‹ MalgaigneChapitre 7 sur 13 · ALEXIS BOYER · texte numérisé non relu

ALEXIS BOYER

Dans la nouvelle Bïogrœphie universelle de Didot^ Malgaigne a écrit avec le même talent que la précédente, la vie d’un chirurgien français, d'un fils du peuple cette fois : Alexis Boyer. Il était né en 1757 à Uzerches, petite ville du Limousin. Il mourut à Paris en 1833. Fils d’un pauvre tailleur, petit-clerc de notaire, il fréquentait la boutique d’un chirurgien-barbier où il suivait avec intérêt de petites opérations.

A dix-septans, il vint à Paris avec 70 francs dans sa poche ; il entra pour vivre, comme premier garçon chez un barbier, il fréquenta l’amphithéâtre d’anatomie à ses heures de liberté, se fît bien venir des élèves en leur nettoyant leurs instruments, en les aidant dans leurs opérations.

L’année suivante, il arriva à disséquer pour son compte, à donner quelques leçons ; « Les dimanches et fêtes, écrit Malgaigne, il reprenait le rasoir, il se faisait de ces séances exceptionnelles, le revenu non méprisable d’un petit écu. La soupente affectée au garçon barbier ne pouvait plus lui convenir ; il eut un logement à lui-même, une mansarde, carrefour de l’Odéon, munie d’un mobilier à lui, d’un lit de bois peint, une table en sapin, deux chaises et un coffre pour son linge : l’ameublement tout entier ne lui revenait pas à moins de 35 francs.

« On se plaît, continue Malgaigne avec un sentiment personnel qui révèle encore ici le souvenir des journées difficiles qu’il avait aussi connues, on se plaît à recueillir les humbles commencements des hommes qui ont illustré leur carrière. »

Mais les épreuves de Boyer ne devaient pas s’arrêter là ; sa mansarde trop petite dut être échangée contre une autre plus spacieuse : Boyer n’était plus seul, sa famille informée de ses prospérités inouïes lui avait dépêché un de ses neveux auquel il donnait libéralement l’hospitalité. 11 pourvoyait à tout, à force d’économie, et, par exemple, l’hiver le bois étant trop cher, il avait imaginé de travailler au lit.

Tout près de la mansarde habitait une honnête blanchisseuse, Madeleine Tripot. Des relations utiles s’établirent bientôt entre eux. Boyer tenait les écritures de sa voisine, acquérant ainsi le droit de se chauffer à son fourneau. Mais, tant de travail et de misère altérèrent enfin sa santé ; il fut atteint d’une fièvre putride des plus graves, et ses petites économies rapidement épuisées, le médecin ne vit de salut pour lui qu’à l’hôpital. La blanchisseuse l’avait pris en affection, elle déclara qu’elle le veillerait la nuit, que sa fille en prendrait soin le jour, et grâce à leur dévouement, Boyer revint à la santé, fl n’en perdit pas le souvenir. En 1781, il obtint une médaille d’or de l’École pratique ; en 1782, il gagna au concours une place d’élève à l’hôpital de

la Charité ; un autre concours lui donna la place de gagnant-maîtrise, qui lui assurait après six ans le titre de maître en chirurgie.

Il avail alors atteint sa trentième année. Sûr alors de son avenir, il alla frapper à la porte de sa vieille amie la blanchisseuse et lui demanda la main de sa fille. La mère eut beau représenter la différence des conditions, Boyer insista et finit par l’emporter. Lui-même, au reste, comprenait ce qui manquait à son éducation première ; avec sa volonté opiniâtre, il se mit à apprendre le latin, et il le sut bientôt assez, pour faire de Sénèque sa lecture favorite.

Malgaigne nous montre ensuite Boyer devenant successivement, à la faveur des événements politiques, en 1793 chirurgien de l’hôpital de la Charité, en l’an HT, professeur de médecine opératoire et chirurgien en second de l’Hôtel-Dieu. Boyer toutefois refusa de quitter tout à fait l’hôpital de la Charité, où il continua à faire ses cours d’anatomie et de clinique.

Il entreprit un cours de pathologie externe. Malgaigne nous donne sur les rapports du maître et des élèves, des détails qui nous semblent singuliers en France, bien qu’ils aient été admis ailleurs. Le nouveau cours était payant; ainsi que la plupart de ceux qui ont commencé par la misère, Boyer n’aurait perdu volontiers aucune source de profit. C’était une chose étrange et tout à fait en dehors

de nos habitudes actuelles, de voir le professeur de clinique, en terminant sa leçon obligée, congédier son auditoire gratuit, et, après quelques instants de repos, rouvrir son amphithéâtre à l’auditoire plus restreint qui lui versait tous les mois la rétribution exigée.

Les contemporains Font souvent peint, le premier de chaque mois, debout devant la table, les mains dans son tablier, attendant pour commencer la leçon que la recette fut complète ; ne faisant point d’appel, mais poursuivant d’un regard accusateur et même de paroles peu obligeantes ses débiteurs. On ajoute cependant qu’il savait faire exception pour les élèves trop pauvres ; il s’attachait à ne les point voir, et, si quelque officieux importun les lui faisait remarquer « Ab ! disait-il, fermant les yeux, j’en faisais autant, quand j’étais jeune. »

Il fut le premier chirurgien de Napoléon, baron de l’Empire avec une dotation de 25.000 francs.

Il fit paraître en 1814 son Traité des maladies chirurgicales qui obtint le plus grand succès.

A la nouvelle de l’abdication de l’Empereur, il dit à un de ses amis : « Je perds aujourd’hui ma dotation et ma place de premier chirurgien, j’ai 5 chevaux, j’en vendrai trois, je garderai la voiture qui ne me coûte rien, je lirai ce soir un chapitre de Sénèque et je n’y penserai plus. »

En 1820, il devint membre de la nouvelle Académie de médecine ; en 1823 chirurgien consultant

de Louis XVIII et il continua à l’être de Charles X et

de Louis-Philippe.

En 1825, il fut élu membre de l’Institut, En 1832 il perdit sa femme à laquelle il portait une affection profonde. Dès lors, sombre, mélancolique, il sembla se détacher de la vie; il déserta sa maison de campagne de Yincennes, ne sortant plus guère que pour aller au cimetière de l’Est visiter la tombe de cette épouse regrettée. Il mourut le 23 novembre 1833 à l’âge de soixante-seize ans.

Malgaigne a tracé de Boyer le vivant portrait qu’on va lire :

« Boyer était gai, expressif, allant volontiers jusqu’à la grosse gaîté gauloise, même dans les circonstances où un peu plus de gravité n’eut pas été malséante. Aussi, dans les examens où il était juge, l’interrogatoire dégénérait fréquemment en causerie familière, en petits racontages où il donnait carrière à sa joyeuse humeur, parlant de tout et de tous, faisant même parade quelquefois, sans souci du lieu ou de l’heure, de la médiocre confiance qu’il avait en la médecine. Du reste, simple, modeste, fuyant le monde, aimant à vivre dans son intérieur. Jusqu’à ce qu’il eut été nommé premier chirurgien de l’Empereur il avait conservé son logement à l’hôpital de la Charité ; institué baron de l’Empire, jamais il n’en prit le titre, si ce n’est en tête de ses œuvres, et qui l’aurait vu à sa leçon de clinique, avec sa redingote de nuance passée, sa cravate de couleur roulée autour

du COU, les mains derrière le dos, la tête dans les épaules, courbé en avant, faisant de lit en lit sa paisible promenade, n’eut pas deviné assurément le chirurgien dont le nom alors remplissait l’Europe. On sait que Talma avait étudié la médecine avant de s’adonner au théâtre, Boyer et lui avaient été élèves à la Charité; pendant vingt ans, Boyer fit le projet d’aller voir jouer son ancien camarade au Théâtre- Français, mais, le soir arrivé, sa pipe allumée et devant lui sa bouteille de bière, le dérangement eût été trop pénible. Son projet ne fut jamais réalisé. »

Il était peu favorable aux découvertes même à celles que faisait Roux, son gendre, jeune chirurgien plein d’ardeur, aussi oseur qu’il était timide, et les autres trouvaient encore moins grâce devant ses yeux. 11 était attaché aux anciennes idées de sa jeunesse, et le progrès trouvait souvent en lui un adversaire. « La chirurgie de ce siècle, écrit Malgaigne, et en particulier l’Académie de Chirurgie, avaient subi l’impulsion de la philosophie alors régnante, et, sur les traces de Descartes, cherchaient l’évidence autant par le raisonnement que par les faits. On en était venu à ce point d'établir des principes supérieurs aux faits et déjuger les faits d'après ces principes.

