Entretiens métaphysiques, XIII
ciété établie pour le salut des simples et des ignorants*. »
On cherche beaucoup de nos jours en quoi consiste le lien social (question qui touche, qu'on le veuille ou non, à la question de Tautorité). Les uns le placent dans les nécessités naturelles de tout corps organisé : pour eux l'infaillibilité religieuse est remplacée par une fatalité organique qui nous commande inexorablement et brutalement. Les autres voient ce lien et par suite aussi Tautorité dans la logique inconsciente avec laquelle se développent des éléments historiques une fois donnés. Ce lien unit des générations successives dans une solidarité indissoluble ; il les enchaîne à une souveraineté qui, n'étant jamais réunie tout entière en une personnalité ni même en un groupe clos, rétrécit singulièrement le champ de la discussion ; il faut « souhaiter de voir vainqueurs ceux qui sont vainqueurs en efifet », puisque nécessairement ils le méritent. Bref c'est encore l'infaillibilité, moins la raison et moins la bonté. Pour d'autres enfin, le lien est forgé artificiellement par un contrat ; mais ce contrat émane de volontés souveraines qui, quoi qu'elles aient décidé, ne peuvent pas errer, parce que, dit J.-J. Rousseau, le peuple ne se trompe jamais. Ainsi tous ceux qui réprouvent avec le plus de mépris l'infaillibilité sont ceux qui la rétablissent avec la tyrannie la plus oppressive et sur le fondement le plus obscur. Pour les grands chrétiens du xvu** siècle, le lien social, c'est Dieu qui nous l'impose, 1. Entret. met., XVI, 3.
heureusement pour nous, en nous offrant un même amour, en nous donnant mêmes devoirs et mêmes destinées. Ils croient aussi qu'en demandant l'achèvement de ces destinées à un bien surnaturel, ils rendent le lien plus fort et en même temps plus doux. Ils trouvent que s'en rapporter à Dieu plutôt qu'à la multitude est à la fois plus sûr et plus respectueux pour la dignité individuelle.
En ouvrant ainsi une voie tout aplanie à ceux qui n'ont pas le loisir de philosopher, Malebranche croit qu'on a philosophé pour eux très correctement. Sa polémique contre les protestants — c'est le second stade de l'apologétique — ne s'inspire pas moins de ses idées métaphysiques. C'est sur elles qu'il s'appuie, même quand il insiste sur ce fait, que la révélation et la tradition sont les seuls fondements de la croyance aux mystères. Un de ses grands principes, c'est, on le sait, que Dieu agit par des voies générales, parce qu'il est de l'essence de la perfection de faire beaucoup avec peu. Or, « les révélations particulières faites à tous ceux qui lisent l'Écriture ne s'accommodent nullement avec l'idée que nous devons avoir de la Providence divine * ». Chacun de ceux qui lisent les livres saints les explique selon ses préjugés. L'Esprit ira-t-il faire un effort particulier près de l'un et de l'autre pour redresser les sophismes de son amour-propre et de sa passion? ou allumera-t-il une fois pour toutes un flambeau dont les