‹ MalebrancheChapitre 38 sur 132 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

plaisir superficiel et surtout l'objet de la jouissance de quiconque découvrait intelligiblement cet ordre caché. « L'ordre, la vérité se rencontrent même dans les beautés sensibles, bien qu'il soit extrêmement difficile de l'y découvrir ; car ces sortes de beautés ne sont que des proportions, c'est-à-dire des vérités ordonnées ou des rapports justes et réglés. Par exemple, une voix est belle lorsque les vibrations ou les secousses que cette voix produit dans l'air sont commensurables entre elles ; et plus ces rapports se rapprochent de l'égalité, plus les consonances en sont douces, quoiqu'elles ne continuent pas toujours d'être les plus agréables, à cause que l'oreille, sentant des rapports trop simples, s'en dégoûte par la même raison que l'esprit se lasse de contempler des vérités trop faciles à découvrir. »

Mais les rapports de grandeur ou de quantité ne sont pas — nous l'avons vu — les seuls qui constituent l'ordre. A côté d'eux ou au-dessus d'eux sont les rapports de perfection. Tout ce qui représente les choses de la vie, comme la peinture, devra respecter ces rapports et les exprimer : un tableau sera beau, comme la réalité sera belle, quand tout, lignes et couleurs, rendra les mouvements intérieurs de chaque âme selon l'ordre adopté et que tout, par exemple, tendra bien à mettre en relief et en lumière Faction du personnage principal.

Tel est le fond commun et de l'optimisme de Malebranche et de son esthétique. Dieu est un grand artiste. Dans son œuvre rien n'est vain, rien n'est inutile; ce qui

MALEBRANCHB. 7

98 HALEBRANCUE.

peut s'y accomplir par des voies simples et sans efforts ne s'y accomplit pas par des voies composées. Rien ne s'y fait, à plus forte raison rien ne s'y crée en dehors de lui ; mais rien non plus ne s'y anéantit. Par là, le monde porte le caractère des attributs de son auteur. Il montre, non pas précisément pour qui il est fait, mais qui l'a fait. C'est là l'essentiel. Dieu n'a pu agir que pour luimême : c'est notre devoir, que dis-je! c'est notre suprême intérêt d'intelligences raisonnables de le reconnaître et de le proclamer. Quel avantage aurions-nous à ce que l'Être souverain se fût rabaissé à agir pour nous, autrement dit à ce que notre misère fût le terme de ses opérations infinies? La supposition n'est pas seulement contradictoire , elle n'est pas seulement injurieuse pour Dieu, elle serait décevante, même pour nous. Maintenons donc fortement que la perfection infinie n'a pu avoir en vue que cette perfection, et, au lieu de l'abaisser jusqu'à nous, c'est nous que nous relèverons par l'espérance du partage qu'elle réserve librement à ses élus.

Si ce dernier principe est bien, conmie le prétend le philosophe, le plus fécond de tous, il nous reste à voir cette fécondité se développer.

Puisque Dieu fait tout et tout par des voies simples, nous rie pouvons admettre entre lui et ses créatures aucun intermédiaire inutile.

Donc, Dieu seifl agit. « Nous dépendons de lui en toutes façons. C'est lui qui nous fait sentir le plaisir et la douleur; c'est lui qui nous fait voir la vérité, c'est lui qui nous fait agir. Il est le nœud intelligible ou le lien des esprits, de même que le monde matériel est le lien des corps ; c'est de sa puissance qu'ils reçoivent toutes leurs modifications, c'est dans sa sagesse qu'ils trouvent toutes leurs idées, c'est par son amour qu'ils sont agités de tous leurs mouvements réglés. »

En d'autl'es termes. Dieu seul agit sur nous, et de là toute une série de conséquences, dont la principale est la Vision en Dieu.

Dieu seul agit pour nous, et de là un autre groupe où la première place appartient aux Causes occasionnelles.

Nous arrivons ainsi à ces grandes théories dans lesquelles on a l'habitude de résumer toute la doctrine de l'auteur de la Recherche de la Vérité. Cependant nous n'avons plus désormais à nous y arrêter longtemps ; car dans l'esprit de leur auteur, c'est tout ce que nous venons d'exposer qui, je ne dirai pas les prépare, mais les établit. — Il ne s'agit pas seulement, observera-t-on, de dire que nous voyons tout en Dieu, il faut expliquer comment nous voyons tout en Dieu. — Soit ! mais nous sommes bien obligés de remarquer qu'ici précisément le sincère métaphysicien avoue son impuissance : il déclare avec la plus grande netteté que ce comment lui échappe et qu'il ne cherche même pas aie saisir. Donc, d'un côté, un fait qui en lui-même n'a plus besoin de démonstration; de l'autre, xme explication qu'il es,t înu-

100 MALEBRANCUE.

tile et chimérique d'espérer : il y a là, fût-ce au prix d'une déception pour plus d'un lecteur, de quoi simplifier notre exposé.

Ce qui importe le plus, c'est de bien établir sur ces divers points, dans toute son exactitude, la pensée que nous étudions. Deux principes nous sont donnés comme évidents par eux-mêmes.

// rCy a rien dans la créature qui soit efficace.

Il n'y a rien en Dieu qui soit impuissant.

Ainsi, en premier lieu, les corps ne peuvent exercer sur nos âmes aucune action, pas même celle qui consisterait à nous faire connaître leur existence par leur contact. « // est évident que les corps ne sont pas visibles par eux-mêmes, qu'ils ne peuvent agir sur notre esprit ni se représenter à lui. Cela n'a pas besoin de démonstration^. » — « Il n'y a que Dieu qui agisse dans les esprits, il n'y a que lui qui puisse les éclairer, les toucher 2. »

Arrêtons-nous un instant. Celui qui a écrit ces lignes pense-t-il que les sens ne servent de rien pour l'intelligence et qu'ils n'établissent entre les corps et nous aucune communication? Soutient-il d'autre part que nous voyons en Dieu, comme existant réellement, les formes, les couleurs, les mouvements, en un mot tout ce qui est, croyons-nous, objet de sensation?

Certainement, il ne saurait être question de prendre le mot vision dans son acception toute sensible, de pré-

Page 1