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CHAPITRE m

Le mélange incessant de la métaphysique et de la théologie dans l'auteur de la Recherche de la Vérité ne fut pas ce qui étonna le moins ses contemporains. Peu de temps après la publication de son premier livre, un de ses critiques les plus connus, Tabbé Foucher, chanoine de Dijon, exprima cette surprise dans les termes que voici.

« Il est trop apparent que la moitié de ses ouvrages ne sont que des réflexions sur le péché originel, sur la bonté de Dieu, sur les mœurs dépravées et les mauvaises inclinations que la morale chrétienne doit corriger. Je ne blâme point sa piété en cela, et je ne crois pas que ce soit une chose indigne d'un chrétien de travailler sur ces sujets. Mais cela devrait être réservé pour des sermons. » Et le chanoine « académicien * » — il se donnait lui-même ce titre afin de bien marquer son éloigne-

1. Je n'ai pas besoin d'avertir qu*il s'agit des « académiciens » probabilistes de la « nouvelle académie » d'antrefois.

ment pour les spéculations et les théories — ajoutait : « Il faut peu de chose pour troubler les lumières que nous commençons à recevoir dans la recherche de la vérité. Nous ne saurions satisfaire en même temps à la Raison et à la Foi, puisque la Raison nous commande d'ouvrir les yeux et la Foi nous commande de les fermer^. »

Une telle formule ne pouvait être celle du grand Oratorien qui voulait en tout des idées claires et croyait de rintérêt de la gloire de Dieu de ne donner son adhésion qu'à celles-là. Il faisait toutefois des distinctions qui valent la peine d'être étudiées, aujourd'hui surtout que l'on parle, de divers côtés, de renouveler l'apologétique.

Malebranche ne croit pas qu'il faille employer la même méthode en toute circonstance et avec tous. Il tient à distinguer : 1** la foule de ceux qui n'ont que la bonne volonté; 2* les hérétiques; et 3^ enfin ceux qu'il souhaiterait de voir dominer au moins par Tinfluence, à défaut du nombre, je veux dire les bons chrétiens, déjà suffisamment éclairés et désireux de posséder « l'intelligence » aussi pleinement qu'il est possible sur terre. Il y a là, dans l'ascension vers la foi, trois stades parfaitement définis et parfaitement expliqués.

Avant tout, il faut que le dogme soit accepté et respecté, de manière que chacun reste bien soumis à l'ordre fondamental du monde. Il est nécessaire de faire de

1. Critique de la Recherche de la Vérité. Lettre d'un académicien, Paris, 1676, p. 32.

bonnes actions alors même qu'on ne sait pas pourquoi elles sont bonnes ; ainsi est-il nécessaire de professer la foi, même si on n'en connaît pas les raisons métaphysiques. Il est d'intimes dispositions, il est des jugements et des mouvements de l'âme qui nous mettent dans « une situation respectueuse » à l'égard de la majesté divine. « mon Jésus ! dit une belle prière des Méditations chrétiennes S lie m'abandonnez jamais ! que votre lumière conduise tous mes pas et règle toutes mes réflexions! Laissez-moi plutôt dans la simplicité de mon ignorance, soumis à l'autorité de votre parole et sous la conduite de ma mère, votre chère Épouse, que de me faire part de cette lumière qui éblouit et qui enfle les esprits lorsqu'ils manquent de charité et d'humilité. » Quelle que soit la portée de son intelligence et l'étendue de son instruction, l'homme qui est dans cet état d'esprit et de cœur comprend tout au moins que les vérités religieuses, si elles ne sont pas toujours claires et évidentes, sont certaines. Pourquoi? Parce qu'elles viennent d'une autorité infaillible. Dieu en effet doit bien vouloir sauver, les savants; « mais Dieu veut aussi sauver les pauvres, les simples, les ignorants, ceux qui ne savent pas lire, aussi bien que messieurs les critiques ^ ». Pour arriver à cette fin qu'avait-il à faire, sinon établir ime autorité infaillible? « L'infaillibilité est renfermée dans l'idée d'une religion divine, d'une so&été qui a pour chef une nature subsistante dans la sagesse étemelle, d'une so-

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