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CHAPITRE V

Procès de Jdles Guérin contre Malgaigne

Malgaigne qui avait combattu, dans le Journal de chirurgie^ les théories et la pratique du chirurgien Jules Guérin, eut à soutenir en 1843, contre ce dernier un procès qui eut un grand retentissement dans le monde scientifique.

Son adversaire était, malgré certains travers et des habitudes professionnelles décriées par plusieurs de ses collègues, un homme de la plus haute valeur.

Il suffit, pour s’en convaincre, de résumer les traits principaux de sa longue carrière.

Jules-François Guérin était né en 1801, à Boussu, ancien département de Jemmapes, en Belgique.

Il commença ses études classiques à Louvain et il vint les achever à Paris. 11 se tourna ensuite vers la médecine ; il eut pour maîtres, Chaussier, Boyer et Roux. Reçu docteur en 1826, il fonda en 1830, la Gazette médicale qu’il dirigea pendant toute sa vie avec une autorité croissante. Il apportait à la rédaction de cette feuille une ardeur passionnée qui l’entraînait souvent à des polémiques regrettables.

mais, avec son expérience et son savoir, il rendit à la science de grands services par les travaux qu’il publia dans ce journal et par son zèle pour plus d’une réforme qui fut adoptée, soit de son temps, soit après lui, dans la pratique comme dans l’enseignement de la médecine.

En 1833, Jules Guérin obtint de l’Institut, un des prix Montyon pour ses travaux sur le choléra.

Il consacra d’abord son activité à l’orthopédie. Il obtint en 1837, le grand prix de chirurgie qui avait été proposé trois fois par l’Académie des Sciences pour un travail intitulé :

Détermination scientifiquement rigoureuse des principes^ méthodes et procédés de l' orthopédie , sous le double rapport de la pratique et de la théorie.

Il avait créé, en 1834, à Passy, dans le château de la Muette, un établissement orthopédique où il appliqua les règles de l’anatomie et de la physiologie au soulagement d’infirmités qui n’avaient pas, avant lui, attiré autant l’attention et les efforts de la chirurgie française.

En 1839, il fut chargé par le Gouvernement d’une clinique orthopédique à l’hôpital des Enfants. Il fut nommé à ce poste sans concours, contrairement aux usages, ce qui mécontenta les chirurgiens des hôpitaux, que les polémiques de Jules Guérin dans la presse et sa façon d’agir dans l’exercice de sa profession, avaient déjà éloignés de lui.

En 1842, Jules Guérin devint membre de l’Aca-

démie de médecine ; il brilla souvent à la tribune de cette assemblée par son talent oratoire et par ses connaissances profondes de l’art de guérir, non seulement dans la partie qui semblait être son lot particulier, mais dans toutes les questions. Son ardeur dans la discussion, son attachement à ses idées particulières, l’énergie et la vivacité de sa parole, lui attirèrent encore dans cette assemblée, plus d’une antipathie personnelle malgré son mérite supérieur.

En 1852, Jules Guérin remporta une seconde fois, à l’Institut, le prix de chirurgie pour la généralisation de l’anatomie sous-cutanée et, en 185T, il obtint une troisième fois le prix de Montyon pour ses travaux.

Ses œuvres furent considérables, elles ne se bornèrent pas à l’orthopédie, elles s’étendirent, par la nature encyclopédique de l’esprit de leur auteur, aux sujets les plus divers, qu’il traitait avec une égale supériorité : les plaies sous-cutanées, le choléra, la tuberculose, etc.

Il fut plus admiré qu’aimé ; plus d’une de ses polémiques fut malheureuse ; on peut citer entre autres celle qu’il soutint contre Pasteur dont il rejetait les théories microbiennes, à l’imitation d’ailleurs d’un certain nombre de grands praticiens de son époque.

Il garda jusqu’à la fin de sa vie, toute la vigueur de son esprit et tout son zèle pour la science ; car, en

1884, il se rendit encore à Marseille et à Toulon, lors d’une épidémie cruelle de choléra.

