Rech, de la Vérité, L'imagination, U* partie, ch. vu
Il essaie bien de le faire en ce qui concerne Thomme : car voici, semble-t-il, comment il y a lieu de distinguer avec lui les instincts de la bête et les nôtres. Des quatre éléments de la sensation, les deux premiers, qui appartiennent au corps, sont les seuls qui se trouvent chez ranimai : de là l'automatisme absolu, qu'aucun raisonnement n'affranchit ni ne renouvelle, mais aussi qu'aucun raisonnement ne fait dévier. Chez l'homme il y a évidemment tendance à ajouter les éléments qui appartiennent à l'esprit. L'individu s'en tient-il à la passion et au jugement naturel; c'est encore là, peut-on dire, de l'instinct, mais qui, sollicité par la tentation d'un jugement libre, s'y laisse aller plus ou moins. De là * des hésitations, des défaillances, des erreurs, que ceux qui restent soumis aux impressions du créateur et, à plus forte raison, les animaux, ne connaissent pas. C'est tout à la fois la rançon de notre aptitude à la liberté et à la science et la punition du péché originel.
Depuis la chute en effet — c'est une vérité souvent répétée par les métaphysiciens catholiques — l'ordre primitif est troublé, les sens n'ont plus ni la docilité ni la sûreté qu'ils avaient dans le plan originaire . Mais l'une des formes de ce trouble est précisément que notre paresse demande à nos sens ce qu'ils ne sont pas faits pour nous donner et que notre orgueil dédaigne ce que nous devrions attendre d'eux. Puis, en dehors des aberrations
1. « L'errear commence quand, au lieu de juger seulement des rapports que les choses ont avec notre corps, nous roulons juger par les sens de ce qu'elles sont en elles-mêmes. » {Rech. de la Vérité, W partie, ch. yii.)
dues à une mauvaise méthode, sont les désordres causés par nos passions et nos excès, bref les maladies qui détruisent l'alliance naturelle des différentes parties de notre organisme et jettent de fausses notes dans le concert qu'avait préparé Fauteur de toute harmonie. Malgré tout cela, l'œuvre de Dieu était si solide que l'économie première n'a pu en être détruite, et que nos sens qui s'en inspirent sont encore, en ce qui concerne notre corps, plus sûrs que notre raisonnement. Celui-ci cependant a un rôle : il consiste à découvrir les causes perturbatrices, à en suivre les influences, à les éliminer peu à peu, de manière à ce que, selon l'expression populaire, la nature reprenne le dessus*.
I. C'est dans le 13« Éclaircissement à la Recherche de la Vérité que l'on trouvera un exposé intéressant de la médecine de Malebranche. l\ prétend en appeler à l'instinct plus qu'au raisonnement, et il compare les médecins aux directeurs de conscience, ceux-ci ne laissant point assez parler la droite raison, ceux-là contrariant et voulant forcer l'instinct des sens. Les recommandations qu'il donne là sont elles-mêmes émaillées, il ne s'en aperçoit pas, d'hypothèses encore arbitraires, quand il conseille, par exemple, aux malades de boire beaucoup d'eau pour « noyer les ferments, dessaler le sang, rendre fluides les humeurs trop épaisses », etc. Toutefois ce qui domine, c'est une idée fort raisonnable de la médecine expectante et du rôle, non point passif, mais observateur du médecin. Les médecins, il est vrai, «c savent peu de chose avec exactitude, mais ils en savent toujours plus que nous » ; et pourvu qu'ils aient observé attentivement beaucoup de cas semblables, qu'ils se mettent en peine de connaître notre tempérament, qu'ils surveillent avec soin tous les accidents du mal et qu'ils aient beaucoup égard au sentiment que nous avons de nous-mêmes, nous devons espérer d'eux « tout le secours que nous pouvons raisonnablement espérer des hommes » ; mais, en général, « les médecins ne visitent point assezet ordonnent trop ». Cette situation intermédiaire entre Molière et ses médecins est assez curieuse à noter.
Le rôle des sens n'est pas terminé quand Fimagination entre en scène. Non pas que Malebr anche insiste beaucoup sur ce que Timagination a gardé des sensations qu'elle renouvelle. Ce fait assurément, il le reconnaît, mais il essaie plutôt d'en restreindre la portée. L'idée pure ne nous suffisant plus, depuis que le péché nous a déshabitués de la contempler, et notre esclavage à l'égard du corps pesant toujours plus lourdement sur les démarches de notre intelligence, nous cherchons à nous représenter les choses. Cela est quelquefois légitime et utile, comme quand nous cherchons à imaginer un carré répondant à l'idée du carré géométrique ; mais bien plus souvent il y a là une cause fâcheuse d'erreur, surtout si nous voulons à tout prix nous figurer des réalités immatérielles comme notre âme et ses diverses opérations. Quoi qu'il en soit, ce besoin d'évoquer et de grouper des images sensibles appartient bien à notre âme, et il constitue la partie essentielle de l'imagination. Si l'on ne craignait de trahir ici l'ennemi de la scholastique en se servant de termes aristotéliciens , on pourrait dire que chez lui c'est l'âme qui est la forme de l'imagination et que le corps en fournit la matière. N'est-ce pas d'ailleurs l'équivalent de cette formule, à ses yeux si suspecte, qu'il nous donne dans le passage suivant?
« Cette puissance qu'a l'âme de former des imagi-
nations renferme deux choses : l'une qui dépend de l'âme même, l'autre qui dépend du corps. La première est l'action et le commandement de la volonté. La seconde est l'obéissance que lui rendent les esprits animaux qui tracent des images... Le sens de la chose dont on parle marque assez clairement de laquelle des deux on entend parler, si c'est de l'imagination active de l'âme ou de l'imagination passive du corps ^ »
Il semble ici que ce soit bien l'âme qui crée ses images et qui les impose au corps ou qui contraigne Dieu à les y former selon son désir. N'exagérons rien cependant. Un pareil penseur ne pouvait méconnaître que nous ne trouverions aucune image si nous n'en avions pas les éléments à notre portée dans ce que les sens nous ont fourni ; car apparemment ce n'est pas dans cette étendue intelligible — dont nous rabaissons la beauté pour nous la rendre accessible — que nous trouverions cet habillement réclamé par la partie inférieure de nousmême. « Toutes les sensations ne dépendent pas de la volonté des hommes, et il n'y a que Celui qui les a faits qui les conserve dans cette mutuelle correspondance des modifications de leur âme avec celles de leur corps. De sorte que si un homme veut que je lui représente de la chaleur ou de la couleur, il faut que j'imprime dans les organes de ses sens les mouvements auxquels la nature a attaché ces sensations... C'est pour cela qu'il est impossible de donner aux aveugles la moindre