Boyer était fort imbu de cette doctrine et il en donna un curieux exemple à l’Académie des Sciences en 1827. Un chirurgien de Limoges avait adressé deux cas de luxations de vertèbres cervicales réduites avec succès. Boyer chargé du rapport, déclara que

ces observations n’étaient pas dignes d’aiTÔter l’attention de l’Académie. Ampère fit remarquer qu’il convenait d’abord de constater si les faits étaient vrais; Boyer répondit qu’ils étaient contraires aux plus simples principes de l’art. Ampère insistant sur la nécessité de vérifier, Boyer se retrancha sur cette raison péremptoire qu’ils étaient absurdes. Finalement l’Académie vaincue sanctionna les conclusions du rapport. Il existait alors des faits analogues à ceux qu’il niait, nombre d’autres ont été observés depuis.

Malgaigne indique que, dans ses livres, Boyer admet difficilement que les maîtres se trompent. Il en rapporte un curieux exemple. A. Paré avait avancé que les fractures sont plus communes en hiver, attendu que les os sont comme les chandelles qui sont plus molles et par conséquent moins cassantes en été. Le fait était douteux, l’explication ridicule. Boyer maintint le fait en l’étayant de cette explication nouvelle qidên hiver les corps sur lesquels on tombe (le pavé) sont plus durs.

DÜPUYTREN

Après avoir étudié Cooper, le premier des chirurgiens anglais, Malgaigne, dans la Nouvelle Biographie universelle de Didot, retraça la vie de celui que ses contemporains regardent comme le roi de la chirurgie française d’alors ; Dupuytren.

Dans celte Notice, Malgaigne, par une réaction naturelle contre des panégyriques excessifs, n’est pas resté dans la mesure équitable que commandaient les talents et les services de son sujet. Sa critique est mordante et dure ; elle rabaisse trop les qualités réelles de Dupuytren, elle exagère à l’excès ses défauts, elle n’admet aucun de ces tempéraments que Injustice impose aux jugements absolus et passionnés des hommes. Nous nous permettrons donc de faire quelques réserves sur cet écrit si intéressant d’ailleurs à d’autres titres et de rétablir à l’occasion ce qui nous semble être la vérité.

Guillaume Dupuytren est né le 6 octobre 1777 à Pierre-Buffière, petite ville du Limousin, il est mort à Paris, le 8 février 1835. Ses parents n’avaient aucune fortune.

Dès l’âge de quatre ans, la gentillesse de l’enfant avait frappé une dame de Paris qui aurait voulu le prendre avec elle et pourvoir à ses besoins. Plus tard, un officier de cavalerie nommé Kuffer passa avec son régiment à Pierre-Buffière, il remarqua la vigueur, la beauté, la physionomie intelligente de l’enfant, il causa avec lui, s’intéressa à son avenir, et demanda à ses parents de le lui confier. Après l’avoir obtenu, il emmenaGuillaume Dupuytren avec lui à Paris ; il avait au collège de Magnac un frère qui en était le principal ; il y fit recevoir comme boursier son jeune compagnon. L’élève n'eut pas, dans ses classes, les brillants succès qu’on pouvait

allendre de lui, il était très intelligent mais peu appliqué ; son caractère était léger, il se pliait difficilement aux habitudes scolaires et à la discipline.

Ses études furent interrompues par la Révolution qui ordonna la fermeture du collège où il était instruit.

En 1793, le jeune homme voulut se faire soldat; sa famille, auprès de laquelle il était retourné s’y opposa, elle désirait qu’il devînt médecin.

Il revint à Paris, il retrouva sa chambre d’écolier où l’hospitalité lui fut donnée. 11 y vécut alors dans la pauvreté, en suivant les leçons d’anatomie de Boyer à là Charité et les cours de chimie de Vauquelin.

En févrierl795, âgé de dix-huitans, il fut nommé prosecteur des Ecoles de santé, il eut le quatrième rang sur six concurrents ; il était logé à l’ancien cloître des Cordeliers; il recevait un traitement de 2 000 francs, mais, comme les appointements étaient soldés en assignats, ils furent bientôt insuffisants. Il fut ensuite payé sur le pied de 3000 francs et, à la fin, de 9000 francs, mais en cette valeur dépréciée. Dans l’état le plus misérable, il manqua alors quelquefois de bois, de pain, de chandelle. 11 sollicita en vain de sa mère un secours de 10 écus. Cependant il restait fier dans sa détresse: « Pendant six semaines, écrit Malgaigne, Dupuytren vécut de pain et de fromage, et l’on raconte qu’un jour Henri de Saint-Simon,

le futur Réformateur, Tayaut surpris dans sa mansarde travaillant au lit faute de bois, et ayant laissé en se retirant, un rouleau de 200 francs sur le poêle vide, Dupuytren s’habilla en hâte pour courir après son visiteur et lui dire : « Voici ce que vous avez oublié chez moi. »

En Tan V, Dupuytren fut attaché au service de Boyer, il y pansa les blessés de la journée du 13 vendémiaire.

La conscription le réclama, mais il était déjà si apprécié que TEcole de médecine, par une délibération spéciale du 29 ventôse an Vil réclama une exemption en sa faveur et l’obtint.

Deux ans après, il fut nommé à la chaire d’anatomie. Il était alors éclipsé par la supériorité éclatante de Bichat. Malgaigne rapporte un mot odieux qu’il aurait prononcé à la mort de cet illustre savant : « Enfin, je respire! » L’authenticité d’un pareil propos ne nous paraît pas suffisamment établie.

En 1802, il fut nommé, au concours, chirurgien de deuxième classe à THôtel-Dieu après une lutte vive contre Roux dont nous parlerons plus loin.

Il professa, en Tan XI, Tanatomie physiologique, et Tannée suivante, il institua un cours d’anatomie pathologique.

Dans un débat scientifique à l’occasion de ses travaux et de ceux de Bichat, il eut pour adversaire Laënnec qui ne voulut pas laisser diminuer

l’œuvre de ce dernier ; de là naquit entre lui et Laënnec une antipathie qui ne cessa jamais.

En 1808, Dupuytren devint chirurgien adjoint de rilôtel-Dieu ; il suppléait de droit le chirurgien en chef Pelletan, qui, paresseux de sa nature, se déchargeait sur lui d’une partie du service.

Malgaigne a retracé, avec une verve un peu trop satirique, la lutte sourde qui s’établit entre les deux chirurgiens. « Pelletan, chirurgien de la vieille école, très léger d’ailleurs et très superficiel, se trouvait fréquemment en contradiction avec Dupuytren, et quand il avait, par hasard, surpris son adjoint en faute, prodigue de paroles inutiles et dangereuses, il triomphait « de ces jeunes gens pleins d’une confiance démesurée en eux-mêmes dont l’orgueil dédaignait la vieille expérience de leurs maîtres » ou bien il s’emportait contre leur présomption et leur indocilité, ou encore, il s’apitoyait sur les victimes de la sotte et cruelle vanité qui les poussait à vouloir faire du nouveau. Bonhomme, au demeurant, sans méchanceté et sans fiel, et se figurant qu’il venait de donner une leçon de bienveillance.

« Mais ce n’était pas ainsi que l’entendait l’autre. Sobre de récriminations, il s’attacha à apporter dans le service autant de zèle et d’exactitude que Pelletan y mettait de négligence. Pelletan voulait être consulté pour chaque opération, il le fut et bien plus souvent qu’il ne l’aurait désiré. En effet, lorsqu’il s’offrait une affection difficile à reconnaître, après

l’avoir étudiée scrupuleusement pendant plusieurs jours, Dupuytren conviait Pelletan à l'éclairer de ses lumières^ et quand celui-ci, ce qui ne manquait guère, avait porté au hasard, quelque diagnostic aventureux, l’adjoint, affectant un air de déférence, en présence de tous les élèves, exposait les difficultés du cas, discutait l’avis de son chef, montrait qu’il s’était trompé, comment il avait dû se tromper, et reprenant un à un, tous les éléments du vrai diagnostic, il le faisait éclater avec une irrésistible évidence. D’autres fois, lorsque Pelletan, mal inspiré, concluait à une opération inopportune, Dupuytren lui tendait froidement le bistouri et l’invitait à opérer lui-même. Bientôt les choses allèrent plus loin, Pelletan, usant de son droit pour assister aux opérations de son subordonné, Dupuytren usa du sien pour suivre la visite de son chef. Souvent alors se répétait une scène curieuse : Pelletan, après avoir donné son avis, se tournait du côté de Dupuytren qui, froid et impassible, n’approuvait ni ne désapprouvait, devant tous les élèves, dont les yeux cherchaient les siens, se composait une figure impénétrable. Pelletan ne tarda pas à reconnaître ce que signifiait cet implacable silence et bientôt il arriva à douter de luimême, n’osant plus ni parler, ni agir. »

En 1810, Dupuytren se fit un ennemi de Boyer dont il refusa d’épouser la fille, en rompant, le jour du contrat. Malgaigne reconnaît que ce ne fut pas l’exiguité de la dot (50000 francs donnés par

Boyer) qui éloigna Diipuytren, mais sa conviction que Boyer n’acceptait l’union projetée que par obéissance et qu’il eut la générosité de provoquer lui-même la rupture du projet matrimonial.

