se Éd. à la Rech. de la V
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qu'à les reconnaître. Il fraiera ainsi la route à Hegel pour qui Tidée même du ressort intime et de cette tendance efficace à la réalité suffira si bien qu'il se passera de Dieu. Chez Fauteur de l'harmonie préétablie, ce Dieu ost nécessaire pour peser les « compossibilités » , pour exclure les contradictoires et assurer ainsi l'harmonie du inonde, tandis que chez Hegel les contradictoires auront jusqu'au pouvoir de se réconcilier d'euxmêmes et de faii*e succéder l'accord final à leur apparente opposition. En disant que Dieu consulte en lui, dans sa propre nature, un ordre existant, qu'il n'a pas été libre de faire ou de ne pas faire, Malebranche échappe à toutes ces conséquences; car pour lui, cet ordre se confond avec la sagesse divine et lui est coéternel ; c'est tout ce qu il veut dire quand il avance que pour que cet ordre fût ce qu'il était de toute éternité, Dieu n'a pas eu besoin d'un ^^ décret ».
Le décret, où intervient-il? Dans l'appel de certaines essences à Texistence ; car dans son infinie perfection Dieu se suffît; pour que les êtres soient, il faut donc qu'il le veuille et qu'il les appelle libremen . Mais pour que la perfection totale et les rapports des différentes perfections soient en lui, pour qu'il les voie et les connaisse comme elles subsistent dans sa nature, est-il donc besoin d'un décret? Autant dire que Dieu s'est créé lui-même et qu'il s'est donné à lui-même la perfection par un acte libre, ce qui serait pure logomachie.
Telles sont les principales explications que donnait déjà Malebranche de sa théorie de l'indépendance des
vérités nécessaires, dans ses Éclaircissements sur la Recherche de la Vérité. Trente ans plus tard, environ, dans son Entretien d'un philosophe chrétien et d'un philosophe chinois, il les accentuera et les précisera plus heureusement encore, mais sans atténuer son opposition à la thèse de Descartes.
L'hypothèse qu'il y aurait un ordre immuable, une loi éternelle qui seraient par soi la règle et la justice même et devant qui Dieu devrait s'incliner, c'est dans la bouche du Chinois qu'il la met. Si Dieu est juste, dit ce dernier, il ne peut l'être que parla justice, de même que c'est la sagesse qui rend sage. A quoi le chrétien répond :
« Je vois bien que vous imaginez qu'il y a des formes et des qualités abstraites et qui ne sont les formes et les qualités d'aucun sujet, qu'il y a une sagesse, une justice, une bonté abstraite et qui n'est la sagesse d'aucun être. Vos abstractions vous trompent. Il n'y a pas plus de justice se proposant aux desseins de Dieu, qu'il n'y a quelque part une rondeur abstraite s'appliquant à la boule pour la rendre ronde, comme s'il ne suffisait pas, pour qu'elle le fût, que tous les points de sa surface soient également éloignés des autres ! Pour que Dieu soit juste, il suffit qu'il soit : car s'il est, il est parfait ; et s'il est parfait, il se connaît ; s'il se connaît, il connaît ses perfections ; s'il connaît ses perfections, il les aime ; et toutce qui,parsa volonté toute-puissante, y participera, il l'aimera à proportion qu'il y verra une participation plus ou moins grande. Voilà la vérité, voilà la sagesse, la justice. Voilà comment Dieu est à lui-même sa sagesse,
eomment il est la nAtre... La loi éternelle est en Ken et Dien mteie, puisque cette loi ne consiste que dans Tordre étemel et inunoable des perfections divines. >• Cette belle discussion se continue avec une abondance et une fermeté incomparables. On ne peut mieux la résumer que par ce passage dédsif .
4< Rendez justice au vrai L\% en avouant de bonne foi qu*il est essentiellement juste, puisque aimant nécessairement son essence, il aime aussi toutes choses à proportion qu^elles sont plus parfaites, puisqu'elles ne sont plus parfaites que parce qu'elles y participent davantage. Dites aussi qu*il est la justice même, la loi étemelle, la règle immuable, puisque cette loi éternelle n'est que Tordre immuable des perfections qu'il renferme dans Tinfinité et la simplicité de son essence : ordre qui est la loi de Dieu même et la règle de sa volonté et celle de toutes les volontés créées. Mais défiezvous de vos abstractions, vaines subtilités de vos docteurs. Il n'y a point de ces formes ou de ces qualités abstraites. Toutes les qualités ne sont que des manières d'être de quelques substances. Si nous aimons Dieu sur toutes choses et notre prochain comme nous-mêmes, en cela nous serons justes, sans être, si cela se peut dire, informés d'une forme abstraite de justice qui ne subsiste nulle part. »
Bref, dans Tinfinité et dans la simpUcîté de son essence, Dieu renferme éternellement des perfections
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dont l'ensemble forme un ordre, non pas abstrait, mais vivant. Que sont ces perfections, sinon ce que les platoniciens de l'antiquité et ceux des temps modernes ont appelé les idées? Ici Malebranche ne discute et ne prouve, pour ainsi dire, pas; il rappelle, il formule, il invoque une vérité qui, à ses yeux, s'impose par son évidence même et parla double autorité de saint Augustin et de saint Thomas. Pour lui, cette vérité domine si bien et de si haut toutes les spéculations philosophiques, qu'il s'y arrête à peine dans le cours de ses grands ouvrages ^. Si on veut en trouver chez lui l'expression pleine, quoique résumée, il faut aller à ses préfaces et à quelques fragments de ses polémiques, alors qu'il est obligé de rétablir, par exemple , contre Arnauld, ce qui ne devrait même pas se discuter.