Il mourut le 25 janvier 1886, aux îles d’Hyères, ù l’âge de quatre-vingt-cinq ans.

En nous reportant à l’année 1843, nous voyons alors Jules Guérin engagé dans une lutte ardente contre les grands chirurgiens de son temps, qui étaient hostiles à ses idées.

Les polémiques de la Presse, les discussions de l’Académie de médecine avaient revêtu un caractère marqué de passion et d’aigreur.

L’établissement de l’Institut orthopédique de Jules Guérin, la façon dont il faisait valoir les résultats, vrais ou exagérés de ses traitements, les statistiques incomplètement vérifiées qu’il produisait àl’appui de ses théories, lui avaient rendu peu favorable une partie du monde médical : Velpeau, Bouvier et bien d’autres praticiens célèbres, contestaient la réalité et la portée des expériences de Jules Guérin, ses opinions sur la ténotomie ou section des tendons, sur la myotomie, ou section chirurgicale des muscles, appliquée à la guérison de certaines déviations de l’épine dorsale.

Malgaigne avait déjà été mêlé à diverses discussions de cet ordre ; il avait combattu dans le Journal de Chirurgie^ avec force, plus d’une fois, les allégations de Jules Guérin et sa pratique.

En août 1843, Malgaigne dans le Journal de Chirurgie^ traitant de quelques illusions orthopédiques,

à roccasion du relevé général du service orthopédique de M. Jules Guérin, s’exprima en ces termes :

« Nous avons à remplir un triste et rigoureux devoir que nous eussions désiré éloigner de nous, et devant lequel, en effet, nous aurions reculé, sans doute, si la dignité et la moralité de Fart ne nous avaient paru si fatalement intéressées. »

Cet article, qui contenait une critique ardente de l’œuvre de Jules Guérin, produisit une vive sensation.

Il contestait les guérisons opérées par Jules Guérin ; ses relevés, ses statistiques ; tout était discuté avec une vivacité extrême.

Jules Guérin, le 24 août, répondit dans la Gazette des Hôpitaux^ en présentant une justification fort longue de sa conduite, en accusant Malgaigne de partialité calomnieuse et en lui reprochant une mauvaise action.

Malgaigne répliqua à Guérin par une lettre, dont nous laissons de côté la partie technique pour ne citer que la conclusion qui est belle :

« En vérité, sommes-nous donc venus jusqu’à cette heure, sans que le droit sacré d’une juste critique ait été reconnu, sans que la nécessité d’user de ce droit dans toute son étendue ait frappé des esprits honnêtes et courageux, sans que quelque grand exemple de justice scientifique ait^vengé la science et la vérité outragées ?

« 11 n’y a pas vingt ans qu’un homme de génie, emporté par de trop fortes illusions, annonça, en

preuve delà supériorité de sa doctrine, des résultats à peu près comparables k ceux que M. Guérin n’a pas craint de publier. Il se refusait à toute vérification ; malgré lui, et à travers des obstacles bien plus grands que ceux que j’ai eu à vaincre, ses cahiers de visite furent fouillés, l’erreur fut démasquée, la réalité mise au grand jour, et, dès cette heure, c’en fut fait de l’école physiologique.

« Toute la médecine française applaudit alors ; M. Guérin lui-même, un peu trop oublieux aujourd’hui de ses précédents, battit des mains à ce grand exemple, et plus tard, il eut l’insigne honneur de l’imiter. Broussais, dans un aveuglement inconcevable, prétendait qu’il guérissait 5 cholériques sur 6. M. Guérin se procura l’état officiel des cholériques au Val-de-Grâce, et il apporta tout triomphant, dans la discussion, les chiffres victorieux que lui avaient fourni ses recherches.