La même année Dupuytren épousa de Saint- Olive qui lui apporta en dot 80 000 francs, maïa sous la condition du régime dotale ajoute Malgaigne.

En 1811, Dupuytren fut nommé professeur de médecine opératoire.

Le 30 mars 1814, au combat qui eut lieu sous Paris, Dupuytren se porta dès 8 heures du matin avec l’élite des élèves de l’Hôtel-Dieu, au centre des lignes françaises et il demeura toute la journée sous le feu de l’ennemi.

Le 9 septembre de la même année, il devint chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu: « Le service chirurgical, écrit Malgaigne, comprenait parfois jusqu’à 300 malades. C’était un travail d’Hercule qui allait peser sur lui seul. 11 s’y dévoua sans réserve. Tous les jours levé régulièrement à o heures, il accomplissait ses visites de 6 à 9 heures, faisait une leçon d’une heure à l’amphithéâtre, donnait ensuite des consultations aux malades du dehors, et quittait rarement l’hôpital avant 11 heures. Enfin, le soir, il faisait une seconde visite de 5 à 6 heures, et jusqu’en 1825, à peine y manqua-t-il un seul jour, hormis les cas où la maladie le retenait lui-même. »

En 1815, Dupuytren lié avec Wylie, médecin de l’empereur Alexandre, fut décoré de l’ordre de Saint-

Wladimir par ce prince et du cordon de Saint-Michel par Louis XVIII. Il s’était rallié à la Royauté nouvelle.

Lorsque le duc de Berry fut assassiné, il fut appelé l’iin des premiers auprès du prince. Cette circonstance, dit Malgaigne, servit plus à son ambition qu’à sa renommée, peut-être même celle-ci en reçutelle quelque échec. Le couteau de Louvel, entré audessous du sein droit, avait pénétré jusqu’à l’oreillette droite, et une hémorragie interne déterminait des accidents de suffocation. Déjà Bougon avait sucé la plaie à différentes reprises, lorsque Dupuytren arriva, proposa d’élargir la plaie extérieure pour donner au sang une libre issue, et procéda lui-même à cette malencontreuse opération. Aussi, les censures ne lui furent-elles pas épargnées. Malgaigne rappelle une critique amère deRicherand, dans une discussion à l’Académie, sur la torture inutilement infligée au prince.

Dupuytren supporta le tout sans répondre, mais non sans souffrir cruellement. Ce n’était pas seulement sa réputation qui était en jeu ; tout ce récit avait des échos aux Tuileries. En 1820, Louis XVIII l’avait bien nommé baron, mais il n’avait pas voulu l’attacher à sa personne. 11 fut trois ans après nommé chirurgien-consultant.

M. Ernest Daudet, dans un ouvrage récent sur Louis XVI II et le duc Decazes, a retracé fidèlement le tableau de cette soirée terrible. « Le docteur

Dupuytren, assisté de ses confrères, suivait l’effet des premiers remèdes. Après avoir fait pratiquer plusieurs saignées, il venait d’ordonner l’application de plusieurs sangsues, espérant ainsi éviter un épanchement qui eût amené la mort. Il aidait lui-même à l’exécution de son ordonnance. Decazes ne songea qu’à interroger Dupuytren ; quoique l’illustre médecin ne désespérât pas de sauver le duc de Berry, ses réponses témoignaient d’un tel trouble que Decazes déclara qu’on devait recourir aux lumières du baron Dubois. Il alla chercher ce docteur aux Tuileries, le ramena à l’Opéra, mais ce dernier ne lui laissa aucune espérance. Après avoir écouté Dupuytren, il fut d’avis d’arrêter l’application des sangsues. «Monseigneur n’a perdu que trop de sang, fit-il remarquer, je voudrais lui en rendre... Dupuytren le questionna, que faut-il faire? — Rien. — Vous n’êtes donc pas d’avis de continuer les sangsues? — Non, répliqua Dubois avec impatience, je croyais vous l’avoir déjà dit. L’état de Monseigneur est désespéré, le cœur est touché ; les remèdes ne feront que bâter sa fin. » Après cette déclaration, véritable arrêt de mort, prononcé par le praticien dont les paroles faisaient le plus autorité, l’état du prince s’aggrava rapidement; il ne tarda pas à succomber. »

La médecine moderne, en présence de faits semblables, reconnaîtrait sans doute que la succion opérée sur la blessure était indiquée par la crainte

alors formulée de l’empoisonnement de l’arme du meurtrier ; qu’il n’y avait pas lieu de débrider la plaie, de l’ouvrir, puisqu’il n’y avait aucun corps à en retirer ; que le seul remède à tenter était peutêtre de fermer la blessure, et d’appliquer des réfrigérants. Elle admettrait d’un autre côté que, si le cœur était touché, tous les soins étaient presque inutiles, mais que Dupuytren, placé en face d’une responsabilité effrayante, pouvait tenter même une opération plus tard jugée inefficace sans être taxé d’une impéritie coupable.

A la mort de Louis XVIIT, Dupuytren fut nommé premier chirurgien de Charles X, il fut ensuite élu membre de l’Institut malgré l’opposition de Geoffroy Saint-Hilaire qui voulait écarter de cette compagnie les chirurgiens suspects d’oublier trop facilement la science pour la pratique.

Lors de la Révolution de 1830, Dupuytren, noblement fidèle au souverain qu’il avait servi, écrivit à Charles X ce billet resté célèbre :

« Sire, grâce en partie à vos bienfaits je possède trois millions, je vous en offre un, je destine le second à ma fille et je réserve l’autre pour mes derniers jours. »

Les envieux de Dupuytren répandirent le bruit qu’il fut d’autant plus sensible à la chute de Charles X qu’il s’attendait à devenir à bref délai Pair de France, comme Cuvier. Déçu dans cette espérance, il brigua alors la députation à Saint-

Yrieix, ville de son département d’origine. Il comptait que sa renommée lui rendrait ses compatriotes favorables. Sa candidature échoua devant celle d’un médecin de campagne ; il ne recueillit, paraît-il, que dix-neuf voix sur quelques centaines d’électeurs du suffrage restreint. Cet échec le désenchanta entièrement de la vie politique.

Nous possédons dans notre collection d’autographes, des lettres fort intéressantes qu’il adressa à une de ses compatriotes, Marbouty, dont le mari avait lutté pour lui dans cette campagne malheureuse. Nous en donnons deux extraits ;

« Me voilà donc rendu aux soins qui ont rempli ma vie ! Ils n’ont pas l’éclat de ceux que j’ai un moment ambitionnés, mais ils n’ont pas été, ils ne seront peut-être pas encore sans utilité. L’espérance de trouver une tribune d’où je puisse faire entendre ma voix au pays et d’où je puisse faire connaître ce que mon cœur renferme d’amour et de dévouement pour lui, m’avait, je l’avouerai, séduit pendant quelques jours. J’avais oublié que cette tribune, où mes vœux tendaient, est bien voisine de la Roche Tarpéienne ; j’avais oublié qu’il vaut mieux être le premier dans un village que le second dans Rome.

Maintenant que je suis bien désabusé des grandeurs et des vanités de ce monde, je rends grâce à mes compatriotes de la leçon qu’ils m’ont donnée et

je vais terminer, clans les douceurs du travail, une carrière que j’ai été prêt à leur sacrifier. »

Le 11 décembre 1831, il écrivait encore sur ce même sujet :

« Je pouvais échouer ou réussir dans cette affaire (Candidature à la députation) : telle est l’observation nécessaire à laquelle, à moins d’avoir un amourpropre démesuré, on doit être préparé toutes les fois qu’on sollicite les suffrages du public ; mais je ne pouvais pas, je ne devais pas m’attçndre à être aussi grossièrement injurié que je l'ai été dans mon pays natal, dans ce pays aux intérêts duquel j’étais prêt à sacrifier mes intérêts particuliers. Ces choses là ne peuvent se voir qu’en Limousin ; elles seraient, partout ailleurs, l’objet d’une réprobation publique. Au demeurant, elles ne m’ont pas surpris ; elles sont une conséquence de l’esprit qui domine ce pays, de cet esprit dont nous nous sommes si souvent entretenus à une époque dont le souvenir me sera toujours cher, de cet esprit qui est tellement inhérent aux mœurs des habitants, qu’il perce jusque dans les habitudes et dans la conversation des personnes les mieux élevées, et qui ont, sur tout le reste, les sentiments les plus délicats et les plus nobles.

