‹ MalebrancheChapitre 85 sur 132 · Page · texte numérisé non relu

Page

iSi MALEBRANCHB.

dans l'ordre que chacun peut mettre, comme il le juge plus raisonnable, entre les décrets divins. Or, TÉglise n'a jamais rien défini sur cela. »

Rien de plus exact encore aujourd'hui, rien de plus conforme à la pure tradition catholique. Ce qui est plus personnel et plus systématique (sans qu'on ait le droit de le taxer par cela même d'invraisemblable ou d'erroné), c'est ce qui suit : « Je crois que Dieu ne forme point de desseins sans avoir prévu tous les moyens de les exécuter, et qu'il n'en choisit tel ou tel que parce qu'il reconnaît que ce dessein a un plus grand rapport de sagesse et de beauté avec les voies qui le peuvent exécuter que tout autre dessein et toute autre voie» C^est que je ne crois pas que la sagesse de Dieu étant infinie, il doive changer de conduite à tous moments, ou agir par des volontés particulières. »

Nous revenons maintenant au grand débat sur la liberté. C'est une question liée à toutes les autres, et il n'est aucune partie des sciences humaines où, suivant la solution qu'elle reçoit, elle ne puisse apporter un trouble profond. Il ne nous suffit donc pas d'avoir vu ce qu'en fait la métaphysique de Malebranche. Quelle place a-t-elle dans sa théologie, et quelle réaction

exerce-t-elle de là sur le reste du système? Il vaut la peine de le chercher.

Observons-le d'abord. Tous les principes que la métaphysique a posés subsistent : il n'en est aucun dont l'obéissance au dogme risque d'atténuer la valeur. Dieu fait tout (en iee sens que seul il exerce une action efficace et seul produit directement des effets physiques), Dieu fait tout pour sa plus grande gloire, Dieu fait tout par des voies simples et générales; voilà, on s'en souvient, trois vérités fondamentales. Or, ces formules, mais particulièrement les deux dernières, sont constamment interprétées par leur auteur comme appelant la coopération libre des créatures intelligentes. Est-ce à tort?

Dieu fait tout, mais il fait tout selon nos consentements et nos désirs et en se mettant littéralement à nos ordres. Il est superflu de revenir sur cette théorie que nulle considération tirée du dogme ne saurait affaiblir : nous avons même vu que les plus augustes mystères sont de nature à la fortifier.

Dieu fait tout pour sa plus grande gloire. Est-il par conséquent à supposer qu'il se contente de former dans des êtres impuissants des désirs contraints dont il ne saurait retirer aucun hommage? Est-il à supposer que Thumanité, pour laquelle son Fils s^est sacrifié, ajoute si peu de chose au mécanisme de l'Univers? Certes ce mécanisme lui fait honneur; mais combien plus lui feront honneur une adoration et une obéissance émanant d'âmes demeurées maîtresses de leurs destinées ! « Dieu

186 MALEBRANGHE.

doit retirer une gloire iniSnie de la sagesse de sa conduite; mais sa gloire n'ôte rien à celle des causes libres auxquelles il communique sa puissance sans les priver de leur liberté. Dieu leur donne part à la gloire de soa ouvrage et du leur, en les laissant agir librement selon leur nature ; et par ce moyen il augmente la sienne. Car il est infiniment plus difficile d'exécuter sûrement ses desseins par des causes libres que par des causes nécessaires ou nécessitées, ou invinciblement déterminées par des ordres exprès et des impressions invincibles ^ »

Dieu fait tout par des voies simples et par des voies générales, dernier principe! Comment le théologienphilosophe s'efforce continuellement de le rattacher au dogme de la liberté, on vient de le voir en plus d'un passage ; mais il n'est nullement superflu d'y revenir.

Qu'on me permette ime comparaison suggérée par plus d'un épisode de notre siècle. Il est admis universellement que la liberté civile et la liberté politique des individus ne sont jamais mieux assurées du respect que lorsque les pouvoirs publics ne procèdent que par des lois sans effet rétroactif, sans acception de personnes, sans idée partiale d'adaptation à des circonstances particulières. Que si, dans certains cas, l'un de ces pouvoirs rend des décrets, les principes veulent que ces décrets soient simplement destinés à assurer l'exécution des

1. Entr, méty XII, 18. L'édition (pourtant <c revue et corrigée » de 1732) porte : expression au lieu de : impression. Il est plus que probable que c'est une faute. — A remarquer d'ailleurs la variété de ces locutions dont chacune exclut une hypothèse, — en particulier celle des Jansénistes.

LE THÉOLOGIEN-PmLOSOPHE. 187

lois et qu'ils respectent l'esprit de ces dernières. Remplacer une loi par un ou plusieurs décrets visant telle ou telle catégorie de citoyens, c'est là l'arbitraire par excellence; c'est cet esprit sectaire qui établit des distinctions intéressées là où la justice défend qu'on en invente ; et quelle que soit la forme ou la dénomination du gouvernement, c'est incontestablement de la tyrannie. N'est-il pas remarquable que la métaphysique du XVII® siècle, si éloignée, semble-t-il, de penser à cette distinction dans la vie publique, en ait esquissé une semblable, avec les mêmes expressions, dans son explication du gouvernement des âmes?

Pour que la liberté des âmes soit ime réalité, il faut que ni leur obéissance ni leur désobéissance à la loi ne soient inévitables et forcées. Il y a du mérite à obéir, et à ce mérite est promise une récompense, comme il est une punition qui attend les révoltés. Si cela est, la justice exige que les commandements de Dieu ne soient pas absolument impossibles, et que le pécheur même puisse se mettre en état de les observer. En fait, c'est ce qui est, parce que « les hommes peuvent et doivent travailler sans cesse à augmenter et à perfectionner leur liberté* »•

Mais, dira-t-on, n'est-ce point là un raisonnement qui s'applique in abstracto ou idéalement à la nature avant la chute? Le règne de la grâce s'étendant sur une humanité déchue n'est-il pas justement le règne du bon

Page 1