Préface des Entretiens
car vous la voyez et vous la comprenez comme moi. Du moins puis-je arriver à vous la faire voir et comprendre. Ce qui se rapporte à chacun de nous en particulier, dans nos sens pu même dans notre conscience, nous le sentons ainsi d'une façon très variable, forte quelquefois, mais toujours obscure. Ce qui est universel, nous le connaissons et nous pouvons arriver à le concevoir distinctement et à le faire concevoir aux autres. Donc malgré nos diversités, nous pouvons nous comprendre, il y a une même raison qui nous éclaire tous sans appartenir en propre à aucun de nous. Autrement dit, « Thomme n'est pas à lui-même sa propre lumière ». Relisez cette dernière phrase, empruntée à saint Augustin. Notre auteur vous la répétera bien souvent; c'est en elle qu'il a condensé sa métaphysique tout entière.
Cette lumière en effet qui nous est commune, d'où nous vient-elle? Est-ce de nous? Y a-t-il en nous une raison qui soit à nous? Non! bien loin de pouvoir nous éclairer, notre substance à nous nous demeure inintelligible, tant que nous voulons nous en tenir à elle. Qu'est-ce en effet que la substance de l'àme? Y a-t-il en elle quelque chose qui précède la pensée? Nous n en savons absolument rien. Personne ne connaît son âme que par la pensée. Or, la pensée va d'un élan immédiat à la Raison, sans laquelle il n'y aurait pour nous ni relation, ni mesure, ni ordre, ni vérité, ni par conséquent aucune clarté, bref, aucune pensée véritable.
58 MALEBRANGHE.
Pour l'ordre de la connaissance, voilà qui suffit. Passons maintenant à l'ordre de l'existence ou plutôt insistons sur ce que nous en avons trouvé déjà; car nous y sommes arrivés promptement et sans détour.
Où et comment cette raison existe-t-elle?Si elle existe, elle ne peut pas ne pas se confondre avec l'Être. Par cela seul que nous pensons, nous pensons l'Être, car penser rien serait ne pas penser du tout : donc du moment où nous pensons, indubitablement l'Être existe. Mais cet être que nous pensons ainsi, il est au-dessus des êtres particuliers, de leurs modifications et de lem's fragments. C'est l'être pur et simple, autrement dit l'Être sans restriction. Comme une raison n'est qu'un rayon particulier de la raison universeUe, ainsi mon être n'est qu'un fragment de cet être total : ces deux propositions n'en font qu'une. « Tous les êtres particuliers participent à l'Être, mais nul ne l'égale. L'Être renferme toutes choses, mais tous les êtres et créés et possibles, avec toute leur multiplicité, ne peuvent remplir la vaste étendue de l'Être*. »
Cette étendue est vaste, assurément, puisqu'elle est sans restriction, sans divisions, sans limitation.
Disons mieux, d'un seul mot : cette étendue est infinie. L'infini, l'esprit humain le trouve partout où va sa pensée. Il le voit « aussi bien dans le petit que dans le grand ». Il le voit « non par la division ou la multiplication réitérée de ses idées finies, qui ne pourront jamais