« Voilà donc, détruits à jamais, les liens qui m’unissaient à mon pays, à ce pays que j’aimais, encore qu’il ne m’eut jamais donné la plus légère marque d’intérêt ; cette idée m’afflige profondément, je sens que je méritais mieux et que j’avais les

MALCAICiyK. dO

moyens de lui rendre en zèle et en dévouement ce qu’il m’aurait accordé en confiance.

« Mon pays doit être désormais celui qui a accueilli et qui a protégé mon enfance, qui a plus tard applaudi à mes premiers succès, et qui enfin a fait ma réputation et ma fortune. Je n’en dois pas connaître, et n’en connaîtrai pas d’autre à l’avenir. Toutefois, celui qui m’a répudié d’une façon si indigne, aura toujours droit à mes respects; je le verrai toujours avec plaisir marcher dans les voies de la prospérité et j’applaudirai toujours avec transport à tous les hommes qu’on y distingue par quelque mérite, par quelque succès ou par quelque vertu. »

Les déceptions politiques, les attaques haineuses dont Dupuytren avait été l’objet, les malheurs d’une union mal assortie, et son propre tempérament passionné, vindicatif, ombrageux, lui causèrent même au milieu de l’éclat le plus grand de sa carrière, d’incessants chagrins.

Jusqu’en 1833, sa santé avait été bonne, mais à cette époque, un crime ayant été commis dans la maison de sa femme dont il était séparé, il prévit que les circonstances de cette affaire, allaient révéler ses peines domestiques et renouveler encore les violences envenimées de ses ennemis.

La Gazette des tribunaux de 1833 nous a fourni, sur cet événement, l’indication suivante :

Le 13 juillet 1833, la veuve Idate, domestique chez Mme Dupuytren, fut assassinée pendant l’absence de

sa maîtresse. Les auteurs de ce crime furent un sieur Giliard, ancien domestique de cette dame et un autre individu nommé Lemaire. M“® Dupuytren et son père M. de Sainte-Olive furent appelés à déposer comme témoins. Le public connut alors dans son entier, la situation du célèbre chirurgien et ses infortunes conjugales. Dupuytren ressentit de cet événement une impression très pénible, qui, jointe à d’autres causes, altéra profondément sa santé, sans que rien apparut encore du mal qui le minait.

« La déQance et l’amertume rongeaient son cœur, écrit M. de Loménie : dans sa misanthropie, il ne voyait partout qu’ennemis acharnés à lui nuire. Il se croyait espionné et poursuivi par eux jusque dans sa maison, la moindre critique d’un écolier lui semblait le résultat d’une vaste machination, et cette persuasion fatale, en le rendant très souvent morose, brusque, emporté et injuste, avait pour conséquence naturelle de faire naître une partie des inimitiés qu’il supposait. Aussi Dupuytren avait-il peu d’amis et s’était-il à la longue fait beaucoup d’ennemis. » En novembre 1833, il fut frappé d’une première attaque d’apoplexie, il se décida à prendre quelque repos. 11 alla en Italie ; son voyage ne fut qu’un long triomphe pour lui. lise montrait toutefois impatient de revenir. Qui vous presse, lui disait-on ? — Je songe à riIôtel-Dieu. — Vous l’avez laissé en bonnes mains. — Sans doute, mais mon devoir! »

Rentré en France, il reprit ses leçons et ses tra-

vaux. Mais en 1835, il fut atteint d’une pleurésie; il refusa la ponction qu’on lui proposait. « Que feraisje de la vie, dit-il, la coupe a été si amère pour moi I » 11 se regarda donc mourir, conservant la plénitude de son intelligence jusqu’au dernier moment, suivant pas à pas le travail de dissolution qui s’opérait en lui, discutant d’avance la nature et le siège de lésions que ferait découvrir l’autopsie de son corps qu’il ordonnait. La veille même de sa mort, il se fit lire son journal, « voulant, disait-il, porter là-haut des nouvelles de ce monde ». Il expira le 8 février 1835, à l’âge de cinquante-sept ans.

11 avait une fille unique qu’il avait mariée àM. de Beaumont. Il écrivait à une dame de ses amies à l’occasion de ce mariage :

« Oui, mon Adeline est mariée ! et je m’applaudis chaque jour davantage du choix que j’ai fait. Ce choix ne me laisse aucun regret des ^demandes que je n’ai pas agréées, tant je suis convaincu que j’ai fait ce qu’il y avait de mieux à faire. J’aurais pu trouver, sans doute, des noms plus brillants et plus éclatants, mais je n’en aurais pas trouvé de plus pur et de plus honorable que celui de Beaumont. J’avais d'ailleurs été si dégoûté, si indigné de la bassesse, de la cupidité et des vices odieux de certains princes, ducs, marquis, etc., que j'ai été heureux de pouvoir fixer mon choix sur un jeune homme d’un rang honorable aussi, mais qui a toutes les qualités qui distinguent les hommes d’une classe moyenne...

« J’ai essuyé bien des fatigues, j’ai rencontré bien des obstacles à vaincre, j’ai subi bien des peines et des chagrins, mais j’avoue que j’ai trouvé enfin un bonheur qui l’emporte sur eux et les efface de mon cœur. Aussi, est-ce avec une satisfaction difficile à rendre que je songe à tout ce que j’ai fait et à tout ce que je puis faire encore pour le bonheur de mes enfants et pour celui des enfants qui, je l’espère, naîtront d’eux. M. de Beaumont est pair de France. Vous savez mon opinion sur ce titre et sursa transmissibilité, M. de Beaumont partage cette opinion, mais quoiqu’il arrive, qu’il doive en jouir, ou qu’il en soit privé par l’effet de quelque Révolution nouvelle, il est disposé à le justifier et à le mériter en servant loyalement et fidèlement son pays. »

Dupuytren laissait à sa fille une fortune dont la moitié était due à des placements avantageux, et qui fut évaluée suivant les uns à sept millions, suivant les autres à quatre. Il légua à la Faculté de médecine 200 000 francs pour la création d’une chaire d’anatomie pathologique et 50000 francs à sa ville natale, Pierre-Buffière, pour l’érection d’une fontaine.

La Faculté de médecine employa le montant de cette libéralité généreuse à la création d’une chaire d’anatomie pathologique et à la fondation d’un musée spécial. Une statue de Dupuytren, due au ciseau de Crauk lui a été élevée dans son pays d’origine en

Malgaigne a tracé de lui le portrait suivant :

« 11 était d’une taille au-dessus de la moyenne ; il avait la figure grave et imposante, le front vaste, élevé, fortement bombé, les yeux noirs et pénétrants, le nez aquilin, les lèvres bien découpées, en parfaite harmonie avec le regard, soit pour exprimer le dédain le plus écrasant, soit pour animer la figure du plus séduisant sourire. Il souriait rarement. 11 était naturellement froid, sombre, concentré en luimême. Par exemple, dans sa visite du matin, silencieux et lent, il n’adressait la parole aux élèves qu’à l’occasion de leur service, ne souffrait pas les questions, et au besoin fermait la bouche aux interrogateurs indiscrets. Fier et hautain, il aimait qu’on pliât devant lui, même jusqu’à terre, et cependant par un contraste étrange, aV réservait son estime aux caractères indépendants^ alors même qu’il les écartait de son entourage.

« Pour réaliser les idées de suprématie qu’il nourrissait dès sa jeunesse, il sacrifia son repos, sa santé, quelquefois jusqu’à son orgueil. En 1824, lorsqu’il touchait enfin à la place enviée de premier chirurgien du Roi, voulant s’assurer les bonnes grâces du premier médecin à qui appartenait la présentation, il inséra dans le Moniteur un pompeux éloge d’une triste production échappée à la vieillesse de Portai, en signant en toutes lettres Baron Dupuytren.

« On dit même qu’après la place conquise, pour maintenir sa position dans une cour dévote, il se trouva pris d’une dévotion subite, et qu’un jour il

fallut lui rapporter son livre de messe oublié aux Tuileries. »

Malgaigne ajoute, ce qui nous semble fort exagéré, que Tégoïsme de Dupuytren était féroce et sa susceptibilité jalouse de tout ce qui pouvait toucher à sa renommée, de toute supériorité naissante, et que ses élèves les plus distingués étaient ceux dont il prenait le plus d’ombrage.

