‹ MalgaigneChapitre 8 sur 13 · ROUX · texte numérisé non relu

ROUX

Malgaigne prononça, le 19 novembre 1853, dans la séance publique de la Faculté de médecine de Paris, l’Eloge de Roux. Ce discours contient sur le chirurgien célèbre, sur ses travaux et sur l’art auquel il avait consacré sa vie, les détails les plus instructifs. Nous y trouvons, successivement retracés le caractère de Roux, la nature de ses œuvres, les progrès qu’il fit faire à la science et l’état de la chirurgie française de son temps.

Malgaigne nous avertit au début qu’il nous présentera le portrait véritable de Roux. 11 ajoute avec raison ; « J’ai pensé que, pour un tel homme, les molles complaisances du panégyrique ne valaient pas la virile impartialité de l’Histoire. La plus vive lumière est toujours mêlée d’un peu d’ombre. »

Philibert-Joseph Roux était né en 1780 à Auxerre. Son père, maître en chirurgie, lui donna les premières leçons et il l’expédia à quinze ans et demi, le sac sur le dos, à l’armée de Sambre-et-Meuse, avec une commission d’officier de 3® classe.

11 fut envoyé à l’hôpital d’Aix-la-Chapelle. Sa vie touchait au dénûment et Malgaigne rappelle à ce sujet ce qui suit: « Il recevait comme officier de

santé de 3® classe une solde de 200 francs par mois, en assignats, ce qui ne suffisait pas toujours à avoir du pain et M. Gama a raconté comment, dans le naême temps et dans un hôpital voisin, une douzaine d’officiers de santé affamés (il était du nombre), furent surpris par un commissaire des guerres nantis chacun d’une demi-ration de pain qui n’était pas portée sur les livres de l’hôpital. Ils furent dénoncés et il leur en eût coûté cher peutêtre, si Percy, averti à temps, ne les eût dérobés aux recherches par un prompt changement de résidence. Roux se plaisait à raconter par quels expédients plus ingénieux que réglementaires, il avait réussi à réunir une ample provision de vivres en prenant d’ailleurs si bien ses mesures que les commissaires des guerres n’en surent jamais rien. Enfin une loi de janvier 1796, assurant aux chirurgiens militaires des rabais en nature avec un supplément de huit livres par mois en numéraire, les délivra du moins du danger de mourir de faim.

Roux revint à Paris, il échoua aux examens du Val-de-Gràce et il dut vivre avec une pension de 50 francs par mois, en continuant ses études médicales.

Malgaigne décrit l’Ecole de Paris à cette époque et ses chefs dont les noms ne sont pas oubliés, même des profanes : « Trois hommes, dit-il, s’étaient mis en tête du mouvement, et lui imprimaient leur direction. C’était d’abord Corvisart,

MALÜAIGNE

esprit exact et positif, dédaigneux des théories, qui eût volontiers réduit la médecine à la pratique, la pratique au diagnostic, mais qui avait donné au diagnostic une précision jusqu’alors inconnue, en l’assujettissant au contrôle de l’anatomie pathologique. D’un autre côté marchait Pinel, embrassant de ses regards un plus vaste horizon, moins soucieux de l’art que des doctrines et qui, appliquant à la médecine, la méthode des sciences pures, venait de porter dans le chaos des anciennes classifications, une lumière inattendue. Sous les efforts si divers de ces deux puissants novateurs, la pathologie interne était remuée jusque dans ses fondements. L’anatomie et la physiologie recevaient l’impulsion de Chaussier, génie ardent mais incomplet et qui prétendait réformer à la fois les mots et les choses. »

Roux se lia en 1798 avec Bichat qui venait d’ouvrir un amphithéâtre d’anatomie ; il trouva en lui de quoi répondre à toutes ses aspirations, et bientôt ils se sentirent entraînés l’un vers l’autre par une affection que le temps ne fit que fortifier. Un professeur de vingt-six ans, un auditeur de vingt-huit, après la leçon, redevenaient aisément camarades...

Roux partageait, au besoin il eut excité le goût de Bichat pour le théâtre, et il a raconté comment, d’une soirée à l’autre, après s’être attendris aux scènes tragiques de Racine, ils allaient se pâmer de rire aux bons mots de Brunet.

Quand la carrière scientifique de Bichat commen-

cée à vingt-six ans fut fermée par la mort le 22 juillet 1802, Roux était à son chevet et il ne l’avait pas quitté un seul jour dans ces dernières années. 11 partageait l’enthousiasme des auditeurs de son ami pour sa création de l’anatomie pathologique.

