lettre. »

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déjà que trop pensé, et je crois que mon temps serait mal employé à cette sorte d'étude. C'est la raison qui doit régler nos études, et la raison m'apprend qu'il faut s'appliquer à la recherche des vérités qui sont les plus nécessaires, soit pour rendre à Dieu ce que nous lui devons , soit pour satisfaire aux devoirs de la société civile. »

Après avoir été ainsi de la métaphysique à la morale, il se repliait enfin dans l'intimité de sa propre conscience et dans la méditation assidue de la mort. Si la métaphysique ne le retenait plus beaucoup, à plus forte raison s'était-il détaché de tout soin terrestre. Les prêtres de l'Oratoire ne sont point astreints à la pauvreté : il leur est loisible de conserver la propriété et l'administration de leur fortune personnelle, Halebranche s'était toujours contenté de modestes mais honorables revenus, sur lesquels il payait sa pension à l'Oratoire. En 1703, il devait hériter de l'un de ses frères ; mais il écrivait (23 février) : « A l'égard des affaires que me laisse la succession de mon frère, je ne sais pas de meilleur expédient pour m'en délivrer que de renoncer à sa succession. J'ai assez de viatique pour le chemin qui me reste à faire. »

Ce « chemin » alla pourtant jusqu'au 13 octobre 1715. La fervente piété, l'humilité, les pensées éternelles des dernières heures n'avaient pas supprimé complètement «n son âme les habitudes du philosophe et du raisonneur. « Tout ce que je puis faire, disait-il à l'abbé de Marbeuf , en montrant son crucifix, c'est de lui dire :

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Vous êtes le sauveur des pécheurs , je suis un grand pécheur, vous êtes donc mon Sauveur ! » On lui posa de nouveau cette question : ne s'accusait-il pas d'avoir été quelquefois un peu vif dans ses disputes avec Arnauld? Il réfléchit, puis répondit tout simplement que non, confirmant ce qu'il avait déjà déclaré, qu'il ne convenait pas de faire les stoïciens quand on était attaqué sur la religion ^

Si l'on fait abstraction de ses travaux et de ses controverses, sa vie avait été bien simple. Il avait trouvé à l'Oratoire ce mélange de liberté et de société pieuse dont son Ame avait besoin. On l'y savait ami des récréations familières qui n'étaient point de nature à le déranger de ses spéculations. Il aimait la musique, quelques passages de ses écrits nous le prouveront; mais, sans doute, il se plaisait surtout, comme Descartes, à en approfondir les combinaisons numériques. Il cultivait avec succès le jeu de billard, et ici encore U n'est pas défendu de croire qu'il y voyait, pour son plus grand agrément, une géométrie mouvante, de même que Descartes, dès qu'il fit de l'escrime, dans sa jeunesse, en prit occasion poiœ étudier, au point de vue de la mécanique, certains mouvements du corps humain. Un de ses meilleurs plaisirs, c'était de causer et même de jouer avec de petits enfants : il le faisait jusque « dans la sacristie de Saint- Honoré » : et il déclarait que leur conversation, à eux du moins, ne lui laissait jamais aucune trace désa-

1. V. le P. Ingold, La Mort, le Testament et V Héritage de MaU' branche, in-S», 12 p. Paris, Poussielgue, 1884.

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gréable et ne troublait jamais le cours de ses travaux.

Sa bibliothèque personnelle se composait d'un millier de volumes environ. La partie principale était faite d'ouvrages de philosophie et de mathématiques. On devait y trouver un Bacon et un La Rochefoucauld , puisqu'il les a cités l'un et l'autre. On y trouvait Montaigne, Balzac, Boileau et le Malade imaginaire y sans compter des poètes et des orateurs latins. Le philosophe n'était point si ennemi qu'on l'a prétendu de la poésie et de la littérature.

Je sais bien qu'on cite toujours le mot de Fontenelle vantant l'imagination du grand métaphysicien et disant d'elle qu'elle travaillait pour un ingrat. Est-ce tout à fait exact? Il ne lui voulait donner qu'un rang subalterne, rien de plus sûr; et quand il la voyait faire un effort chez qui que ce fût pour substituer ses peintures à la vue claire de la vérité, il s'indignait : « Le stupide et le bel esprit, dit-il quelque part, sont également fermés à la vérité ; il y a seulement cette différence, que le stupide la respecte et que le bel esprit la méprise^. » Mais dès qu'elle consentait à tenir une place secondaire, il était d'abord plus indulgent. « L'imagination est une folle qui se plaît à faire la folle. Ses saillies et ses mouvements imprévus vous divertissent, et moi atissi^. » Il allait bientôt un peu plus loin; car

i.Entret. métaph.y I.