Malgaigne nous rapporte quelques détails sur la haine que portaient à Dupuytren plusieurs de ses confrères, Richerand l’appelait un Tartuffe et un charlatan dangereux^ Percy le p'emier des chirurgiens et le dernier des hommes^ Lisfranc le traitait de Brigand de r Hôtel-Dieu.

Les ennemis de Dupuytren pouvaient d’ailleurs se flatter qu’à tort ou à raison leur victime ne demeurait pas insensible aux traits de leur haine acharnée contre lui. La préoccupation de ses adversaires le suivait sans cesse. S’il faut en croire le récit de Malgaigne, il était jaloux même du patrimoine de ses collègues, il serait revenu consterné de Londres parce qu’il avait appris là que Cooper possédait 12 millions.

« La fortune de Dupuytren, écrit Malgaigne, lui servait peu pour lui-même. Il était sobre et ménager; il affectait une même simplicité outrée. Aussi, tous les jours, on le voyait sortir de Hôtel-Dieu avec un habit vert râpé, un mauvais chapeau, ses chaussettes tombant sur ses talons, quelquefois en sabots, empor-

tant sous son bras le petit pain de deüx sous que l’Hôtel-Dieu délivrait de temps immémorial au chirurgien en chef. Mais, à la Cour, quand il sentait les regards du grand monde tournés sur lui, il tenait son rang avec dignité et même au besoin avec magnificence. Il aimait à frayer avec la noblesse. Quelquefois, à sa maison de campagne de Courbevoie, il donnait des dîners splendides à des convives choisis dans l’aristocratie, appelant chacun par son titre. »

Malgaigne relève des fautes que Dupuytren a commises dans l’exercice de son art ; nous ne nous arrêterons pas à ce point de vue spécial. Il reconnaît qu’il excellait dans le diagnostic. Il ajoute ; c( A la fin de sa carrière, Dupuytren portait sur luimême ce jugement « je me suis trompé, mais je me suis moins trompé que les autres». Cette fois l’éloge ne dépassait pas la vérité.

Malgaigne déclare que Dupuytren ne brillait pas dans les opérations. Ses doigts, un peu gros et courts, en partie dégarnis de leurs ongles, qu’il avait l’habitude de ronger, n’étaient pas propres aux opérations délicates.

Peu de chirurgiens demeurent impassibles en face d’une opération périlleuse ou d’un revers inattendu ; Dupuytren confessait qu’il n’avait jamais pu dompter ses émotions. Mais s’il n’était pas maître du dedans, il savait dominer les dehors, du moins tant qu’on le regardait, car un jour, seul avec Cruveilhier, il ne

MALGAI GNE

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put retenir ce cri d’alarme : « Oh ! ce chien de métier ! »

Où il triomphait, c’était dans ses leçons de clinique devant quatre ou cinq cents élèves. Son discours, clair et précis, semblait dicté par une logique supérieure où il ne mettait en relief que les points importants. Il demeura fidèle aux principes de Bacon : « Peu lire, beaucoup voir et beaucoup faire. »

Malgaigne conclut en disant que l’auréole de Dupuytrena pâli, que la nouvelle génération chirurgicale de son temps qui ne le juge que sur ses œuvres, pesant le peu qui reste de lui, incertaine de la légitimité de ses découvertes, plus inquiète encore de la sincérité des résultats, lui refusait le rang élevé que lui avaient trop complaisamment décerné ses anciens admirateurs. Cette réaction, ajoute-t-il, ne doit pas aller trop loin, mais elle est juste et d’un salutaire exemple : il ne faut pas prétendre à la gloire quand on n’a accès qu’à la célébrité.

Même réduite à ces termes, l’opinion de Malgaigne nous semble trop rigoureuse et le souvenir qui s’attache à Dupuytren, homme supérieur à certains égards est celui d’un grand nom.

Si intéressant que soit l’article que Malgaigne a consacré à Dupuytren, dans la Nouvelle Biographie de Didot, il trouvera un complément plus curieux encore dans le récit d’un entretien que Malgaigne eut avec Lisfranc le 30 octobre 1839, dont il a écrit luimême les détails ;

On connaît la vie de Jacques Lisfranc. Il était né à Saint-Paul (Loire), le 2 avril 1790, il étudia la chirurgie à Paris sous Dupuytren; il fut reçu docteur en 1813, il fit la campagne de Saxe cette année-là, il fut licencié par le ministre en 1814, il enseigna à Paris la chirurgie et surtout la médecine opératoire. 11 eut alors encore pour maître et pour protecteur Dupuytren. En 1818, il devint chirurgien du bureau central, en 182o, il succéda à Béclard à l’hôpital de la Pitié ; en 1824, il avait été nommé professeur agrégé à la Faculté de médecine; il fut élu président de l’Académie de médecine en 1835. Son enseignement clinique est resté célèbre. D’une haute stature, avec des traits énergiques, une voix retentissante, il donnait dans ses leçons libre carrière à ses colères et à ses hostilités ; elles se traduisaient par une éloquence violente, excessive, mais très populaire. 11 était devenu l’ennemi acharné de Dupuytren qu’il accusait de l’avoir desservi traîtreusement dans une circonstance grave de sa carrière; il l’injuriait, de la façon que nous avons déjà indiquée. Dupuytren, par représailles, mais seulement en petit comité, l’appelait le Brutus solliciteur, ajoutant que sous une enveloppe de sanglier on portait parfois un cœur de chien couchant. Lisfranc, par sa sagacité clinique, par son habileté opératoire, par ses travaux scientifiques, par ses succès comme orateur, arriva à la plus grande célébrité. Son nom est demeuré aussi connu que celui de Dupuytren, pour les gens du monde. Il mourut le 13 mai 1847, à l’âge de cinquante-sept ans. On voit son tombeau au cimetière du Mont-Parnasse à Paris. Une statue a été élevée à sa mémoire, le piédestal est entouré de bas-reliefs en bronze, Pun figurant la dernière campagne de Saxe à Leipsicken 1813,

l’autre représentant les leçons de clinique chirurgicale à l’hôpital de la Pitié. Sur le revers du monument on lit ces belles paroles de Lisfranc : « Si la chirurijit est brillante quand elle opère, elle l’est encore bien davantage lorsque sans faire couler le sang et sans mutilation elle obtient la guérison du malade. »

Dans sa conversation avec Malgaigne, Lisfranc rapporte d’abord comment il fut nommé chirurgien en chef de riiôpital de la Pitié, malgré Dupuytren qui voulait faire de la Pitié l’annexe de l’Hôtel-Dieu où il régnait, « J’avais des chances, dit-il, quand Dupuytren vint se mêler de mes affaires. J^’avais fait mes travaux sur les amputations ; l’application des données mathématiques à la médecine opératoire avait séduit M. Fourier qui les avait fort vantées. Dupuytren se met en route avec un volume de sa médecine opératoire sous le bras; vous savez, ce volume où il a si bien défiguré mes procédés? Il va voir chacun des juges. « Mais comment, dit-il, peut-on nommer chirurgien en chef un jeune homme qui promet sans doute, mais qui n’a que de la théorie et nulle expérience? Il a fait quelques travaux; eh bien, voici comment j’ai été obligé déjuger ses travaux; et m’adressant au public, vous comprenez que le soin même de ma renommée m’obligeait à une impartialité rigoureuse. » Il leur lit ses extraits, il les persuade; tout était perdu; le hasard vint à mon secours.

« M. de Barbé-Marbois avait promis sa voix en ma faveur à M. Fourier, secrétaire de l’Institut, ami de mon père, qui m’appuyait chaudement. Le matin même du jour où la décision allait être prise, il rencontra M. Fourier, lui reprocha amicalement de l’avoir sollicité pour un homme indigne et lui déclara qu’il retirait

sa promesse. M. Fourier stupéfait vient me voir, me raconte la chose, et me demande si je peux parer le coup. J’avais, par grand bonheur, sous ma main un nombre suffisant de mes mémoires; j’avais de plus un numéro de la Revue où précisément j’avais réclamé contre la mauvaise foi et les altérations volontaires de Dupuytren; je lui montre le tout; il reprend courage, et nous courons chez M. de Barbé-Marbois. Le volume de Dupuytren était encore sur sa table. M. Fourier l’ouvre, met en rapport mon texte, souligné aux bons endroits, avec l’analyse infidèle de Dupuytren, fait entrer la conviction dans l’esprit de l’autre; celui-ci me promet de nouveau sa voix et de plus son appui. Il s’en alla en effet au Conseil, la mémoire encore toute fraîche de l’affaire; et grâce à lui, et à Dupuytren, sur 13 votants, je fus nommé à la majorité de 11 voix.

