‹ MalebrancheChapitre 87 sur 132 · Entr, met., IV · texte numérisé non relu

Entr, met., IV

190 MALEBEAHCHE.

fM%ndre désormais dépend toojoors en grande partie de notre propre volonté. Le plaisir prévenant provoque Tamour et l'attire, mais Farnoor n'en reste pas moins libre : c'est là nn point anqael Malebranche tient infinimenty et tontes ses analyses psychologiques tendront à l'édairer.

Combien donc il est injuste — c'est le moment pour nous de le démontrer — de prétendre qu'il ait été « pendant de longues années un janséniste assez décidé », qu'il ait été « pénétré des maximes de Quesnel et d'Arnauld » ! qu'il se soit simplement « éclairé en avançant dans la vie », et que, par une « inconséquence » dont il y a lieu de lui tenir compte, il a tout au plus reculé devant « les conséquences extérieures » des doctrines trop évidemment faitalistes de Port- Royal M

Tout ce qui précède a, ce nous semble, déjà réfuté ces assertions « assez » légères et qui reflètent trop docilement des arrêts prévenus et convenus. On vi^it de le voir, tout dans la théologie de Malebranche, explication de rincamation (dogme suprême), théorie des miracles, explication de la nature de la prédestination, tout absolument peut converger vers une réfutation du jansénisme, c'est-à-dire vers l'afiSrmation de la liberté.

Je le sais, les jansénistes aussi prononcent le mot, ils se flattent même de comprendre et de faire comprendre la diose mieux que leurs adversaires. Us éta-

1. Toatcs ces cipresfkM soat tuées de U thèse de IL Fabbé BlaM-

blissent une distinction très savante, il faut le reconnaître, et à beaucoup d'égards très exacte entre le libre arbitre et la liberté en soi. Or, on ne peut douter que la liberté absolue, parfaite, inaltérable, impeccable, libérée enfin de toute tentation et de tout péché, ne soit le but idéal, et que le libre arbitre ne soit qu'un moyen pour s'en rapprocher, car il n'est que la possibilité de faire effort en vue de diminuer la distance qui en sépare. Voici donc ce que dit Jansénius dans* un des passages les plus spécieux et les plus philosophiques de son livre :

« Autre est Tacte libre, autre est l'état de liberté. Pendant le voyage terrestre, notre libre arbitre est caractérisé non seulement par une absence de contrainte, mais encore par l'absence d'une nécessité immuable de la volonté; en d'autres termes, nous nous accordons avec la Sainte Écriture, avec saint Augustin, avec les Pères, avec la foi catholique, pour le faire consister en une indifférence à deux alternatives ; mais que la liberté du franc-arbitre soit en général et par essence constituée par cette indifférence, ces mêmes Pères le nieraient assurément. Qui, en effet, serait assez dépourvu de bon sens pour croire qu'il va perdre son libre arbitre, quand par l'effet d'une charité libératrice et dont le caractère essentiel est la liberté, sa volonté sera au contraire affermie, affranchie, au point de jouir comme par avance de ce qui fait la récompense des saints, c'est-à-dire quand déjà dans cette vie même il ne peut plus pécher? D'ailleurs Dieu, selon la foi catho-

lique, est le premier libre, lui qui cependant ne peut choisir le mal ni s'écarter du bien dont U s'est assigné le choix de toute éternité. »

Oui, la liberté infaillible est supérieure au libre arbitre; oui, le libre arbitre (comme le raisonnement, comme l'effort...) est le signe d'un état de lutte et, par conséquent, d'un état qui, en un sens, est inférieur, si on le compare à l'affranchissement céleste *. Mais précisément, la terre n'est pas, même pour les saints, le lieu d'une libération si parfaite ; c'est le lieu où tous méritent, où Jésus-Christ lui-même a été appelé à mériter, et, ajoutons-le, car c'est là que la secte conmiet son erreur capitale, où personne n'est mis, malgré lui, en situation de démériter nécessairement. Donc, sur ce point même (qui est celui où elle se présente avec l'aspect le plus trompeur) la doctrine de Jansénius a le triple tort de promettre le ciel trop tôt et trop facilement à quelques-uns, de l'interdire sans raison à d'autres et d'altérer profondément pour tous les conditions de la vie d'épreuve.

1. C'est poarqooi Malebranche (dans sa 6« Méditation) fait dire à Bien : a Ne te glorifie pas de ce pouvoir (de pécher) et souhaite que ma grâce t'en délivre. » Et le fidèle répond : a Sauveur des pécheurs, venez me délivrer de cette fatale liberté que j'ai de mal faire, de la servitude du péché, du pouvoir que je n'ai que trop d'abuser du mouvement que Dieu ne me donne que pour m*élever jusqu'à lui. » Mais là, Malebranche ne souhaite de perdre que la liberté de mal faire ; elle perdue, subsisterait encore une liberté dont nul être doué de raison ne saurait être dépouillé. n Les anges ne sont pas privés de la liberté de faire choix entre les biens, quoi qu'ils n'aient pas la Uberté de rien vouloir contre la loi éternelle. » £t de même « le démon demeure libre après son péché : il peut faire choix entre deux maux... » {Prémotion physique, p. 227).

Tout cela, Malebranche Fa parfaitement vu et compris. Il avait tout à fait le droit d'écrire : « J'ai fait un petit traité de la nature et de la grâce, j'espère dans ce traité faire revenir des gens qui ont donné dans les opinions de Jansénius^ » « Je ne suis jamais entré et je n'entrerai jamais dans vos sentiments sur la grâce, j'en ai toujours eu de l'horreur, » écrivait-il à Amauld lui-même. Quand il composa sur la fin de sa vie son traité un peu lent, un peu rempli de ces répétitions familières à tout vieillard, mais très lucide et très logique, de la Prémotion physique, il ne rectifiait pas, il confirmait les opinions théologiques de toute sa vie. « Dieu a voulu, y disait-il, qu'il dépendit de nous de consentir ou de ne pas consentir. Nos mérites sont des dons de Dieu ; mais ce sont aussi nos mérites, en ce sens que nous avons accepté librement ces dons et coopéré à sa grâce, malgré les désirs de la chair 2. » Et il ajoutait ; « Je crois que la principale erreur de Jansénius est qu'il n'a pas assez distingué la délectation et l'amour même, le mouvement que le plaisir produit dans la volonté du consentement qu'elle y donne, et que, comme il ne dépend pas de nous de sentir et d'être mû, il a cru qu'il ne dépendait pas de nous de consentir, ou que la grâce efficace qui prévient et meut la volonté le mettait dans la nécessité de consentir 3. » Non, certes, ce n'est pas là une rétractation

1. Lettre donnée par l'abbé Blampignon, p. 9 de l'appendice à sa tbèse.

Page 1