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dîssolublement l'un et Fautre, ainsi que Ta fait Spinoza, dont les conclusions s'imposent à vos prémisses? Pourquoi enfin ces deux étendues que vous vous obstinez à vouloir distinguer, alors qu'il est si logique et si simple de n'en voir qu'une, infinie, nécessaire, étemelle, etc.?
Résumons maintenant la réponse de Malebranche. La voici également en gros. Dieu ne s'épuise pas dans l'étendue intelligible ni dans les essences que nous connaissons ; à plus forte raison ne peut-on l'identifier avec la nature qu'il a bien voulu créer par une participation limitée à quelques-unes de ses perfections. Quant à confondre les deux étendues, cela revient à confondre l'ouvrier avec son ouvrage, et c'est là une erreur telle qu'il n'y a pas lieu de s'y arrêter.
A la rigueur, ce court aperçu pourrait suffire. Cependant une controverse aussi longue, aussi variée, tour à tour spirituelle et profonde, et poursuivie d'un bout à l'autre en un si beau langage, mérite d'être reprise point par point. Voici donc d'abord, avec plus de détail et de précision, les arguments deDortous de Mairan.
1. Il n'y a pas d'idée sans ideatum; à l'idée de l'étendue correspond donc ime étendue réelle. (Cette objection se rapproche sensiblement de celle d'Amauld.)
2. L'intelligible séparé de la réalité concrète n'est qu'une abstraction ; s'il y a en Dieu une étendue qui ne soit pas un pur abstrait, cette étendue est nécessairement concrète, c'est-à-dire avec « extension locale», de même qu'en dehors du mouvement tout abstrait, le mouvement réel n'existe qu'avec vitesse et direction,
3. On doit affirmer d'une idée tout ce que cette idée contient, et de l'objet de cette idée tout ce qui est renfermé dans ridée même de l'objet. Si donc l'idée de l'étendue est immense, nécessaire, étemelle, infinie, tels doivent être également les caractères de l'étendue réelle.
4. Cette conséquence est d'autant plus inévitable que les substances ne peuvent être distinguées les unes des autres; autrement dit, qu'il ne peut y en avoir qu'une, ainsi que l'a démontré Spinoza.
Devant ces assauts répétés, Malebranche se dérobet-il, ainsi que l'ont prétendu certains critiques? Peutêtre le vieillard, dérangé subitement de ses méditations pieuses, manifeste-t-il un peu trop une certaine lassitude d'avoir à répéter toujours les mêmes principes, et renvoie-t-il trop volontiers son ardent contradicteur à ses précédents ouvrages. Mais enfin ses réponses, complétées par les textes qu'il rappelle, sont, au fond, très nettes.
1. Assurément toute idée répond à quelque chose de réel, est quelque chose de réel, si Ton voit en elle, comme on le doit faire, une perfection de Dieu vue par Dieu dans sa sagesse éternelle. Mais il est arbitraire de vouloir unir et surtout identifier l'idée avec ce que Maîran appelle son ideatum^ si l'on entend par ce mot un objet sensible. Non pas que le monde soit certainement une idée sans ideatum, comme Maîran reproche à Malebranche de l'enseigner; mais c'est une idée sans ideatum nécessaire. Peut-être en effet n'y en a-t-il
aucun, ce qui n'empêcherait pas Fidée de subsister en Dieu ! « Quand il n'y aurait'pasde corps et qu'il n'y aurait rien de créé que mon âme, Dieu pourrait me faire voir et sentir comme je vois et comme je sens. »
2. L'intelligible est-il un pur abstrait, et tout ce qui n'est pas simple abstrait est-il concret au sens naturel? L'affirmer, c'est faire une pétition de principe; car c'est poser que l'intelligible est fabriqué en quelque sorte par l'esprit de l'homme. A quoi Malebranche oppose, comme toujours, sa démonstration, tirée de saint Augustin, de l'impossibilité où est un être fini, borné, contingent, de créer lui-même des idées où entre l'infini et le nécessaire : c'est sa métaphysique tout entière. De cette métaphysique ressort précisément qu'il y a en Dieu une idée de l'étendue et des relations mathématiques, « sans extension locale », comme il y a en lui une idée des lois à imposer au mouvement réel, sans que cette idée implique en son être un mouvement avec vitesse et direction, ni soit d'autre part un pur abstrait tiré par l'esprit humain du mouvement perçu par lui dans la nature 1.
3. Le principe cartésien, que tout ce qu'on perçoit directement est nécessaire, n'est incontestable que par rapport aux idées, qu'on voit immédiatement et directement, et non par rapport aux choses, qu'on ne voit pas
1. Cf. Éclaire, à la Rech. (Éclaire, sur le III« Hyre). H n'y a pas en Dieu d'étendue mobile et figurée mais « des figures intelligibles et par conséquent intelligiblement mobiles ». Dieu yoit le mouyement des corps, non dans sa substance à lui, mais dans ses volontés à leur égard.
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en elles-mêmes. Il est bon dans les mathématiques, il n'est pas le premier principe de la physique.
