‹ MalebrancheChapitre 34 sur 132 · Méd. chrët., IX · texte numérisé non relu

Méd. chrët., IX

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création que par des arguments négatifs, tels que ceux-ci. Si Dieu n'avait pas donné lui-même l'être à la matière, il ne pourrait ni la connaître ni la mouvoir. En effet, « Dieu ne peut remuer la matière ni l'arranger sans la connaître. Or, Dieu ne peut la connaître s'il ne lui donne l'être ; car Dieu ne peut tirer sa connaissance que de lui-même ; rien ne peut agir en lui ni l'éclairer^ ». « Dieu ne voit rien que dans sa propre substance. » — Il est lui-même sa propre lumière; c'est le principe fondamental.

Tous ces principes, dira-t-on, resteraient saufs si Dieu et ce qu'on appelle la création ne faisaient qu'un. Mais écoutons Malebranche : une telle « chimère », une telle « extravagance », une telle « impiété », qui compose Dieu de tous les désordres de l'univers, est incompatible avec ridée de l'être infiniment parfait 2. Tenons-nous-en donc à ces quelques vérités évidentes : nous sommes, c'est un fait constant, et Dieu seul est parfait. Donc, nous dépendons de lui ; nous ne sommes pas malgré lui, nous ne sommes que parce qu'il veut

U Entr.mél,, Vm, 11.

2. Voyez ErUr, met., IX, 2 et 3. « Quel monstre, Ariste! Quelle épouyantable et ridicule chimère! Un Dieu nécessairement haï, blasphémé, méprisé, ou du moins ignoré par la meilleure partie de ce qu'il est; car combien peu de gens s'avisent de connaître une telle divinité I Un Dieu nécessairement ou malheureux ou insensible dans le plus grand nombre de ses parties ou de ses modifications ; un Dieu se punissant ou se vengeant de sdmème... assurément, s'il y a des gens capables de se forger un Dieu sur une idée si monstrueuse, ou c'est qu'ils ne veulent point voir, ou bien ce sont des esprits nés pour chercher dans l'idée du cercle toutes les propriétés du triangle. »

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que nous soyons. Voilà le fondement solide et suffisant de la vérité de la création.

Cette vérité ainsi posée, reste à en creuser l'idée avec tout ce qu'elle renferme aux yeux du métaphysicien, bref à en donner la théorie. De là trois propositions qui gouvernent en quelque sorte tout le système que nous étudions et que Ton peut formuler ainsi :

Dieu fait tout.

Il fait tout pour sa gloire.

Il fait tout par des voies simples.

Dieu fait tout! Ce principe parait si évident à Maiebranche que sa grande préoccupation est moins de le démontrer que d'en tirer toutes les conséquences. Dieu est créateur, cela est acquis. Mais en un Dieu actuellement tout parfait et par conséquent immuable, la distinction des desseins et des actes n'est pas possible. L'acte créateur et l'acte conservateur, l'acte providentiel, tout cela ne fait qu'un; la providence n'est que la création continuée ; et encore le mot de « continuée » doit-il être entendu sainement, la continuité ou la succession existant bien dans la créature, mais répondant à une résolution simple, indivisible, étemelle de Fauteur suprême de toutes choses.

Cette création providentielle n'implique donc pas seulement une volonté, pour ainsi dire, nue. La volonté de Dieu est essentiellement efficace, rien ne se fait sans elle, rien non plus ne se peut faire que par l'efficacité de son action. « Il n'y a que le créateur des corps qui puisse en être le moteur, que celui qui donne

9Ù BfALEBRANGHB.

Fêtre aux corps qui puisse les placer dans les endroits qu'ils occupent ^ » et leur faire accomplir tous les actes, produire tous les effets par lesquels l'existence qu'il a voulu leur donner se manifeste dans l'univers.

