‹ MalebrancheChapitre 77 sur 132 · Ibid,, XI · texte numérisé non relu

Ibid,, XI

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grâce serait moins parfait, moins admirable, moins aimable, s'il était plus composé* ». Le principe métaphysique de la perfection liée à la fécondité des voies simples autant qu'à la grandeur de l'œuvre elle-même ne soufiTre ici ni exception ni limite. Partout on le retrouvera dans des termes à peine différents les uns des autres, et avec la préoccupation constante d'établir ime sorte de parallélisme rigoureux entre l'immutabilité des lois de la nature et l'immutabilité des lois de la grâce.

Une première grâce a été la « grâce du créateur ». C'était surtout une « grâce de lumière ^ » ; car c'était elle qui régnait avant la chute , et l'homme , n'étant point alors entraîné, dévoyé dans les concupiscences d'un corps troublé par le péché, n'avait qu'à voir le bien pour le faire. Depuis l'altération de la chute, dont les effets persistants ne sont autres que le péché originel, il faut une autre grâce, c'est la grâce du sentiment : elle oppose à la concupiscence honteuse du corps la sainte concupiscence de l'esprit, et à la douceur pernicieuse desr sens la délectation salutaire du bien parfait se faisant sentir à nous dans une partie au moins de sa suavité et de sa beauté.

C'est donc proprement l'amour qui entre en scène avec la grâce. Ne peut-on pas penser qu'ici la gratuité du don

I. Tr, de la Nat et de la Gr,, l*'disc., II« partie, § 44. 2. Ces expressions sont empruntées à saint Augustin ou suggérées par des distinctions de saint Augustin. Voyez Tr, de la Nat et de la Gr,y 2* dise., II* partie, § 33.

surnaturel doit échapper aux nécessités inexorables de la nature? Le second règne n'est-il pas fait précisément pour redresser les injustices ou les fatalités du premier? N'est-ce point pour corriger ce qu'il y a de mécanique, d'uniforme, d'impersonnel dans le premier de ces deux ordres, que dans le second la personne du Christ intervient avec la liberté de ses dons? Ainsi chacun de nous pourra être traité selon ses besoins,. puis selon ses mérites ultérieurs; personne de nous ne sera abandonné à des tentations qui dépasseraient ses forces et réduit à ses ressources naturelles en conflit avec un monde où tout est inflexible et sans pitié. Ainsi les deux règnes seront bien liés l'un à l'autre et procéderont d'une même sagesse ; ïhais dans le second nous verrons apparaître ces ménagements particuliers, ces aides spéciales et ces appels de commisération qu'attend une nature malade : seule eût pu en quelque sorte s'en passer l'innocence première, partout également forte en présence de lois partout également respectueuses et bienfaisantes.

Beaucoup de théologiens ont reproché, ce semble, à celui qui nous occupe d'avoir résolu autrement ce difficile problème. Lui cependant ne croyait avoir rien sacrifié des droits de l'amour et de la liberté en maintenant que la grâce, elle aussi, était soumise à des lois générales et simples. Son argumentation est subtile; essayons de la suivre et de la saisir exactement.

« La loi générale, l'Ordre de la grâce, c'est que Dieu veut sauver tous les hommes en son fils et par son fils, vérité que saint Paul répète à tout moment comme le

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fondement de la religion que nous professons*. » Par cela même qu'il veut, d'une volonté sincère, sauver tous les hommes, il doit faire que la grâce se répande partout. Il ne s'en va pas regarder à tel ou tel et prendre en sa faveur ou contre lui des dispositions particulières. Comme dans l'Ordre de la nature il verse, en vertu de lois générales, une pluie qui tombe aussi bien sur les rochers, les sables et la mer que sur les terres labourées, de même il met sa grâce à la disposition de tous, de ceux qui doivent y résister comme de ceux qui doivent y coopérer.

Mais cette comparaison, tant de fois répétée, ne fait qu'exprimer le rôle de Dieu vu dans l'unité des personnes divines; car lui seul donne véritablement la grâce, de même que lui seul est cause efficace de tout ce qui se fait dans l'Univers. La seconde personne, celle du Fils, qui s'est incarnée, ne joue plus, en tant qu'homme-dieu , que le rôle de médiateur ou, pour parler le langage habituel du philosophe , que le rôle de cause occasionnelle. Les anges aussi sont causes occasionnelles ; mais leurs désirs n'obtiennent de Dieu que des modifications dans les corps ; les désirs et les pensées de Jésus-Christ obtiennent seuls des modifications dans les âmes. A l'union de l'âme et du corps correspond exactement l'imion de Jésus-Christ et de son Église. Cette union est à proprement parler la vie spirituelle ; et les mouvements par lesquels cette vie s'entretient ou se

1. Traité de Morale, I" partie, viii, 4. Page 84 de notre édition.

développe ne sont autres que les mouvements mêmes de la grâce.

Une telle vie, se superposant à la vie naturelle ou se greffant sur elle, ne peut évidemment que la relever; et ici , Finventeur de la théorie si discutée de l'action des lois générales n'oublie pas que la grâce doit réparer bien des accidents particuliers.

En créant ou en rétablissant la vie de l'esprit, la grâce prépare la vie éternelle , vérité catholique , s'il en fut, mais que le théologien-philosophe exprime à sa ' manière. « Comme le monde futur, dit-il, doit subsister éternellement et être infiniment plus parfait que le monde présent, il était à propos que Dieu établît une cause occasionnelle intelligente et éclairée de sa sagesse étemelle, afin qu'elle pût remédier aux défauts qui se rencontrent nécessairement dans les ouvrages formés par des lois générales. Là rencontre des corps, qui détermine l'efficace des lois générales de la nature, est une cause occasionnelle sans intelligence et sans liberté. Ainsi il ne se peut faire qu'il n'y ait ies défauts dans le monde et qu'il ne s'y produise des monstres, auxquels défauts il serait indigne de la sagesse de Dieu de remédier par des volontés particulières. Mais Jésus-Christ étant une cause occasionnelle intelligente, éclairée par

sagesse éternelle et capable d'avoir des volontés particulières, selon les besoins particuliers que demande l'ouvrage qu'il forme, il est visible que le monde futur âera infiniment plus parfait que le monde présent, que l'Église sera sans difformité, ainsi que nous l'apprend

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rÉcriture, et que cet ouvrage sera très digne de la complaisance de Dieu même*. »

Voici donc Dieu le Fils qui ajoute la pitié à la puissance; c*est pour cela qu'il s'est incamé, qu'il a pris sur lui nos misères et qu'en tant qu'homme il est accessible à des volontés particulières. Il pense à tel d'entre nous, et sa grâce va là où est allée sa pensée, de même que quand notre âme pense à l'un de nos organes ou que Tàme de la mère pâtit à l'idée de telle perturbation organique, ces pensées déterminent des dispositions, des mouvements et quelquefois des modifications attestées par des marques extérieures 2.

Telle est la concession faite aux voies particulières de la grâce et à ce que son action doit préparer de résultats individuels. Mais l'esprit général de la métaphysique dont l'auteur s'inspire ne perd pas ses exigences , car nous assistons presque tout de suite aux efforts les plus ingénieux pour diminuer le plus possible le caractère exceptionnel de ces volontés particulières et pour les soumettre elles-mêmes à des lois universelles. Pour le bien comprendre, observons successivement l'action des volontés de Jésus par rapport à Dieu son Père qui donne la grâce et par rapport aux hommes qui la reçoivent. D'un côté comme de l'autre, la théorie des voies générales et simples parait bien reprendre tous ses droits.

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