C'est une autre forme de la même erreur que de poser sans restriction ce prétendu principe : On peut affirmer d'une chose ce que renferme son idée. Qu'on affirme d'une figure géométrique tout ce que contient la définition de cette figure, c'est à merveille; mais toutes ces déductions ne nous font point passer nécessairement de l'essence de la figure à l'existence de la figure. Ce qui est vrai du cercle est vrai de l'essence du cercle, mais ne nous donne pas un cercle réel. Eh quoi, dirat-on, est-ce que de l'idée de Dieu vous n'avez pas conclu son existence nécessaire? Assurément, mais c'est de Dieu seul qu'on peut dire que l'essence entraîne l'existence, car il est contradictoire qu'on puisse passer d'une perfection possible à une perfection réelle : la perfection est actuelle ou elle n'est pas. Mais l'être parfait « voit dans son essence une infinité de mondes possibles de différents genres dont nous n'avons aucune idée, parce que nous ne connaissons pas toutes les manières dont son essence peut être participée ou imparfaitement imitée ; en peut-on conclm^e l'existence nécessaire des êtres dont ces idées sont les modèles * »?
Tout plein de Spinoza, Mairan insiste ou plutôt il s'enfonce de plus en plus dans son hypothèse. Il part toujours obstinément de cette conception, qu'il tient pour
1. Entretien d*un philosophe chrétien et d'wn philosophe chinois. Fin. — Nous citons ici ce texte parce que c'est à lui que Malebranche renvoie expressément son contradicteur.
commune à Malebranche et à Spinoza, que Tétendue nous est représentée par son idée comme infinie ; et dès lors il lui applique le raisonnement que Descartes, Malebranche et Leibniz réservent à Tidée de leur Dieu; et il voit dans cette étendue nécessaire, éternelle, infinie, cette substance dont son auteur favori a démontré qu'il ne peut y en avoir qu'une. Or, c'est précisément cette conception que Malebranche repousse. Non! de l'idée qu'on a des êtres on ne peut conclure l'existence de ces êtres. « De l'idée éternelle, nécessaire, infinie, de l'étendue, on ne peut en conclure qu'il y a ime autre étendue nécessaire, étemelle, infinie; on n'en peut même pas conclure qu'il y ait aucun corps 2. » Ses contradicteurs commettent, à son sens, une double erreur. D'une part ils confondent les corps avec leurs idées et prennent « les idées des créatures pour les créatures mêmes ». D'autre part ils ne voient pas que ces idées, si elles sont en Dieu, ne sont pas Dieu même : ils confondent l'étendue intelligible ou l'idée de l'étendue avec l'immensité de Dieu : ils mettent ainsi Dieu là où il n'est pas, où il n'est pas du moins tout entier. Car « Dieu n'est qu'en lui-même, dans son immensité ». On a beau faire l'étendue infinie, on n'en exclut pas l'imperfection, et par conséquent elle reste distincte de la substance divine.
1. Cf. B* Entretien sur la mort : « Deux erreurs tout opposées : Tune, que l'idée de l'étendue n'est rien ; l'autre, que la matière est éternelle et infinie parce que telle est son idée. »
2. Jbid. Pour les textes qui suivent, t. Entretiens met., Vlll, 7.
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C'est ici qu'il faudrait discuter, ce semble, le point de départ de Spinoza : la substance est nécessairement unique, il ne peut y avoir de substances distinctes les unes des autres. C'est là ce que Leibniz combattra plus explicitement. Il s'efforcera de démontrer que les substances sont au contraire essentiellement distinctes. Il le prouvera d'abord par leur propre être positif, qui enveloppe une tendance efficace à l'action individuelle ; il le prouvera ensuite par ce qu'il y a en elles de négatif, car toutes, sauf une seule, ont en elles un principe d'imperfection qui les limite inégalement et qui par conséquent les distingue. Ni Malebrancbe ni Hairan n'ont longuement discuté ce point, capital pourtant. Chacun des deux pose sa thèse et s'abstient de la développer.
« Pour ce qui est de la création, dit Hairan, que vous dites qu'il suppose impossible, si vous entendez par là l'action par laquelle de nouvelles substances sont produites, il n'y a qu'à ouvrir son livre pour voir qu'il ne s'est pas contenté d'une simple supposition, mais qu'il en démontre l'impossibilité avec la dernière évidence. » A cette assertion Malebrancbe se contente d'opposer que la définition de la substance, telle que l'Éthique la donne, est équivoque. Puis il estime avoir prouvé, quant à lui, « avec la dernière évidence », comment la notion de l'être parfait implique que cet être se suffit à luimême et, en conséquence, « ne renferme point de rapport nécessaire aux créatures » ; la matière n'est donc pas une émanation de la divinité. Devant l'admiration que son correspondant professe pour le métaphysicien du
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panthéisme, il ne répète point qu'avoir jugé la création impossible est la cause première des « égarements » où la logique même a dû précipiter « le misérable Spinoza ». Mais il est évident qu'il s'en tient à ce jugement. A nous maintenant de revenir sur la théorie qu'il donne de la création.
Écartons d'abord, ici du moins, la question du pourquoi. Certainement, il y en a un, car les volontés des intelligences ont nécessairement une fin et une fin proportionnée à leur nature. Mais comment l'être parfait a-t-il pu trouver une fin digne de lui? Comment un être qui se suffit à lui-même est-il amené à vouloir créer? Ce n'est pas la métaphysique proprement dite, c'est la théologie qui peut résoudre ce problème, en nous indiquant à quelles conditions la création est digne de Dieu.
Le comment nous est encore plus impénétrable : car si Dieu nous donne des idées de sa sagesse en nous y faisant participer, il ne nous donne point part à son efficace, et nous n'en pouvons pas connaître la nature* Nous ne pouvons même pas comprendre comment Dieu remue un fétu*. Pourrions-nous comprendre comment il a créé les mondes?
Aussi ne sommes-nous guère en état de prouver la