« Il fallait voir alors comment l’habile, mais encore bien jeune créateur de la Gazette médicale traitait le vieil athlète du Val-de-Grâce. « Nous le disons hautement, s’écriait-il, sans le respect qu’on doit au nom d’un homme qui a rempli l’Europe du bruit de ses travaux, nous ne saurions qualifier les m.oyens qu’il a employés pour tromper le public... S’il s’était borné à dire à son auditoire ce qu’il a fait répéter par tous les journaux de Paris, nous aurions laissé à chacun le soin d’apprécier, au lit du malade, l’exactitude de ses assertions. Mais il a répandu dans

toute la France les assurances les plus positives de succès qu’il n’avait pas obtenus. Nous a\ons cru. pour l’honneur de nos confrères, et dans l’intérêt de la science et de l’humanité, devoir protester contre de semblables assertions, afin d’éclairer le& praticiens sur la valeur d’une méthode que nous regardons comme pernicieuse... Nous savons que nous avons pleinement réussi dans cette louable entreprise qui n’était qu’un acte de justice ; et loin de nous en repentir, nous serons prêts à recommencer toutes les fois que l’occasion s’en présentera.

« C’était un langage hautain et superbe, qu’il n’est pas donné à tous d’imiter ; pour moi je n’ai pas pensé que la vérité eût besoin de grands éclats, et je veux espérer encore qu’il n’y aura pas lieu de retourner contre M. Guérin ses cruelles paroles.

« Que répondait cependant M. Broussais? Il criait à la calomnie, à la persécution ; il accusait son adversaire d'indignes insinuations et de mauvaise action. Le langage des passions irritées est partout le même. M. Guérin lui renvoya une petite phrase très juste, très nette, très correcte, et que cette fois nous nous croyons parfaitement en droit de prendre à notre usage :

« Nous ne devons pas exiger de M. Broussais de& remerciements pour cette dissertation ad hominem; mais la modération qui convient à ceux qui ont tort, et surtout Injustice, qui est un devoir pour tout le monde. »

Des chirurgiens des hôpitaux de Paris s’émurent de la façon yiolente avec laquelle Jules Guérin attaquait dans son journal ses adversaires. Ils exprimèrent leur mécontentement, quand Jules Guérin fut parvenu à obtenir du Conseil des hôpitaux la nomination d’une commission pour apprécier et juger ses actes. Ils protestèrent, de la façon la plus vive, par une lettre collective contre les idées, les statistiques erronées et les actes de Jules Guérin dont ils n’admettaient pas d’ailleurs le choix irrégulier pour le poste qu’il occupait à l'hôpital des Enfants. Ils s’élevèrent contre l’intrusion dans les services de la chirurgie de quelques hommes qui n’avaient pas suivi la voie du concours, tracée par les règlements. Parmi les signataires des divers articles publiés dans ces circonstances, nous remarquons les noms de Malgaigne, Velpeau, Lisfranc.

Bien que Jules Guérin eût à sa disposition, pour se défendre, la Gazette médicale qu’il dirigeait et qu’il ne cessât pas d’adresser aux journaux qui avaient accueilli les attaques de ses adversaires de longues lettres de justification, il crut devoir recourir à un procès en police correctionnelle contre deux des chirurgiens des hôpitaux de Paris signataires de la pièce ci-dessus relatée : Malgaigne et Vidal (de Cassis) .

En octobre 1843, il les assigna devant la sixième chambre du tribunal de la Seine. 11 demandait leur condamnation aux peines de la diffamation et de

l’injure et à 20 000 francs de dommages -intérêts chacun, applicables à l’amélioration des services orthopédiques de l’hôpital des Enfants.

Ce procès mettait en jeu la liberté de penser et d’écrire, avec des questions techniques de science et de pratique, que les juges d’un tribunal parisien ne semblaient pas être en état de trancher.

Une grande émotion se produisit dans le monde médical, quand il apprit que deux de ses membres étaient l’objet de semblables poursuites.