« Il est clair que saint Augustin a cru 2» que les idées sont étemelles et immuables, qu'elles sont les exemplaires ou les archétypes des créatures, qu'elles sont en Dieu. Il n'est pas moins clair que tout cela s'accorde parfaitement avec ce qu'a écrit saint Thomas : très certainement, d'après la Somme^ les idées divines ne sont que l'essence divine, en tant que les créatures peuvent l'imiter ou y participer, et que les deux mots — ideœ et
1. Dans la Recherche de la Vérité^ livre III, il s'explique avec quelque abondance sur ce que les idées ne sont pas et sur l'origine qu'il ne faut pas leur attribuer.
2. Voir la préface des Entretiens métaphysiques, — Malebranche aime encore à citer cette définition de saint Augustin : a Les idées sont certains premiers modèles ou archétypes stables et immuables de toutes choses, lesquels n'ont point été faits, et qui par conséquent sont éternels et demeurent toujours les mêmes dans la sagesse éternelle qui les renferme. »
rationes — sont synonymes. Quand on a cité ces textes, on a donné toute la démonstration qui a paru nécessaire au philosophe, et on n'a plus, ce semble, qu'à en tirer les conséquences.
Peut-être cependant allons-nous trop vite et y a-t-il d'abord, en dépit de cette belle confiance, à s'expliquer sur certaines difficultés. On voit à quels problèmes nous nous tenons pour le moment. Quand on traite de la philosophie de Malebranche, on a l'habitude d'aller tout de suite à la Vision de Dieu. Mais avant de savoir comment nous voyons tout en Dieu, il faut savoir comment tout est en Dieu, puis comment Dieu voit ce qui est en lui et comment il le réalise partiellement hors de lui. Quand ces questions sont résolues, les autres et particulièrement celle de la vision en Dieu, deviennent faciles, si nous en croyons celui qui nous les propose.
Est-il aisé d'expliquer comment s'accordent en Dieu l'unité, la simplicité nécessaire de sa nature et la multiplicité de ses perfections ou de ses idées? Non. Il faut sincèrement avouer que la nature de Dieu nous est incompréhensible, et cela par essence. Ainsi, nous croyons que Dieu est; nous ne voyons pas ce qu'il est : du moins nous ne le voyons ni dans la pureté ni dans la plénitude de la vérité absolue; car, par définition, Dieu a des perfections infinies, infinies en nombre, infinies en intensité. Mais tout cela ne fait pas que ces deux termes, simplicité de nature, infinité de perfections, — diverses et inégales, parce qu'elles correspondent à des degrés
différents de la perfection totale, — ne soient aussi fortement établis l'un que Tautre, quoique nous n'en comprenions pas le mode d'union.
A cette distinction correspond celle des attributs absolus de Dieu et de ceux qu'on peut appeler relatifs.
Les attributs absolus sont ceux que nous voyons clairement convenir à l'idée de l'être infiniment parfait : l'infinie perfection, l'indépendance, l'immutabilité, l'éternité, l'immensité... Il semble d'abord que le philosophe doit se borner à ceux-là, car il dit quelque part * : « Si vous voulez juger des attributs divins , consultez l'infini, la notion de l'être infiniment parfait, et ne vous arrêtez pas aux idées des êtres particuliers et finis. » Et cependant il est d'autres attributs auxquels nous pouvons remonter par une autre voie : ce sont ceux qui sont « relatifs à ses créatures : je veux dire les idées intelligibles de tous les ouvrages possibles ^ ». Que ce dernier mot ne nous égare pas; qu'il ne nous fasse pas introduire en Dieu une possibilité que son infinie perfection essentiellement actuelle parait exclure. Dieu, encore une fois, considéré dans son essence éternelle, ne contient, par devers lui, rien qui puisse être qualifié de possible. Tout ce qu'il peut être, il l'est éternellement, parfaitement, infiniment : le contraire impliquerait contradiction. Mais parmi les degrés de cette infinie perfection, il en est qui sont inégalement communicables hors de lui : par rapport au monde, ils existent donc en Dieu à l'état de