Il* Éclaire
lULBBRANCHE. 14
âlO MALEBRANGHE.
« On ne sait pas en quoi consistent les dispositions de Fâme qui la rendent plus prompte à agir et à se représenter les objets. On ne peut même pas concevoir en quoi de telles dispositions pourraient consister. Je dis plus, on peut par la raison s'assurer positivement si Tâme seule, séparée du corps ou considérée sans rapport au corps, est capable d'habitudes et de mémoire... On voit sans peine en quoi consiste la facilité que les esprits animaux ont à se répandre dans les nerfs dans lesquels ils ont déjà coulé plusieurs fois; ou pour le moins on découvre sans peine que les tuyaux des nerfs s'élargissant et leurs fibres se courbant d'une certaine façon, les esprits peuvent aisément s'y insinuer. Mais que peut-on concevoir qui soit capable d'augmenter la facilité de l'âme pour agir ou pour penser? J'ai beau me consulter pour découvrir ces dispositions : je ne me réponds rien. Je ne puis m'éclairer sur cela, quoique j'aie un sentiment très vif de cette facilité avec laquelle il s'excite'^ en moi certaines pensées. Et si je n'avais de bonnes raisons qui me portent à croire que j'ai en effet de telles dispositions, quoique je ne les connaisse point en moi, je jugerais, en ne consultant que le sentiment intérieur, qu'il n'y a point en mon âme ni d'habitude ni de mémoire spirituelles. Mais enfin puisqu'on hésite sur cela, c'est une marque certaine qu'on n'est pas si éclairé qu'on le dit. »
1. Cette forme impersonnelle rappelle un peu cette formule d'un Allemand de nos Jours, qui prétend qu'on ne doit pas dire : je pense, mais il pense dans mon cerveau, comme on dit : il pleut ou il tonne dans mon grenier.
Ce n'est pas là le seul endroit de ses écrits où il oscille ainsi entre deux hypothèses et se décide à ne faire usage que de Tune des deux. « Je n'avais garde, dit-il dans le 7® Éclaircissement, de parler de la mémoire et des habitudes spirituelles, pour plusieurs raisons, dont la principale est que nous n'avons pas d'idée claire de notre âme. » Il semble, il est vrai, quelques lignes plus loin, faire un pas de plus dans la reconnaissance, sinon dans l'explication de la réalité mystérieuse; car il dit : « Je crois, je pense devoir croire qu'après l'acte de l'âme il reste dans sa substance certains changements qui la disposent réellement à cette même action; mais comme je ne les connais pas, je ne puis les expliquer. » Ceci dit, il reprend sa tactique ordinaire; la vérité à laquelle il « pense devoir croire », il fait comme si elle n'existait pas, il s'arrange de manière à ce que sa philosophie puisse facilement s'en passer.
Elle s'en passe toujours par les mêmes moyens, en s'en rapportant à l'action directe de Dieu et, je ne dirai pas à celle des corps, mais à celle que Dieu exerce par eux.
A ses yeux, on ne peut aborder la mémoire et les autres habitudes des pures intelligences que par un détour ou, comme aurait dit Descartes, par un biais. Scientifiquement et dans l'ordre de nos connaissances, elles ne consistent pas dans une facilité d'opérations résultant de certaines modifications de leur être, mais « dans xm ordre immuable de Dieu et dans un droit que l'esprit acquiert sur les choses qui lui ont été déjà sou-
mises ». Dans ce cas, l'esprit ne retiendrait en luimême rien de ce qui s'est passé en lui ; mais Dieu se serait comme obligé envers lui et le récompenserait de son attention par la libéralité de ses dons réitérés et de plus en plus efficaces. Finalement, toute la puissance de l'esprit dépendrait de Dieu seul; c'est lui qui agirait chaque fois à nouveau. Il tiendrait compte, sans doute, de ce que l'àme aurait pu mériter par tel ou tel de ses désirs; mais ces derniers, étant momentanés, resteraient sans lien réel en sa substance^. L'explication est présentée comme une hypothèse ; mais elle s'adapte si parfaitement à l'ensemble du système que le philosophe se laisse aller bien volontiers à la considérer avec une faveur qui insensiblement devient exclusive. Il ira jusqu'à dire que la mémoire et les autres habitudes ne "sont pas absolument nécessaires^ à ceux qui sont particulièrement unis à Dieu : ils reçoivent tout de lui quand il le faut.
Voici une autre occasion d'insister. C'est à propos du péché originel et du problème de sa transmission. La solution est, comme il fallait s'y attendre, cherchée dans l'action héréditaire, dans l'influence que nos premiers parents ont transmise et transmettront indéfiniment à notre race par les organismes sortis de leurs organismes. Nous sommes ici au pôle opposé : il ne s'agit plus de ceux qui sont restés unis à la Raison divine ; il s'agit de
1. On se rappeUe d'ailleurs l'expression :Dleu n'a pas fait d'en^tté /ûxn^e. C'est lai qui lie.
2. Il n'ose pas dire qu'elles sont inutiles ; mais il j incline singulièrement.
ceux qui s'en sont détachés. Dès lors, c'est l'autre explication, toute mécaniste, qui vient compléter l'explication par la vision en Dieu. « Je suis pei^suadé qu'il y a une telle correspondance entre les dispositions de notre cerveau et celles de notre âme qu'il n'y a peut-être pas de mauvaise habitude de l'âme qui n'ait son principe dans le corps *. »
Si nous avons commencé cette étude de la psychologie de Malebranche par l'exposé de ses idées fondamentales sur la mémoire et l'habitude, on en voit maintenant la raison. C'est que ce problème en enveloppe un qui est capital, celui de savoir si l'âme humaine a des facultés persistantes, constituant comme un fonds qui se développe et qui s'accroît. En résumé, il se juge obligé de croire qu'il y a quelque chose de tel, et il le dit; mais il n'en tient ensuite aucun compte, et voilà au moins le terrain déblayé.
Il reste cependant que, selon la doctrine cartésienne, l'essence de l'âme est dans la pensée. Ce sera répéter la même chose que de nous donner l'entendement comme la faculté principale. L'acception où ce mot est pris, la définition qui en est donnée dans la Recherche de la Vérité confirment d'ailleurs tout ce que nous ont laissé voir les thèses précédemment exposées : cette