La Presse et les Sociétés savantes partagèrent les sentiments de réprobation qu’excitait la résolution prise par Jules Guérin.

Ce dernier sembla vouloir attiser encore le feu, car il écrivit audacieusement dans son journal : « M. Guérin prévient tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé au système d’injures déféré aux tribunaux qu’ils seront surveillés de près désormais, petits et grands, diffamations publiques ou privées, nul ne sera laissé de côté. »

Une déclaration en faveur de la liberté de discussion en matière scientifique fut signée. Elle était ainsi conçue :

(c Nous soussignés, professeurs de la Faculté de médecine de Paris, membres de l’Académie royale des sciences, membres de l’Académie royale de médecine ou d’autres Sociétés savantes. Docteurs en médecine et en chirurgie des trois Facultés du Royaume,

Consultés par deux de nos confrères, MM. Malgaigne et Vidal (de Cassis), présentement poursuivis en police correc-

lionnelle, pour des articles de critique médicale, sans prétendre nous immiscer dans le fond ou les détails du procès, déclarons adhérer pleinement et sans réserve aux principes suivants :

La liberté de discussion en matière scientifique est le droit le plus sacré et l’une des bases fondamentales de toute science.

La discussion peut et doit s’exercer sur les doctrines et sur les faits.

La discussion des faits porte essentiellement sur leur valeur, sur leur degré d’exactitude, et entraîne nécessairement le droit de les nier, lorsque leur fausseté a été découverte.

En médecine et en chirurgie particulièrement, il est de droit de discuter toute méthode et toute opération nouvelles, de rechercher la valeur des succès annoncés, de les nier lorsqu’on a la preuve qu’ils ne sont pas réels.

Hors de ces principes, il n’y a plus ni discussion, ni art, ni enseignement possibles, ni garantie pour la santé publique; et la Science serait livrée sans défense à la merci de tous les charlatans.

Paris, 8 octobre 1843.

Parmi les très nombreuses signatures données à cette protestation, nous citerons seulement celles de Velpeau, Gruveilhier, A. Bérard, Trousseau, Nélaton, Huguier, Larrey.

Les rédacteurs en chef des journaux de médecine et les rédacteurs des journaux touchant aux sciences, considérant que, si la liberté de discussion est le droit le plus sacré de la science, il importe principalement à la Presse qu’elle n’en reçoive aucun dommage, et que, sans ladite critique, aucun journal

sérieux ne saurait exister, adhérèrent en grand nombre à la protestation des médecins.

La Société de chirurgie, le 18 octobre 1843, adopta sans réserve la déclaration de principes ci-dessus, dans une décision solennelle qu’elle adressa à toutes les sociétés savantes. Elle rappelait que son institution avait pour but l’étude et les progrès de la chirurgie, que la libre discussion des faits était une condition indispensable à cet objet. Elle ajoutait que le droit de libre discussion en matière chirurgicale avait été mis en question dans un procès pendant devant les tribunaux, et que déjà une déclaration de principes formulée à cet égard avait été signée par un grand nombre de médecins et de chirurgiens de Paris, mais qu’il était digne de cette grande manifestation d’être corroborée par les adhésions des sociétés savantes et que la Société de chirurgie ne saurait mieux atteindre le but de son institution, qu’en provoquant elle-même ces adhésions dans tout le Royaume.

Les sociétés savantes répondirent à cet appel ; les médecins de province se joignirent à ceux de Paris pour défendre la liberté de discussion et pour protester contre les procédés de Jules Guérin.

Nous ne citerons à titre d’exemples que deux de ces réponses : l’une d’elles émane de M. Rigal, chirurgien de l’hôpital de Gaillac, membre correspondant de l’Académie de médecine, resté l’ami particulier de Malgaigne. Elle est pleine de raison et de sens.