Mais qu'est-ce donc que cette existence? N'est-elle pas une pure apparence? Que sont ces fantômes d'être sans efficacité? A quoi servent-ils? Toujours plus empressé de lier ses affirmations que de les démontrer, ou plutôt croyant que dans cette Uaison même est la démonstration la plus convaincante, Halebranche ne s'arrête pas à ces objections. Les êtres de l'univers sont pour lui conune les sujets d'un prince absolu : il faut qu'ils soient nombreux, il faut qu'ils soient divers; et néanmoins il faut que dans le rôle qu'ils sont appelés à jouer tout paraisse comme une émanation directe de la majesté sans laquelle ils ne seraient rien. Cette comparaison même ne nous donne qu'une explication bien incomplète ; car l'action du roi du ciel suffit à ce que ne pourraient jamais accomplir tous les rois de la terre. « Dieu a établi toutes les puissances, les causes secondes, les hiérarchies visibles ou invisibles immédiatement par lui-même ou par l'entremise d'autres puissances, afin d'exécuter ses desseins par des lois générales, dont l'efficace soit déterminée par l'action de ces mêmes puissances. — Car il n'agit pas comme les rois de la terre qui donnent des ordres et ne font plus rien. Dieu fait généralement tout ce que font les

l. Entr. met,, VUI, 11-14. Cf. X,<).

causes secondes. La matière n'a pas par elle-même la force mouvante dont dépend son efficace; et il n'y a pas de liaison nécessaire entre la volonté des esprits et les effets qu'elle produit. Dieu fait tout ; mais il agit par les créatures, parce qu'il a voulu leur communiquer sa puissance pour exécuter son ouvrage par des lois dignes de lui*. » •

Qu'on ne parle donc pas de « la nature » ! Le cartésien, conséquent avec lui-même, écarte ce qu'on appelle de ce nom, d'une façon générale, comme il écarte dans chaque groupe de phénomènes, dans chaque corps, ce qu'on est convenu d'appeler les vertus, les formes, les forces, les qualités, les énergies, les facultés. En appeler à une efficace d'essence indépendante et d'ordre fini, c'est une véritable idolâtrie; elle fait littéralement « horreur » à notre philosophe, car il la juge aussi insensée et aussi impie, je ne sais s'il ne va pas jusqu'à dire aussi diabolique que celle qui, dans le paganisme, personnifiait et divinisait les prétendues forces de l'univers.

Entendons bien tout ceci. Ces causes secondes, ces « puissances » par lesquelles et sous l'apparence desquelles Dieu agit, sont, dira-t-on, liées entre elles, et n'est-ce pas ce Uen réciproque de leurs actions qui réalise l'harmonie du monde? A coup sûr. Mais si Dieu fait lui-même l'efficace de leurs actions, comment ne seraitil pas également l'auteur ou, plus exactement encore,

t. Tr, de la Nat et de la Gr,, p. 350.

« l'acteur » de ces relations? Si c'est par Dieu qu'un être agit, c'est par lui qu'il agit sur les autres; ou plutôt Dieu agit dans cet être et hors de cet être. « Je ne tiens rien de la nature imaginaire des philosophes, tout de Dieu et de ses décrets. Dieu a lié ensemble tous ses ouvrages, non qu'il ait produit en eux des entités liantes. Il les a subordonnés les uns aux autres sans les revêtir de qualités efficaces*. » — « L'âme n'est unie immédiatement qu'à Dieu. » — Et plus loin : « Voilà le dénouement du mystère : c'est que toutes les créatures ne sont unies qu'à Dieu d'une manière immédiate. Elles ne dépendent essentiellement et directement que de lui. Conune elles sont toutes également impuissantes, elles ne dépendent pas mutuellement les unes des autres^. »

Donc, « Dieu unique acteur », unique acteur de ce qui est positivement et réellement efficace, dans l'existence des êtres, dans leur situation, dans leurs mouvements, dans leur action interne ou externe et dans leurs relations réciproques!

Dieu fait tout pour sa gloire; second principe non moins évident que le premier aux yeux du philosophe. S'agit-il ici d'une sorte d'égoïsme et d'indifférence qui serait contraire à l'idée chrétienne et populaire de la bonté de Dieu? Certes, nous croyons aujourd'hui que nous avons tout au moins le besoin et même le devoir de nous arrêter à cette objection un peu plus longtemps

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