Roux continua l’Ecole de Bichat, il publia divers travaux qui répandirent son nom. En 1802, il concourut avec Dupuytren pour une place de chirurgien de seconde classe à l’Hôtel-Dieu, il ne fut pas nommé, mais tous ses contemporains s’accordent à dire que, dans plus d’une épreuve, il éclipsa son redoutable compétiteur et qu’il tint jusqu’au dernier jour la victoire incertaine.

Malgaigne rapporte les difficultés qu’avaient alors Bichat, Roux et leurs collègues à se procurer des cadavres pour les dissections; on ne les obtenait qu’à prix d’argent, des hospices ou des gardiens des cimetières par des manœuvres secrètes. 11 raconte à ce propos cette curieuse anecdote qui peut nous édifier complètement sur les mœurs d’autrefois.

« Le cimetière de Clamart appelé alors le cimetière Sainte -Catherine ou de son nom révolutionnaire Cimetière Catherine, caché dans des ruelles désertes, au fond d’un quartier misérable, était le théâtre ordinaire de ces razzias. Il fallait avoir des intelligences dans la place ; Bichat était entré en relations avec le fossoyeur nommé Allart, homme de sac et de corde, qui cependant s’était tellement laissé gagner par le caractère de Bichat qu’après sa mort il s’engagea

solennellement à respecter son cadavre, à n’enterrer même aucun corps par-dessus et qu’il tint à moitié sa promesse. Roux hérita de la confiance et même un peu de l’affection de maître Allart et grâce à cet heureux concours, son amphithéâtre ne chôma jamais. Il racontait les détails de ces étranges expéditions où ne manquaient ni les émotions ni le péril. Mais pour la jeunesse entreprenante le péril est un attrait de plus. Roux voit les provisions épuisées, les tables vides ; si l’on n’y prend garde, la leçon risque de manquer demain. L’expédition s’organise, on attend la nuit qui cache tout sous son ombre, il faut que la nuit soit bien noire, car un rayon de lune les trahirait. Ils partent, conduisant avec eux une voiture couverte, avec toutes sortes de précautions pour ne pas faire retentir le pavé criard ; ils s’arrêtent contre le mur du cimetière, la voiture même sert à l’escalade ; derrière le mur le fossoyeur complice les attend. Une lanterne sourde éclaire les tombes marquées à l’avance, la pioche fait son œuvre, le cercueil restitue ces reliques humaines qu’on croyait bien lui avoir confiées à jamais; quand le nombre est atteint on dispose les fardeaux, on leur fait franchir la muraille et, si la voiture s’emplit sans encombre, l’amphithéâtre en aura pour huit jours.

Une nuit, quand déjà les cadavres empilés près du mur, attendaient qu’on les hissât par-dessus, l’un des ravisseurs enjambant la muraille poussa un cri de stupéfaction et d’effroi ; la voiture avait disparu.

Etait-ce un méchant tour d’un ironique désœuvré ou le fait de quelque ronde de nuit qui avait trouvé suspecte une voiture abandonnée à cette heure sur la voie publique. Quoi qu’il en soit, on chercha vainement la voiture, aux environs, et nos ravisseurs de corps morts étaient fort en peine de leur capture, quand, par bonne fortune, vint à passer un fiacre attardé, on l’entoure, on expose l’urgence, on le met en réquisition. Le cocher montra d’abord des répugnances et des scrupules, mais, un honnête pourboire lui ayant fait considérer plus mûrement les choses, il finit par trouver l’affaire superbe et chargea tout ce qu’on voulut. Tandis que ces choses se passaient, il y a à peine un siècle, que faisait donc la police?... »

Malgaigne énumère ensuite les premiers travaux de Roux, sur lesquels nous ne nous arrêterons pas ici à cause de leur caractère spécial. Le jeune docteur devint à vingt-neuf ans chirurgien en chef adjoint à l’hôpital Beaujon ; il épousa en 1803 la fille de Boyer qui l’attira auprès de lui, à la Charité, comme chirurgien en second.

Roux était louche, Malgaigne raconte la façon dont il parvint à se débarrasser du strabisme divergent de l’œil droit qui l’avait longtemps préoccupé et même gêné dans le cours de ses opérations anatomiques.