« Personne au monde ne professe plus d’estime que moi pour le talent de M. Guérin ; par cela même je déplore plus que personne la voie malheureuse dans laquelle il vient d’entrer. Si par impossible MM. Malgaigne et Vidal (de Cassis) étaient reconnus coupables, judiciairement parlant, l’exemple du propriétaire de l’établissement orthopédique (je me trompe) de l’Institut orthopédique du château de la Muette, n’en resterait pas moins, pour prouver à quels expédients sont condamnés les meilleurs esprits, quand des intérêts matériels se mettent forcément pour eux à la place des intérêts de la science, quand l’art est obligé de descendre au niveau d’une industrie. »

La seconde fut publiée par Boucher de Perthes, notre compatriote, si connu par ses découvertes préhistoriques ; il l’écrivait en qualité de président de la société d’Emulation d’Abbeville. Elle contenait une adhésion sans réserves à la déclaration des médecins, de la part de la Société littéraire picarde.

Le procès se présentait dans les circonstances suivantes : Jules Guérin avait été investi sans concours par l’administration des hôpitaux d’un service d’orthopédie à l’hôpital des Enfants. Non content de cette situation exceptionnelle il avait demandé l’agrandissement de son service, ce qui mécontenta les chirurgiens de Paris. Ils protestèrent et recherchèrent quels services avaient rendu l’orthopédie pour être si bien traitée. Jules Guérin, pour prouver

que l’orthopédie méritait la bienveillance publique, présenta au Conseil des hôpitaux et fit publier dans tous les journaux de médecine et politiques une statistique contenant plus de 1 300 cas de malades, avec des résultats extraordinaires attribués à sa méthode et à ses opérations.

Les chirurgiens des hôpitaux de Paris écrivirent une nouvelle lettre en réponse à cet exposé. Malgaigne et Vidal (de Cassis) firent paraître dans les journaux, un article consacré à l’examen des faits de la statistique de Jules Guérin, et ils conclurent, le premier, que le médecin avait eu des illusions orthopédiques, le second, qu’avant de tromper les autres il s’était trompé lui-même.

Jules Guérin somma sur l’honneur les auteurs des lettres signées : Plusieurs Chirurgiens de Paris de se faire connaître, ce que dix-sept d’entre eux firent aussitôt.

Se trouvant en face d’adversaires trop nombreux pour les prendre tous à partie, il en poursuivit deux seulement: Malgaigne et Vidal (de Cassis) dont les articles lui parurent injurieux et diffamatoires. Il assigna en même temps pour délit de connexité, le rédacteur d’un autre journal dont les articles sur cette affaire avaient un autre caractère.

Il faut remarquer que l’action de Jules Guérin s’expliquait d’autant moins, que le tribunal ne pouvait juger le fond de la question ; les preuves en matière de diffamation n’étant pas admises, la jus-

tice ne pouvait apprécier la valeur des faits en euxmêmes, mais prononcer seulement sur la forme légale ou non, donnée à des accusations vraies ou fausses.

La loi interdisant le compte rendu des procès en diffamation, il ne reste que peu de traces des débats judiciaires. L’affaire fut plaidée le 14 novembre 1843, en présence d’un concours nombreux de médecins, de publicistes et de gens de loi. Jules Guérin était assisté de M® Crémieux, Vidal (de Cassis), de M®® Plocque et Bethmont, Malgaigne n’avait pas d’avocat. Henroz, journaliste mêlé à cette poursuite, avait pour défenseur Jules Favre.

Ap rès la plaidoirie de Crémieux, Malgaigne présenta sa défense, « C’est ici, dit le directeur de la Gazette des hôpitaux^ que nous regrettons de ne pouvoir reproduire cette improvisation brillante, animée, pleine de noblesse et de dignité, de force et de courage, qui pendant trois quarts d’heure a tenu l’auditoire sous le charme d’une parole incisive.

