‹ MalebrancheChapitre 9 sur 132 · Voir l'abbé Hargiva], Art. cités · texte numérisé non relu

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quelque nuance de dédain pour les esprits timides ou fermés qui refusaient à toute nouveauté Taccès de leur | intelligence. Rien ne choquait plus Richard Simon dans : sa science et Malebranche dans la sienne, que de voir tant de polémistes justifier leur thèse, non pas par la valeur propre de leurs arguments, mais par la fin où ils , visaient, de telle sorte qu'il paraissait suffire à de / mauvaises raisons d'être, employées pour une bonne / cause et que les preuves, quelles qu'elles fussent, des/ choses de la foi devenaient aussi indiscutables que la foi même. Le travail récent dont nous parlions tout à l'heure fait encore ressortir très finement qu'en insistant avec complaisance sur les difficultés de l'interprétation de la Bible et sur la nécessité d'en faire laborieusement et l'histoire et la critique, l'oratorien érudit ne pensait pas seulement à éclairer la foi des catholiques : il montrait aux protestants tout ce qu'avait de peu sensé leur dogmatisme individuel et cette idée qu'il appartient à la conscience de chacun de tout interpréter dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament. On verra, je crois, que l'oratorien philosophe n'est pas sans laisser apercevoir dans ses fragments apologétiques un brillant reflet de cette ironie légitime, on peut même ajouter scientifique.

Ainsi s'écoulaient ses premières années de sacerdoce et de travail dans la maison de l'Oratoire. Spé-

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culatif et ami de la clarté, soucieux des grandis problèmes, mais ne voyant guère autour de lui d'esprits vigoureux et neufs que dans certaines régions scientijBques où ses goûts ne le portaient guère, il devait surtout étudier saint Augustin; car pour Descactes, il ne l'entrevoyait encore qu'à travers ses premiers disciples et surtout à travers ses contradicteurs, les uns et les autres présentant la doctrine nouvelle par toutes sortes de petits côtés. Aussi le P. André afflrme-t-il que son grand ami était « extrêmement prévenu * » contre Descartes, lorsque, en 1668, sur ces matériaux plus ou moins bien préparés tomba l'étincelle fameuse. Elle sortit du Traité de l'Homme de Descartes, que le fureteur rencontra par hasard chez un libraire du quai des Augustins — d'autres disent de la rue Saint- Jacques. On lui montra le livre, « il en parcourut quelque chose, il y trouva du bon sens, il en admira la méthode, il l'acheta ». — « Ayant conmiencé — poursuit le P. André — à lire cet ouvrage tout de suite avec son application ordinaire, il y découvrit des vérités si lumineuses, déduites avec un ordre si merveilleux, et surtout une mécanique du corps humain si admirable et si divine, qu'il en fut

1. Voy. ouvr, cité, p. 12. — L'asserlion peut passer pour étonnante, puisque le DUcours de la Méthode datait déjà de 20' ans. Hais qu'on songe à tout ce qu'il faut de temps, en général, pour qu'une véritable révolution s'accomplisse, car elle commence par bouleverser toutes les idées de ceuxlà même dont elle a besoin pour réussir. Newton ne fut pas compris dans son siècle. — En tout cas, l'assertion du P. André est justifiée par la violence de l'émotion que Malebranche allait éprouver devant une révélation visiblement inattendue.

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extasié. Je ne saurais mieux exprimer l'impression qu'il en ressentit qu'en rapportant ce que lui-même a si ' souvent raconté à ses amis : la joie d'apprendre un si . grand nombre de nouvelles découvertes lui causa des palpitations de cœur si violentes, qu'il était obligé de quitter le livre à toute heure et d'en interrompre la j lecture pour respirer tout à son aise. »

Que trouvait-il donc dans ce volume? Par-dessus tout, on vient de le lire, une mécanique universelle. Malebranche — ses biographes nous l'dnt fait savoir, et lui-même en a donné des preuves nombreuses — était un mathématicien fort distingué. Il poussa très loin l'étude de la géométrie; il aimait la mécanique, non seulement théorique, mais pratique. C'est donc par la porte du mécanisme et du mécanisme enveloppant la vie elle-même, qu'il pénétra dans le cartésianisme.

En présence d'une secousse aussi puissante, il nous est impossible de ne pas nous reporter quelques instants à celui qui l'avait communiquée... Le Traité de t Homme est ce que nous appellerions un traité de physiologie, avec plusieurs chapitres philosophiques sur les sens, sur le système nerveux, sur le cerveau, sur le sommeil, enfin sur la méthode à appliquer à l'étude, tant des corps vivants que des corps en général. Malebranche trouvait là formulés avec une extrême précision, dans la même phrase, et ce grand principe de philosophie naturelle et ce principe de méthode intuitive et construc-

1. Voyez Œuvres philosophiques de Descartes, éd. Garnier, tome UI.

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tive dont il allait lui-même faire tant d'usage * : « Sachant que la nature agit toujours par les moyens les plus faciles de tous et les plus simples, vous ne jugerez peutêtre pas qu'il soit possible d'en trouver de plus semblables à ceux dont elle se sert que ceux qui sont ici proposés, »

Quant à l'ampleur du champ que le lecteur si ému se sentait invité à parcourir sous un tel guide, on en jugera par la page suivante :

