‹ MalebrancheChapitre 70 sur 132 · Traité de Morale, 1, 11, p. 20 de notre édition · texte numérisé non relu

Traité de Morale, 1, 11, p. 20 de notre édition

rinterlocuteur Aristarque qui répète aussi la formule banale : « Je suis convaincu de l'existence de Dieu par la foi, mais je n'en suis pas pleinement convaincu par la raison », Théodore réplique : « Si vous dites les choses comme vous les pensez, vous n'en êtes convaincu ni par la raison ni par la foi. Car ne voyez-vous pas que la certitude de la foi vient de l'autorité d'un Dieu qui parle et qui ne peut jamais tromper? Si donc vous n'êtes pas convaincu par la raison qu'il y a un Dieu, comment serez- vous convaincu qu'il a parlé? »

Le critique du xvii* siècle se trompait donc ; mais il en est qui au xix^ se sont trompés non moins gravement dans un sens contraire. Au cours de sa thèse, pourtant très remarquée, l'abbé Blampignon prétend que* le caractère de Malebranche consiste « dans l'abaissement systématique de la nature et de la morale purement humaines ». Il lui prête l'opinion que la vraie philosophie n'est autre que la religion pure et simple, et il ajoute : « c'était nier la science de l'homme ». Il est impossible de risquer plus énorme contre-sens, car c'est beaucoup plutôt l'idée inverse que développe, par exemple, le Traité de Morale. La fameuse proposition « que la philosophie n'est que la servante » (ancilla theologiae) y est expressément citée, mais pour être expressément repoussée. Il y est même dit : « La religion, c'est la vraie philosophie. » Et l'auteur s'explique immédiatement avec une clarté parfaite. « Ce n'est

pas, je Favoue, la philosophie des païens, ni celle des discoureurs qui disent ce qu'ils ne conçoivent pas, qui parlent aux autres avant que la vérité leur ait parlé à eux-mêmes. La Raison dont je parle est infaillible, immuable, incorruptible. Dieu même la suit. En un mot, il ne faut jamais fermer les yeux à la lumière... L'évidence est préférable à la foi; car la foi passera, mais rintelligence subsistera éternellement ^ »

Rappelons-nous ici la métaphysique de la Vision en Dieu. Cette Raison que Tauteur exalte n'est pas une Raison qui appartienne en propre à l'homme ou individuel ou social; c'est la Raison qui éclaire l'homme du dehors, c'est la Raison universelle : il n'y en a pas et il ne peut pas y en avoir d'autre. On comprend dès lors ce passage qui autrement paraîtrait si audacieux :

« Il y a même des personnes de piété qui prouvent par Raison qu'il faut renoncer à la Raison, que ce n'est point la lumière, mais la foi seule qui doit nous conduire, et que l'obéissance aveugle est la première vertu des chrétiens. La paresse des inférieurs et leur esprit flatteur s'accommode souvent de cette vertu prétendue ; et l'orgueil de ceux qui commandent en est toujours très content. De sorte qu'il se trouvera peut-être des gens qui seront scandalisés que je fasse cet honneur à la Raison de l'élever au-dessus de toutes les puissances et qui s'imagineront que je me révolte contre les autorités légitimes à cause que je prends son parti et que je

1. Et ici Malebranche s'appuie en note sur un passage de saint Augustin, De libero arbitrio^ livre II, ch. u.

soutiens que c'est à elle à décider et à régnera » Nous voilà certes loin de la prétention qu'on lui attribue de nier la science humaine. Cette science, et en particulier la métaphysique, il la veut libre d'allures, dégagée de ces entraves forgées par ces pusillanimes qui redoutent toujours de compromettre les mystères ou par des explications trop scientifiques ou, au contraire, par des termes trop humains. Ah ! sans doute, il faut tenir ferme aux vérités révélées par l'autorité infaillible; mais cette fidélité, loin d'enchaîner la liberté, la doit affranchir en lui donnant une juste sécurité. Qu'on en use donc de cette liberté, et qu'on la respecte chez les autres, car « la liberté de raisonner sur des notions communes ne doit pas être ôtée aux hommes : c'est un droit qui leur est naturel comme celui de respirer ^ ». « Il me semble, écrivait-il encore dans une lettre 3, que les théologiens de Rome doivent être théologiens catholiques tout court et laisser aux universités particulières le platonisme et le péripatétisme. » Surtout, qu'on n'aiQe pas traiter un homme d'hérétique pour ce qu'on croit pouvoir tirer de certaines de ses doctrines des conséquences impies. « A ce compte on traitera d'hérétiques toute la terre* », et le disciple de Descartes se chargerait bien de tirer des propositions

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