« Quelques applaudissements se font entendre, réprimés aussitôt par le respect dû à la justice. M. Malgaigne reçoit les félicitations de ses confrères et des membres du barreau qui l’entourent. »

Bethmont prit la parole, au nom de la Société de Chirurgie, et défendit les lettres publiées dans le Siècle et dans la Gazette des hôjntaux.

Plocque plaida pour Vidal (de Cassis).

Le 17 novembre Jules Favre défendit Henroz, et

Jules Guérin à son tour parla pendant plus de deux heures.

Le procès attirait l’attention de tout Paris, à raison de la question de liberté de discussion mise en jeu. Partout dans les cercles, dans les salons, dans les Académies, il était le sujet des conversations, et la conduite de Jules Guérin avait peu d’approbateurs. Le fond de raffaire demeurait toujours la sincérité de la statistique publiée par le plaignant et Injustice n’avait point à trancher une semblable question.

Le 22 novembre 1843, l’avocat du roi, Anspach, conclut à la condamnation de tous les inculpés, en écartant le délit de connexité et de complicité. Il était juif comme Crémieux, et un auditeur narquois dit alors à demi- voix : «Dieu des Juifs, tu l’emportes ! »

Le 24 novembre les avocats répliquèrent. Malgaigne, après eux, termina sa défense par une allocution ferme et vigoureuse, dont l’effet sur l’auditoire fut considérable.

Le 28 novembre, la 6® Chambre, présidée par M. Perrot de Chezelles, rendit son jugement. Malgaigne fut renvoyé des fins de la plainte. Vidal (de Cassis) absous sur la question de diffamation fut condamné à 100 francs d’amende et à 300 francs dédommagés intérêts pour injures publiques. Henroz seul fut condamné pour diffamation.

Nous relevons, dans les motifs du jugement, ce qui suit :

« En ce qui concerne les poursuites de Jules Guérin, contre Malgaigne, Vidal (de Cassis) et llenroz ;

« Attendu que Jules Guérin, en insérant dans la feuille du premier juillet 1843 du journal la Gazette médicale^ dont il est rédacteur en chef, un tableau statistique intitulé : Relevé général du Service orthopédique de l'hôpital des Enfants^ service dont il s’est chargé, s’est par cela même soumis à l’examen et au contrôle publics, et surtout des personnes ayant intérêt à vérifier et discuter l’exactitude et la valeur des succès annoncés ;

(( Attendu que les inculpés ont tous trois cet intérêt, en leur double qualité de docteurs en médecine et de rédacteurs de journaux de chirurgie et de médecine ; mais qu’il y a lieu toutefois de rechercher si la discussion à laquelle elles se sont livrées, a dépassé les limites d’une critique scientifique et sincère et présente les caractères de difiamation et d’injure envers Jules Guérin ;

« En ce qui concerne Malgaigne particulièrement :

» Attendu, quant aux articles publiés dans le journal le Siècle, du 6 août 1843 et dans le numéro de la Gazette des Hôpitaux du 9 septembre de la même année, qu’il n’est nullement justifié qu’il ait participé d’une façon quelconque à leur rédaction ou à leur publication ; et que si, dans une lettre signée de lui et de quinze autres chirurgiens, et qui a été publiée dans la Gazette des hôpitaux le 28 sep-

lembre, il a déclaré en prendre la responsabilité, celte déclaration, dans les termes où elle est conçue et dans les circonstances où elle a été faite, ne saurait cependant le rendre responsable vis-à-vis de la loi, du fait de cette publication ;

« Attendu, sur les articles publiés dans le Journal de Chirurgie de juillet, août et septembre dernier, que s’il résulte des débats que, sur certains points, il s’en est rapporté trop facilement à des documents sans valeur et a légèrement accueilli et publié des renseignements à lui transmis, et s’il est d’ailleurs constant qu’il est sorti d’une discussion sage et modérée que lui commandaient particulièrement le rang qu’il occupe dans la science, l’importance et la publicité de son journal, il est néanmoins suffisamment établi qu’il n’a pas agi dans des vues d’intérêt privé, et que sa critique a été sérieuse et sincère ;

« Attendu quant à l’inculpation d’avoir participé dans un but coupable aux publications faites par Vidal de Cassis et Henroz, qu’il n’existe contre lui aucun indice de culpabilité. »

Jules Guérin fit bonne mine à mauvais jeu. 11 déclara d’abord dans son journal que, si Malgaigne avait été renvoyé de la plainte, il avait toutefois reçu une censure qui équivalait à une condamnation morale de son système de critique soit pour le fond, soit pour la forme.