Un jour, en relisant ce queBuffon a écrit du strabisme, Roux fut frappé de cette observation du

célèbre écrivain qu’une très grande inégalité de force entre les deux yeux est véritablement une cause de déviation, mais que pour agir de concert, ils n’onl nul besoin d’une égalité parfaite, en sorte que, si la vue est un peu étendue, l’inégalité pourrait dépasser un quart sans entraîner le dérangement des axes oculaires. Ceci établi, la conséquence n’était-elle pas évidente? Que fallait-il pour la guérison, sinon restituer à l’œil dévié sa force perdue et pour cela l’exercer avec persévérance? Roux s’exerça à lire, à écrire alternativement avec l’œil droit, l’œil gauche étant couvert, tantôt avec les deux. 11 persistait des heures entières pendant la nuit. Enfin il annonça à la Société de médecine sa guérison, il en rendit compte dans ses ouvrages sans se nommer, mais en trahissant l’individualité d’une personne à qui il prenait le plus vif intérêt.

Un voyage que Roux fit dans la Grande-Rretagne, en 1814, l’initia aux pratiques des chirurgiens anglais, aux réformes déjà en vogue de l’autre côté du détroit, et exerça sur la direction de son esprit à son retour en France et sur ses méthodes nouvelles la plus heureuse influence.

En France alors, écrit Malgaigne, la science semblait être retombée sous le joug de l’autorité et, dans les Cours, comme à la Clinique de Boyer, le culte de la tradition touchait de près à celui de l’immobilité. Alors commença entre le beau-père et le gendre une lutte incessante qui dura plusieurs années.

Boyer était désolé d’avoir pris un chirurgien pour gendre.

En 1818, Roux se présenta pour la place de professeur de la pathologie externe, mais la Faculté de médecine lui préféra Marjolin.

L’année suivante, une opération faite par Roux hardiment sur un étudiant anglais nommé Stephenson, relative au voile du palais, fit entrer dans la science une découverte considérable : la staphylorrhaphie (opération par laquelle on remédie par des points de suture à la division du voile du palais).

En 1820, Roux fut nommé professeur de pathologie externe, lors de la retraite de Percy. Il était déjà membre de l’Académie de médecine.

En 1825, il se présenta à l’Académie des sciences, qui l’avait couronné pour sa staphylorrhaphie mais qui lui préféra cette fois Dupuytren. Il n’y entra qu’en 1834, à la mort de Boyer son beau-père.

Ün seul homme dépassait Roux, c’était Dupuytren.

Cependant, après la mort de ce dernier survenue en 1835, la fortune sembla abandonner Roux. Il quitta son hôpital de la Charité qu’il avait rendu célèbre, entra à l’Hôtel-Dieu qui passait pour le premier hôpital du monde.

Il fut mal accueilli par les internes de Dupuytren, portant le deuil tout récent de leur maître, enthousiastes de sa mémoire eC comme autrefois ces vieux soldats de l'Empire^ s'indignant de servir sous un autre drapeau.

Malgaigne compare les deux chirurgiens de la façon la plus heureuse. « A la parole grave, mesurée de Dupuytren, dont la bouche superbe ne s’ouvrait que pour rendre des oracles, succédait une sorte de causerie amicale, familière jusqu’à l’enjouement, abondante jusqu’à la prodigalité, pleine de confiance et d’aveux. Dupuytren cachait ses faiblesses, ne laissait voir que le génie de la chirurgie, toujours infaillible, dût la vérité en souffrir. Roux montrait l’homme avec ses incertitudes et ses erreurs, dût en souffrir sa renommée. Dupuytren n’étalait pas ses revers ; son successeur n’était pas accoutumé à tant de prudence et ce fût là ce qui le perdit. Sa loyauté devint une arme aux mains de ses ennemis et l’on organisa contre lui une guerre sourde et perfide à laquelle tout autre peut-être aurait succombé. »

Roux, après avoir plié sous le premier choc, ne se laissa pas abattre, il reconquit sa popularité compromise ; il reprit, avec les soins d’une clientèle importante, le cours de ses travaux scientifiques, mais les fatigues de sa vie l’arrêtèrent peu à peu dans sa brillante carrière, et il succomba le 23 mars 1854.

A la fin de son Éloge de Roux qui, par l’éclat du style, la profondeur des vues, la peinture du maître et de son temps, dépasse de beaucoup la mesure des oraisons funèbres, Malgaigne dit dans un beau mouvement d’éloquence. « Le poète latin a peint dans une vivante image les générations qui se

succèdent et, semblables à des coureurs dans l’arène,

<c Passent de main en main le flambeau de la vie. »

nous aussi, amants delà science, nous avons quelques ressemblances avec ces coureurs ; les générations passées nous ont tendu le flambeau sacré que nous devons transmettre aux générations nouvelles. Heureux ceux qui ont pu le faire briller d’une plus pure lumière et dans cette course indéfinie le porter un peu plus en avant ! »

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