« Ah ! reprit-il avec un soupir, ces carrières poursuivies avec tant de persévérance, achetées à si haut prix ! on ne voudrait plus s’y engager peut-être si la vie était à recommencer.

« Et pourtant, ce Dupuytren qui m’a faittant de mal, je vous le dis, et je ne suis pas suspect de partialité, il aimait le grand, il aimait le beau et le bon; il était enthousiaste de l’art; ce sont eux qui l’ont gâté ! Il a eu tant à souffrir aussi, tant à lutter qu’il ne croyait plus à rien; il méprisait tous les hommes; et quand il mettait une croix sur le nom d’un externe, quelquefois c’était avec une sourde joie, et comme une vengeance qu’il tirait de la race humaine !

« Croyez-vous que Dupuytren ait eu la marche plus facile que moi? Chirurgien en second de FIIôtel-Dieu, réduit à rien, savez-vous les obstacles qu’il a eus à vaincre pour devenir chirurgien en chef? Il avait contre

Vôl

lui Dubois, Boyer et Pelletan à la fois : Dubois qui le craignait comme rival dans la pratique, et dont la haine ne lui a pas manqué un seul instant, Boyer, à cause de la petite, vous savez ? Boyer avait désiré Dupuytren pour gendre et Dupuytren avait rompu l’alliance à moitié contractée. Et à ce propos, on a beaucoup blâmé Dupuytren; je ne suis pas payé pour le défendre, et cependant, il avait agi loyalement et noblement. Il croyait s’ètre aperçu que M“® Boyer ne l’aimait pas; or Dupuytren n'était pas de taille à épouser une femme malgré elle. Il demanda au beau-père d’avoir un tête-à-tête avec sa future; il l’obtint et dit à la demoiselle : « Ditesmoi si vous m’aimerez et si ce mariage ne vous cause aucune répugnance ?» — Elle répondit froidement : « Je ferai, Monsieur, ce que mon père me commandera. » Il rompit; diles-moi, qu’auriez- vous fait à sa place ?

« Avec Pelletan même, il s’en faut de beaucoup qu’il ait mérité les reproches qu’on lui a faits. Pelletan était son chef, c’est fort bien ; mais Pelletan tout en ayant pour lui une certaine amitié, intriguait pour faire nommer chirurgien en chef en survivance, son fils Gabriel Pelletan, chirurgien dans la garde impériale, récemment revenu de Russie où il avait été prisonnier. Tout l’avenir de Dupuytren était perdu, si Pelletan eût réussi ; l’un faisait bien, dira-t-on, d’assurer l’avenir de son fils, mais l’autre avait-il donc tort de défendre le sien propre? L’un des deux devait tuer l’autre; et Dupuytren devait-il se laisser tuer, lui qui se sentait le plus fort?

« La lutte ainsi engagée, Dupuytren la soutint avec une habileté remarquable. Pelletan qui n’avait point de haine au cœur lui avait laissé la salle des femmes ;

Dupuytrcn apporta dans son service autant de zèle, autant de prudence et de vigilance que Pelletan en mettait peu dans le sien. Si un cas difficile se présentait, Dupuylren prenait l’avis de tout le monde, étudiait le malade sept à huit jours quelquefois, et enfin, sûr de son diagnostic, il invitait Pelletan à l’aider de ses conseils avec la déférence apparente d’un disciple pour le maître. Pelletan léger, superficiel, aimant à trancher, lançait au hasard son diagnostic. Dupuytren exposait le cas devant les élèves, comparait le diagnostic de Pelletan au sien propre, discutait avec la rare habileté que vous lui connaissiez; et Pelletan sortait toujours battu de cette redoutable épreuve. Je me souviens qu’un jour, il avait diagnostiqué un ganglion lymphatique enflammé là où Dupuytren avait reconnu une hernie crurale étranglée ; bien plus Dupuytren avait annoncé une crevasse de l’intestin dans le sac et insistait sur la nécessité d’opérer. Eh bien, dit Pelletan, opérez ; après tout vous avez la main légère, et la malade en sera quitte pour être débarrassée de son ganglion ! Dupuytren use à l’instant de la permission ; il ouvre le sac, trouve des matières fécales épanchées, en ramasse sur le manche de son bistouri qu’il présente gravement à Pelletan. Sansdoute, dit celui-ci en essayant de sourire, vous aviez dit que vous trouveriez de la m. et le diagnostic est exact.

« Mais ces échecs réitérés ébranlaient l’autorité de Pelletan et doublaient celle de son jeune émule. Je ne vous raconterai point le fait trop connu du malade auquel Pelletan voulait désarticuler l’épaule et qui mourut presque sous le couteau. Mais écoutez comment Dupuytren faillit deux fois perdre toutes ses espérances. La Restauration s’était faite. Tous les appuis de Pelletan

à la Cour de l’Empereur lui manquaient à la fois ; il songea à s’en créer de nouveaux. Le voilà qui raconte qu’il a sauvé et précieusement conservé le cœur du dauphin, Louis XVII. Le cœur de Louis XVII ! figurezvous en 1814, comment un homme qui se présentait avec cette offrande devait être bien accueilli ! Voilà Pelletan porté aux nues, voilà Gabriel Pelletan qui se croit sûr de sa survivance; point du tout! désastreuse péripétie ! Dupuytren se rassure, cherche à prouver, prouve que le cœur du dauphin n’a point été conservé, que Pelletan en impose. La démonstration était-elle exacte ? Je n’en sais rien ; mais en pareil cas le doute est mortel, et Gabriel n’eut point la survivance.

« Dès lors, Pelletan devint inquiet. Il sentait toujours tourné vers lui l’œil sévère de Dupuytren ; il n’opérait plus qu’avec défiance de soi-même ; dans le danger, sa présence d’esprit l’abandonnait. Il arriva qu’un officier russe, assez rapproché de l’Empereur Alexandre par ses fonctions, fut apporté à rHôlel-Dieu pour un coup de fourche qu’il avait reçu depuis huit jours déjà dans le haut de la cuisse. Pelletan l’examine, trouve un foyer au-dessous de l’arcade crurale, et prompt à décider l’ouvre d’un large coup de bistouri. 0 terreur ! un large flot de sang inonde et aveugle le chirurgien et ses aides, l’artère crurale en jetait à plein calibre ; Pelletan effrayé hésitait ; j’étais là heureusement ; Dupuytren nous avait appris à comprimer partout les artères ; j’applique les doigts sur l’iliaque primitive et l’hémorragie s’arrête. — Est-ce bien vous, me dit Pelletan? — Monsieur, lui dis-je, c’est vous qui m’avez donné à M. Dupuytren ; mais je n’épouse point vos querelles et n’ai point oublié mon premier maître. Il se pencha vers moi et me dit à voix basse : « Vous m’avez sauvé, Monsieur. »

Cependant, le danger n’était que suspendu. Pellelan croyait avoir affaire à l’artère iliaque ; et nous n’élions point familiarisés alors en France avec la ligature des grandes artères. Il pratique au-dessus de l’arcade crurale deux incisions à la peau, fait entrer par l’une et ressortir par l’autre l'aiguille de Deschamps armée d’un fort lien, comprend dans la ligature la paroi abdominale, serre fortement et à double nœud, et d’un air victorieux : «Maintenant, Monsieur, me dit-il, suspendez la compression ! — Mais! Monsieur... — Suspendez la compression, vous dis-je ! — Je la suspendis en effet ; mais un effroyable jet de sang apprit à Pelletan ce que j’avais voulu lui dire, que l’artère était restée en dehors du lien. Il avait perdu la tête ; il entassa dans la plaie charpie sur charpie, la poussant jusque dans Fabdomen ; le malade mourut quelques heures après. Wylie, l’Anglais, était médecin de l’Empereur Alexandre ; Dupuytren connaissait Wilie. Le fait éclata au dehors, une commission de chirurgiens russes fit faire une enquête à l’Hôtel-Dieu ; on lut tous les détails de l’opération et, à cette occasion, Wylie se prit pour moi d’une telle affection qu’il ne tint qu’à moi d’être chirurgien en chef de l’hôpital de Saint-Pétersbourg; l’offre m’en fut faite d’une manière formelle. Quant à Pelletan, son sort était décidé. Un matin, comme il allait commencer sa visite, un avis du Conseil, qui n’est pas toujours poli, lui apprit qu’il n’était plus rien à l’Hôtel-Dieu. Ce matin même, Dupuytren arrivait ayant dépouillé la mine sévère qui lui était habituelle et élevant son chapeau en l’air : « Félicitez-moi, nous dit-il, cette place pour laquelle je travaille depuis vingt ans, il n’est au pouvoir de personne de me l’ôter, je suis chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu. »

« Il faillit bien la perdre pourtant ! et voici comment : Napoléon revint aux Cent Jours ; comme il recevait tout le monde et s’occupait de tout, lorsque ses chirurgiens, Boyer et Dubois en tête, se présentèrent à lui ; « Eh bien, Messieurs, leur dit-il, qu’y-a-t-il de nouveau e^i chirurgie ? — Sire, dit Dubois, il y a quelque chose de bien déplorable, M. Dupuytren a réussi à chasser son maître de l’Hôtel-Dieu. L’empereur aimait Pellelan, il ne connaissait point Dupuytren, et celui-ci était probablement perdu sans la seconde Restauration qui le maintint irrévocablement à sa place.