Par une singulière contradiction, peu de jours après le jugement rendu, Jules Guérin en interjeta

appel; mais il expliqua qu’il l’avait fait pour se joindre aux appels faits par le ministère public et l’un des plaideurs.

Malgaigne conçut alors la pensée de porter la question devant l’Académie de médecine et l’Académie des sciences qui seraient plus en état de la résoudre qu’un tribunal correctionnel.

Le 10 février 1844, le procès revint devant la chambre des appels de police correctionnelle de la Cour de Paris, présidée par M. Moreau. Jules Guérin avait adjoint à M® Crémieux M® Billault qui parla le premier en sa faveur.

Malgaigne, comme en première instance, plaida lui-même. Dans un discours qui dura quatre heures, il suivit pas à pas l’argumentation de son adversaire et il obtint un vif succès personnel.

Le 17 février 1844, la Cour rendit nn arrêt par lequel elle confirma le jugement de première instance et renvoya Malgaigne des fins de la plainte.

Nous avons en vain recherché cet arrêt au Greffe de la Cour de Paris ; cette partie de ses archives a été détruite en 1871 dans l’incendie du Palais de Justice.

Le souvenir de ces audiences émouvantes n’a pa& disparu dans le monde judiciaire. Un des anciens avocats de notre temps, Magnier, nous racontait qu’il avait assisté aux débats, que le succès de Malgaigne à l’audience avait été extraordinaire, et que plus d’un maître du barreau lui avait déclaré que s’il

était venu au Palais, il y aurait conquis assurément l’une des premières places. « Vous étiez né avocat, » lui dit alors Belhmont, l’une des gloires du barreau parisien. » Cet éloge si grand était cependant audessous encore de la vérité, Malgaigne était plus qu’un avocat, c’était un orateur.

Le monde médical vit avec satisfaction les droits de la critique reconnus/ et les adversaires de Jules Guérin ne manquèrent pas de triompher de son insuccès.

En ce temps, tout finissait par des banquets ; en mars 1844, eut lieu, dans les salons de Véfour, alors universellement célèbres, un dîner offert par la Société de chirurgie à Malgaigne, Vidal (de Cassis). Betlimont, Plocque, Jules Favre ; Marjolin, invité à cette réunion, en portant le toast d’usage dit : « Votre cause. Messieurs, était belle, elle était sainte, elle a eu les sympathies des hommes honnêtes qui, tous, reconnaîtront vos eflorts. »

Le O avril 1844, Malgaigne, candidat à la place vacante dans la section de Médecine opératoire, vint lire à l’Académie de médecine un mémoire sur la valeur réelle de l’orthopédie et spécialement de la ténotomie rachidienne dans le traitement des déviations latérales de l’épine.

Dans cet écrit, les doctrines de Jules Guérin sont discutées, jugées avec rigueur. Ce travail suscita au début certains orages dans l’Académie. Il fut renvoyé à une commission. Velpeau, qui était hostile à

la pratique et aux idées de Jules Guérin, fut chargé du rapport. 11 concluait en déclarant :

1° Que Malgaigne avait bien mérité de la pratique en montrant sous leur véritable jour des faits présentés jusque-là d’une façon inexacte ou incomplète ;

2° Que des remerciements lui étaient dus pour avoir fait ressortir de ces faits des vérités, dont la connaissance n’importait pas moins à la sécurité des familles, qu’à la science et à la dignité de la profession médicale.