2. Ibid. On retrouve son goût pour la musique dans ce passage du troisième Entretien. « — Vous savez la musique, car je tous vois souvent toucher les instruments d'une manière fort savante et fort hardie. —

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Théodore, qui le représente dans ses Entretiens, se laisse dire sans trop protester : « Votre observation, Théodore, me paraît bien vive pour un entretien de métaphysique. Il me semble que vous excitez en moi des sentiments au lieu d'y faire naître des idées claires. Je me sers de votre langage. » C'est qu'il n'est pas inutile de faire naître des sentiments, cela même est souvent très nécessaire, puisque à côté de la grâce de lumière il y a la grâce de sentiment et que celle-ci agit plus que la première sur la grande majorité des hommes. Ainsi s'explique cette apostrophe mise en tète des Méditations chrétiennes : « Jésus, pénétrez mon esprit de l'éclat de votre lumière ; brûlez mon cœur de votre amour, et donnez-moi dans le cours de cet ouvrage, que je compose uniquement pour votre gloire, des expressions claires et véritables, vives et animées, en un mot dignes de votis, et telles qu* elles puissent augmenter en moi et dans tous ceux qui voudront méditer avec moi la connaissance de vos grandeurs et le sentiment de vos bienfaits, »

Celui qui faisait cette belle prière méritait d'être exaucé. — C'est pourtant bien sec, dira-t-on, de tout expliquer par le mécanisme. — Oui, si l'on s'en tient au mécanisme tout seul. Non, si on fait sentir partout un Dieu présent et agissant par ce mécanisme même, dans des fins dignes de lui. Puis ce Dieu n'est pas seulement

J'en sais assez pour charmer mon chagrin et chasser la mélancolie ». Remarquons cependant qu'ici c'est Théodore qui fait le compliment, ce n'est pas lui qui le reçoit.

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celui qui donne sa chiquenaude à la matière, comme Pascal reprochait tant à Descartes de l'avoir conçu ; c'est le Dieu qui a voulu incarner son fils pour la rédemption du genre humain. Aussi ce Jésus que le philosophe invoque, même pour animer son propre style, est-il toujours là, il n'y a rien qui ne rappelle sa perfection; car si la matière ne peut exprimer exactement « les dispositions intérieures de Tàme sainte de Jésus, sa charité, son humilité, sa patience..., elle peut fort bien imiter les divers états où son corps adorable s'est trouvé... Et l'arrangement de la matière qui figure Jésus-Christ et son Église, honore davantage l'amour de Dieu pour son fils que tout arrangement n'honore sa sagesse et ses autres attributs ».

A cet « arrangement majestueux » se mêle incessamment la complexité doublement infinie de la nature et de la grâce dans les mouvements intérieurs de l'âme. Infinies sont les idées qui nous éclairent : infinies sont les propriétés des nombres, infinis les modes de distribution de la grâce, infinis les modes de résistance ou de coopération du cœur de l'homme ; et de tous ces infinis réunis sort une autre infinité dont Dieu seul a le secret dans l'unité simple de l'acte créateur où toutes ses perfections sont exprimées. Rien de plus dramatique que ces grandes scènes de l'infini et de l'éternité. Rien de plus pathétique que les accents de celui qui a entrepris de nous y conduire.

Il n'est pas sûr que, comme beaucoup de ceux qui écrivent en dialogue, il n'ait pas en quelque sorte dé-

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doublé sa propre personne, réservant pour Tune ce que sa raison préférait, donnant à l'autre une partie de ce qu'il sentait s'agiter en lui malgré lui. En parlant d'un de ses interlocuteurs, Théodore dit que l'abandon des préjugés fait de la peine à celui-ci, car « il aime le détail et la variété des pensées ». — « Je vous prie, ajoute-t-il, d'appuyer toujours sur la nécessité qu'il y a à bien comprendre les principes, afin d'arrêter la vivacité de son esprit. » Lui aussi, Théodore, c'est-à-dire Malebranche, s'est efforcé d'arrêter par la vue des immuables principes la vivacité de son imagination et celle de son cœur. Par bonheur pour l'agrément de son style et l'originalité de ses écrits, il n'y a point réussi toujours.

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