« Je désire que vous considériez après cela que toutes les fonctions que j'ai attribuées à cette machine (le corps), comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil; la réception de la lumière, des sons, des odeurs, des goûts, de la chaleur et de telles autres qualités dans les organes des sens extérieurs; l'impression de leurs idées dans l'organe du sens commun et de l'imagination; la rétention ou l'empreinte de ces idées dans la mémoire; les mouvements intérieurs des appétits et des passions; et enfin les mouvements extérieurs de tous les membres, qui suivent si à propos tant des actions des objets qui se présentent aux sens que des passions et des impressions qui se rencontrent dans la mémoire, qu'ils imitent le plus parfaitement qu'il est possible ceux d'un vrai homme; je désire, dis-je, que vous considériez que ces fonctions suivent tout naturellement en cette machine de la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que pour les mouvements

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d'une horloge ou autre automate de celle de ses contre-, poids et de ses roues; en sorte qu'il ne faut point, à leur occasion, concevoir en elle aucune autre àme végétative ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang et ses esprits agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés. »

Voilà donc toute une partie de la science humaine révélée à l'élève émancipé déjà du P. Lecointe et même de Richard Simon, voilà les obscures complications des principes multipliés de la scholastique qui s'évanouissent, et l'ordre apparaît dans le dédale. C'est bien là ce qui fait palpiter le cœur du néophyte comme à l'apparition d'une merveille désirée et pourtant inattendue ! Ce cartésianisme qui venait de s'oflErir ainsi à lui si subitement, il va le retourner sous toutes ses faces; sans vain empressement, car il mettra quatre ans à l'étudier en silence, il va s'en pénétrer pour sa propre satisfaction. Il se l'appropriera d'ailleurs à un tel point qu'il le connaîtra, pour ainsi dire, par cœur et que, dans tout le reste de sa vie, on le trouvera toujours prêt à en donner ou à en rétablir, au cours d'une discussion quelconque, les textes essentiels.

Va-t-il abandonner pour cela tout ce que lui avaient enseigné ses premiers maîtres? Ce qu'ils lui avaient appris de la scholastique, oui, peut-on dire, quoiqu'il soit peut-être plus juste de penser que cette philosophie si déchue n'avait jamais eu pour lui aucun attrait. Mais

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il lui restait saint Augustin et les quelques parties de saint Thomas où l'auteur de la Somme complète son Aristote par quelques-uns des grands aperçus platoniciens. Comment pourrait-il concilier cette dernière métaphysique avec la science de Descartes? On peut croire que ce fut là précisément la tâche à laquelle il se dévoua pendant les quatre années de méditations personnelles qui précédèrent la composition de la Recherche de la Vérité.

Le P. André, qui venait de tant analyser et de tant goûter les écrits de son illustre ami, se plaît à dire que l'accord se fit, pour ainsi dire, tout seul. C'est ce qu'on est souvent porté à croire devant tout travail une fois fait, quand il est bien fait. On ne voit que les résultats, on oublie les efforts et les difficultés de la tâche si heureusement exécutée. Donc, dit le P. André, Malebranche ne pouvait goûter quelques endroits de la métaphysique de Descartes sur l'essence des choses, sur la nature des idées, sur les vérités étemelles, etc. « Il avait autrefois lu les ouvrages philosophiques de saint Augustin où ces matières lui avaient paru mieux traitées et plus approfondies. Il les relut, et en effet, après une longue méditation, il trouva que le docteur de la grâce avait mieux connu l'esprit, et que M. Descartes, qu'on peut justement appeler le docteur de la nature, avait mieux connu le corps. 11 crut donc que de l'un et de l'autre on pouvait faire quelque chose d'accompli. Dans cette pensée, s'étant rendu maître de leurs principes, il les rapprocha pour les comparer ensemble. La vérité

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n'a point de peine à se mettre d'accord avec la vérité. La métaphysique sublime de saint Augustin parut toute faite pour la physique de M. Descartes et la physique de M. Descartes pour la métaphysique de saint Augustin. » — (( Parut toute faite ! N'a point de peine ! » tout cela est vite dit. Malebranche lui-même nous met très en défiance contre cet optimisme scientifique; car il nous montre que, bien loin de juxtaposer d'emblée les deux systèmes, il fit subir à l'un et à l'autre une critique approfondie.

Nous lisons dans les Conversations chrétiennes * : « Si M. Descartes est devenu si savant dans la géométrie, dans la physique et dans les autres parties de la philosophie, c'est qu'il a passé vingt-cinq ans dans la retraite, c'est qu'il a parfaitement reconnu les erreurs des sens, c'est qu'il en a évité avec soin l'impression; en un mot, c'est que, tenant à peu de chose, il a pu s'unir à Dieu d'une manière assez étroite pour en recevoir toutes les lumières nécessaires ; voilà ce qui l'a rendu véritablement savant.

« Que s'il se fût encore davantage détaché de ses sens, s'il eût été encore moins engagé dans le monde, s'il se fût encore plus soigneusement appliqué à la recherche de la vérité, il est certain qu'il aurait poussé plus avant les sciences qu'il a traitées, et que sa métaphysique ne serait pas telle qu'il l'a laissée dans ses écrits. »

Quelle est donc la grande lacune de cette mélaphy-

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