Une discussion passionnée s’engagea à l’Académie de médecine entre le rapporteur et Jules Guérin. Les amis de ce dernier auraient voulu faire infliger un blâme indirect à Malgaigne par l’Académie, mais elle s’y refusa, après un vote, où, sur l’avis des deux tiers de ses membres, l’insertion au Bulletin du Mémoire si discuté fut à la fin prescrit.

De son côté, le 19 février 1844, l’Académie des sciences avait reçu de Malgaigne une lettre développée sur l’abus et le danger des sections tendineuses et musculaires, dans le traitement de certaines difformités.

Les médecins qui, en dehors de leur art et de leurs connaissances scientifiques aiment et cultivent les lettres et les pratiquent, sont rares; ceux qui ont eu des succès oratoires en dehors de leurs chaires de professeurs ou des réunions académiques sont encore moins nombreux. Malgaigne avait démontré, dans

le procès qu’il eut à subir, qu’il savait aussi bien parler devant un tribunal qu’à l’École de médecine ou à l’Académie.

Il nous rappelle un médecin du xvii® siècle, dont il a été déjà parlé, dans cette Étude : Gui Patin, le médecin le plus gaillard de son temps, disait Ménage, que Sainte-Beuve nous représente avec son masque de franc picard et d’homme probe. On connaît son esprit mordant et satirique, son éloquence qui attirait un concours considérable d’auditeurs au pied de sa chaire de professeur, et son talent d’écrivain que nous admirons encore dans sa correspondance vive, spirituelle et originale. Son humeur était peu commode, elle l’entraînait à des discussions de toute nature, mais, quand il avait à soutenir ou ses intérêts propres ou ceux de la Faculté de médecine, il ne craignait pas de se mettre en avant et de plaider lui-même sa cause devant les Cours de justice.

Son procès contre Théophraste Renaudot est demeuré célèbre. Ce dernier, en fondant la Gazette de France^ voulait en faire un centre commun de renseignements, il donnait des consultations gratuites, il s’offrait à procurer des médecins et des médicaments ; lui-même, sorti de la Faculté de Montpellier, prétendait exercer son art à Paris, sans l’autorisation de la Faculté de cette ville. Gui Patin, doyen de la Faculté, attaqua Renaudot de la façon la plus ardente, dans plusieurs écrits où il flétrissait le trafic organisé par Renaudot et le traitait lui-même de

Nebulo hehdomarius. Renaudot poursuivit Gui Patin devant les juges des Requêtes de rilôtel.

A l’audience du 12 août 16-42, Gui Patin présenta lui-même sa défense ; son plaidoyer remporta le plus grand succès par son éloquence, son érudition, la rigueur de l’argumentation et les traits pénétrants d’une verve incisive. Gui Patin persuada à ses juges que les paroles incriminées ne constituaient pas une injure : il fut acquitté. U dit à Renaudot assistant à l’audience : « En entrant à l’audience, vous étiez camus, vous avez gagné par votre procès d’en sortir avec un pied de nez. »

En 1645, Gui Patin eut à soutenir un second procès contre les apothicaires, qu’il avait traités, dans une thèse, d'ignari nebulones^ en ajoutant que le fatras de remèdes qui sortaient de leurs officines ne servait 'pas plus à la guérison des malades que la chaux et le sable. Traduit devant le Parlement par les apothicaires, Gui Patin prononça encore luimême pour sa défense un plaidoyer qui amena son acquittement. L’avocat général Talon félicita l’orateur sur son discours, sur son savoir et sur les preuves qu’il avait fournies. 11 adressa en même temps une réprimande sévère à ses adversaires.

On voit, l’analogie de ces vieilles instances avec le débat judiciaire que Malgaigne eut à soutenir, et on sera frappé sans doute de la nouvelle ressemblance qu’on peut trouver chez les deux médecins orateurs dans leur propre cause.

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