« Ainsi Boyer, mais surtout Dubois virent toutes leurs espérances trompées. Dubois ne quitta point pour cela la partie. Il fallait un second à l’Hotel-Dieu; il chercha un homme assez capable pour en faire un rival à Dupuy- Iren dans la pratique ; pas assez pour devenir lui-même dangereux. Marjolin convenait à merveille ; instruit, habile, avec des formes aimables, mais au fond chirurgien d’ordre secondaire et nullement opérateur. Dubois poussa Marjolin; Marjolin le rendait à Dubois. Celui-ci disait avec un air de générosité : « Voilà assez longtemps que je fais le jeune premier, je veux m’en tenir désormais au père noble ». Et ce fut ainsi que Marjolin arriva à disputer à Dupuytren le pavé de Paris, et à accaparer cette brillante clientèle dont vous n’avez certainement pu jusqu’ici vous expliquer l’origine. Et il le sait bien, et il convient volontiers que Dupuytren est la cause première, quoique involontaire de sa fortune.

« — Vous m’expliquez, répondit Malgaigne, un autre fait que probablement vous ne savez pas. Lorsque Guérin commença à rédiger la Gazette de Santés il lança un jour un article fulminant contre Dupuytren à propos de je ne sais quelle opération ; au total Guérin n’y enten-

Malcaigne.

dait guère, et l’article que j’ai là n’était qu’une amplification de rhétorique assez heureusement tournée. Dubois qu’il ne connaissait pas, vint chez lui, l’embrassa sur les deux joues et lui dit : « Voilà de haute critique et de bonne chirurgie ! )>.

(( — Vous ne pouvez imaginer, reprit Lisfranc, tous les tours que ce vieux Dubois a joués à Dupuytren. A l’École même, toute la coterie était contre lui; ils l’ont calomnié, ils l’ont attaqué, ils l’ont torturé de toutes manières. Ils n’ont pu lui ôter sa réputation de grand chirurgien, vous savez celle qu’ils lui ont faite comme homme. Ce qui n’aurait été que peccadille pour l’un d’eux, était pour lui un crime abominable. »

Lisfranc, ajouterons-nous, terminait cette conversation, d’un si grand intérêt historique et critique à notre avis, par ces paroles pleines d’une amère philosophie, mais qui sont encore malheureusement trop vraies de nos jours, non seulement dans la médecine, mais au Palais de justice, et ailleurs :

« C’est un malheur, mon ami, pour ceux qui veulent arriver vite de montrer une supériorité trop manifeste dans les Sciences ; soyez poli, soyez modeste, n’effarouchez personne, n’émettez aucune idée capable de contrarier celle des autres, ayez une honnête médiocrité qui ne froisse l’amour-propre de personne, voilà le vrai moyen de parvenir. »

Cet entretien éclaire d’un jour moins sombre la physionomie de Dupuytren. Pour servir de contraste à l’étude trop passionnée de Malgaigne, et pour mettre en lumière sa personnalité si intéressante à observer, nous résumerons quelques-uns des portraits et des jugements qui ont été publiés de

ce chirurgien illustre. Il nous apparaît que ce qui dominait en lui, c’était la précision et la rapidité habituellement sClre de son diagnostic pour discerner le siège et la nature d’une maladie, la fermeté de sa main et le sang-froid imperturbable qu’il savait garder, sans montrer jamais la moindre indécision.

11 est incontestable qu’il fut un professeur de clinique incomparable pendant près de trente ans. Il perfectionna toutes les parties de la chirurgie s’il ne fit pas beaucoup de grandes découvertes personnelles. On lui doit cependant l’innovation qui a pour objet la cicatrisation de l’intestin divisé par suite de plaies ou de hernies étranglées ; des modifications heureuses de diverses opérations ; l’extraction des kystes, la résection de l’os maxillaire inférieur, la création de l’anus artificiel, la résection du coude. Les opérations célèbres de la fistule lacrymale et de la taille bilatérale portent encore son nom.

Il parlait bien, avec méthode et netteté mais sans l’éclat de certains de ses rivaux ; il écrivait moins heureusement ; il a laissé d’ailleurs peu d’ouvrages, mais il a formé à son école de nombreux praticiens qui ont honoré leur art. Ses élèves ont publié ses Leçons de clinique chirurgicale et son Traité théorique et pratique des blessures par les armes de guerre.

Le Chéreau, dans le Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales dirigé par Dechambre, a peint Dupuytren delà façon suivante :

« Détesté, décrié pendant sa vie, regretté après sa

mort, manquant de l’éducation qui fait l’homme du monde, fort pauvre de l’instruction qui fait le savant, envieux jusqu’à la tyrannie, éloignant systématiquement de Paris les jeunes chirurgiens dans lesquels il pouvait voir des rivaux futurs ; au regard dur, outrageant, au sourire dédaigneux et hostile, ne voyant dans les hommes que des censeurs ou de mortels ennemis, ne tolérant jamais la contradiction, mais chirurgien remarquable, au coup d’œil sûr, au jugement sain, à la main ferme, imperturbable dans le danger, au diagnostic d’une rare pénétration, au maintien imposant, à la parole rare et grave, ne manquant jamais du sang-froid, du calme qui allaient jusqu’au génie ; moins brillant, moins majestueux que Desault, moins prudent, moins doux, moins humain que Boyer, moins érudit, moins élégant, moins preste que Roux, moins réfléchi que Marjolin, mais plus sûr de lui-même, plus profond dans la pratique, que ces derniers : tel fut Dupuytren que ses nombreux admirateurs et élèves ont proclamé sans l’avoir jamais aimé, le plus grand chirurgien du xix® siècle. C’est de l’assassinat du duc de Berry que date sa réputation, laquelle s’agrandit encore lorsqu’en récompense de son mérite et pour prix des soins donnés à son neveu, Louis XVIII le choisit pour premier chirurgien en remplacement du P. Elysée. Mais, de l’Hôtel-Dieu à la cour d’un roi, la transition était périlleuse. Sans doute, il en résulta pour Dupuy-

treii, plus de crédit et plus de renom, mais aussi que d’yeux ouverts sur sa conduite, que de jalousies ardentes à la censurer ! Mais si jamais personne plus que lui ne fut perpétuellement en butte aux malignités de l’envie, personne non plus ne fut plus vindicatif. On ferait un volume des incalculables épigrammes dont il fut l’objet... »

Alfred Deberle, homme de lettres distingué, qui fut en 1870 sous-préfet de Corbeil et en 1874, conseiller municipal de Paris, a donné une esquisse populaire de la vie de Dupuytren, dans V Ecole Normale, journal de l’enseignement pratique publié par P. Larousse en 1859. Il a prêté à son récit une forme romanesque qui rend un peu suspects certains détails de cette agréable narration. Le portrait qu’il a tracé de Dupuytren mérite au contraire de fixer l’attention.

« Dubois opérait plus vite que Dupuytren, Desault était plus brillant, plus majestueux, Boyer était plus doux, plus humain, Roux plus érudit dans son art, plus élégant dans ses mouvements ; Marjolin était plus réfléchi et Lisfranc plus expéditif dans ses opérations. Mais chacun s’accordait à dire que nul chirurgien n’avait le coup d’œil plus sûr, la main plus ferme, l’âme plus imperturbable dans les cas dangereux, que Dupuytren. Cependant, disait-on, il lui est arrivé de commettre des fautes. On Ta vu ouvrir un anévrisme, croyant percer un abcès. Son sang-froid était alors incomparable, plaçant le doigt

sur l’artère ouverte et souriant au malade pour le rassurer, il promenait un regard tranquille sur les spectateurs, puis s’adressant à ses aides : « Une bandelette, disait-il froidement » et chacun paraissait stupéfait ».

Deberle rappelle une opération restée célèbre par son résultat tragique pour la malade et par la découverte scientifique qu’elle amena. En 1822, Dupuytren extirpait une tumeur du cou, de la grosseur d’une petite cerise à une jeune fille remarquable par la force et la beauté de sa constitution, La tumeur ne tenait plus qu’à un léger pédicule, tout à coup se fait entendre un sifflement prolongé, et cette jeune fille meurt comme foudroyée : Dupuytren , sans exprimer l’émotion qu’il éprouvait , expliqua à ses auditeurs consternés la cause de cette catastrophe qu’il venait de pénétrer. Ce n’était ni la douleur, ni la perte du sang qui avait causé la mort, mais l’introduction de l’air dans les veines. 11 démontra que pour les opérations pratiquées aux alentours de la poitrine lorsqu’une veine était ouverte et tiraillée, l’air pouvait pénétrer dans le vaisseau béant, glisser jusqu’au cœur et occasionner la mort.

Dupuytren, en signalant que ce phénomène pouvait se produire instantanément pendant une opération chirurgicale, rendait un nouveau service à la science.

Il est reconnu que cette pénétration de l’air dans

les veines du cou est généralement suivie de syncope mortelle et que la mort est instantanée.

Le D^' Isidore Bourdon qui assista à cette scène, dit que Dupuytren, calme, silencieux, attacha sur le cadavre de la jeune fille un coup d’œil attristé et impérieux, qui semblait sommer la mort de lui donner son secret. Il rappelle la découverte que le chirurgien fit alors de la cause de cette mort. Il ajoute que Dupuytren passionné pour sa découverte, oubliant le cadavre encore chaud étendu devant lui, se mit à haranguer la foule et à tirer de cette circonstance jusque-là inouie une de ses plus belles leçons, et que l’autopsie en montrant les cavités du cœur remplies d’air vint confirmer l’opinion du professeur.

M. de Loménie, dans sa Galerie des Hommes célèbres par un homme de rien^ a donné à Dupuytren la grande place qu’il mérite.

« Vêtu, dit-il, d’ordinaire avec une négligence extrême, il portait un mauvais chapeau, un habit vert râpé et ses bas tombaient souvent sur ses talons. Ainsi accoutré, il n’en gravissait pas moins les marches de l’Hôtel-Dieu avec la majesté d’un souverain. A son passage, tous les fronts s’inclinaient et, quelques minutes après son entrée, on l’apercevait de nouveau traversant la galerie du rez-de-chaussée, décoré du grand tablier chirurgical, entouré de son état-major, suivi d’une foule nombreuse et se dirigeant vers une des salles de malades toujours du même pas lent et majestueux. En entrant dans

chaque salle, il s’arrêtait pour sonner une cloche fixée au mur près de la porte; la foule s’écartait respectueusement, les internes et les externes attachés au service de la salle se rangeaient en ligne ; le maître prenait le tableau suspendu à une colonne en face de lui et faisait Tappel; malheur à quiconque ne se trouvait pas à son poste, il le rayait à l’instant du tableau. Ce maître, redouté autant qu’admiré, ce roi absolu de l’Hôtel-Dieu, ce prince de la chirurgie française aux leçons duquel affluait la jeunesse de tous les pays, ce praticien célèbre que l’on venait consulter de toutes les parties du monde et qui est mort plus de sept fois millionnaire après avoir mené la plus pénible, la plus agitée, la plus dévorante, la plus glorieuse et en même temps la plus malheureuse existence qui se puisse imaginer, c’était Guillaume Dupuytren. »

M. de Loménie rapporte ce jugement de Cruveilhier sur son maître.

« Il n’était jamais plus beau que quand il rencontrait quelque difficulté imprévue ou lorsqu’il survenait un accident grave pouvant compromettre immédiatement la vie du malade. « 'Alors, on le voyait tantôt continuer l’opération avec un sang-froid imperturbable, coinme si tout avait été prévu, tantôt s’interrompre et faire part aux assistants de ce qui se passait, évitant, avec un tact admirable de rien dire et de rien faire qui pût alarmer le malade, et, à l’instant il prenait un parti décisif, a Dans

ces moments critiques, où l’art de bien dire, semblait le disputer à l’art de bien faire, où les facultés d’un homme puissamment organisé aux prises avec une position extrême semblaient s’exalter en proportion du danger, où maître de lui-même Dupuytren concentrait toutes ses craintes pour ne laisser paraître que l’espérance, où sur sa belle et noble tête à laquelle tant de sentiments divers donnaient une expression sublime, reposait la vie d’un homme, où tout un amphithéâtre les yeux fixés sur le lit de douleur attendait avec anxiété l’issue de cette espèce de duel entre un art conservateur et une mort imminente, Dupuytren était plus qu'un homme ^ c' était le Dieu de la Chb'iirgie ».

Le plus grand peintre de mœurs du xix® siècle, Honoré de Balzac, dans son admirable nouvelle intitulée la Messe de l'Athée^ parue en 1836, a représenté Dupuytren sous le nom de Desplein, bien qu’il ait prétendu ne l’avoir pas pris exclusivement pour modèle.

On relira peut-être avec intérêt ces quelques lignes de notre grand romancier et on reconnaîtra le profit qu’un art accompli a su tirer de la réalité.

« Desplein, dit-il, un des plus grands chirurgiens français, passa comme un météore dans la Science. De l’aveu de ses ennemis, il enterra dans sa tombe, une méthode intransmissible. Comme tous les gens de génie il était sans héritiers : il portait et emportait tout avec lui. La gloire des chirurgiens ressemble à

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celle des acteurs qui n’existent que de leur vivant et dont le talent n’est plus appréciable lorsqu’ils ont disparu. Desplein offre la preuve de cette similitude entre les destinées de ccs génies transitoires. Son nom, si célèbre, aujourd’hui presque oublié, restera dans la spécialité sans en franchir les homes. « Desplein possédait un divin coup d'œif il pénétrait le malade et sa maladie, par une intuition naturelle qui lui permettait d’embrasser les diagnostics particuliers à l’individu, de déterminer le moment précis, l’heure, la minute à laquelle il fallait opérer en faisant la part aux circonstances atmosphériques, et aux particularités de tempérament Malheureu-

sement, tout lui fut personnel, il n'a pas conduit une Ecole vers des mondes nouveaux. Chez Desplein, la gloire et la science étant inattaquables., ses ennemis s’en prenaient à son humeur bizarre, à son caractère, tandis qu’il possédait tout bonnement cette qualité que les Anglais nomment excentricity . Tantôt il apparaissait superbement vêtu, comme Crébillon le tragique, tantôt il affectait une singulière indifférence en fait de vêtement ; on le voyait tantôt en voiture, tantôt à pied. Tour à tour brusque et bon, en apparence âpre et avare, mais capable d'offrir sa fortune à ses maîtres exilés, qui lui firent l’honneur de l’accepter, pendant quelques jours. Aucun homme n’a inspiré plus de jugements contradictoires. Quoique capable, pour avoir un cordon noir, que les médecins n’auraient pas dû briguer, de laisser tom-

ber à la Cour un Imre d'heures de sa poche, il se moquait lui-même de tous. Il avait un profond mépris pour les hommes, après les avoir observés d’en haut et d’en bas, après les avoir surpris dans leur véritable expression au milieu des actes de l’existence les plus solennels et les plus mesquins. »

Nous ajouterons, contrairement à l’opinion de Balzac, que le nom de Dupuytren est toujours demeuré aussi fameux dans le monde des lettres que dans les cercles scientifiques. Sainte-Beuve qui débuta dans la vie par des études médicales, rappela plus d’une fois qu’il avait eu l’honneur d’être à l’Hotel-Dieu l’un des externes du célèbre chirurgien.

La postérité a oublié les défauts et les erreurs que les contemporains de Dupuytren lui ont trop rigoureusement reprochés. Elle a reconnu la légitimité de la renommée universelle qu’il avait acquise et elle a confirmé l’hommage que la science, dégagée des passions du temps, a fini par rendre avec équité au plus grand chirurgien du xix® siècle.

Elle a mis en relief les éminentes qualités du Maître, elle a pardonné les travers et les défaillances d’un praticien incomparable ; elle y a vu comme la rançon que les esprits les plus élevés paient à la nature humaine. Elle a jugé avec admiration et avec sympathie, un homme qui, après s’être élevé de la condition la plus humble au plus haut rang dans son art, après avoir ajouté un nom de plus

aux gloires de la France, a cependant encore augmenté le nombre déjà trop considérable des génies malheureux.

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