Éd. Lalanne, t. I, p
Rien assurément de plus froid que ce compliment officiel. Aussi quelle différence, quand, après quelques incertitudes, le pouvoir est enfin fixé dans les mains du grand ministre qui allait asseoir la royauté d'une main ferme sur la base où elle devait reposer si solidement pendant plus d'un siècle et qui a inau- Sfuré avec tant d'éclat l'ère de la monarchie sans contrôle. Malherbe voit dans Richelieu l'idéal de l'autorité, comme il la conçoit, et c'est dans une lettre intime nullement destinée à la publicité qu'il célèbre son avènement avec une effusion du fond du cœur et un véritable éclat de joie :
« Si vous voulez que je vous parle des affaires publiques (écrit-il à un gentilhomme d'Avignon qui n'habitait pas la cour), j'en suis content : aussi bien sont-elles en si bon état que si mon affection ne me trompe, le vieux mot £upr'y.aa£v, auyyxi^Mixiv, nous avons trouvé, réjouissons-nous, ne fut jamais dit si à propos comme nous pouvons le dire aujourd hui. Réjouissons-nous, perdons la mémoire des misères passées : nous avons trouvé ce que nous cherchions, ou, pour mieux dire, nous avons trouvé ce qu'il n'y avait point apparence de chercher. Nos maladies, que chacun estimait incurables, ont trouvé leur Esculape dans notre inconqiarable cardinal. Il nous a mis hors du lit : il s'en va nous rendre notre santé parfaite — Il n'y a pas longtemps que nous avons eu des ministres qui avaient du nom
dans le monde. Mais combien de fois ai-je dit, avec ma franchise accoutumée, que je ne les trouvais que fort médiocres et que s'ils avaient de la probité, ils n'avaient du tout point de suffisance, ou que s'ils avaient de la suffisance, ils n'avaient du tout point de probité. Prenons garde à leur administration et jugeons des ouvriers selon leurs œuvres. Xe trouverons-nous pas que de leur temps, ou les factieux n'ont jamais été choqués, ou s'ils l'ont été ça a été si lâchement qu'à la fin du compte la désobéissance s'est trouvée montée au plus haut point de l'insolence, et l'autorité du Roi descendue au plus bas du mépris. Il semble qu'il ne se puisse rien dire de plus honteux. Si fait. Les perfidies et les rébellions avaient des récompenses et Dieu sait si après cela il fallait douter qu'elles eussent des imitateurs. Qui sait mieux que vous, ou plutôt qui ne sait pas que par leur connivence nous avons eu des gouverneurs qui ont régné dans leurs provinces, et si absolument régné que le nom du Roi n'y était connu que parce que dans les desseins qu'ils avaient, il était nécessaire de s'en couvrir. Cependant ces grands conseillers pensaient avoir bien rencontré quand ils disaient que c'était assez gagné que de gagner temps. Misérables qui ne s'apercevaient pas que ce qu'ils appelaient gagner temps, c'était véritablement le perdre, et nous réduire à des extrémités d'où il était à craindre que le temps ne pût jamais nous tirer —
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Mais maintenant la dignité royale est remise en un point où ceux que l'on ne peut empêcher de la ha'ir seront au moins empêchés de l'offenser *. »
Le même sentiment se trahit encore à tout instant dans sa correspondance familière avec des expressions de plus en plus vives et une tournure originale qui en garantit la sincérité : « Le Roi, écrit-il à Racan, se porte bien et use toujours des conseils de M. le cardinal de Richelieu. Cela se voit assez au bon état de ses affaires. Si quelqu'un y trouve à redire, qu'il prenne de l'ellébore. M. le cardinal de Richelieu a été ces jours-ci si mal que j'ai été huit ou dix jours que je n'entrais jamais au château qu'avec appréhension d'ou'ir cette funeste voix : le grand Pan est mort. A celte heure, grâce à l'ange protecteur de la France, il est hors de péril et les gens de bien hors de crainte. Vous savez que mon humeur n'est ni de flatter ni de mentir, mais je vous jure qu'il y a en cet homme quelque chose qui excède l'humanité et que si notre vaisseau doit jamais vaincre la tempête, ce sera tandis que cette glorieuse main tiendra le gouvernail. Les autres pilotes |)euvent me diminuer la peur, celui-ci me la fait ignorer ^. »
El enfin on trouve dans un brouillon de lettre de sa main qni n'est pas aclicvi' : « Pour M. le cardinal,
I. Mallirrbc à M. de Mcnlln. Éd. Lalanne, t.. IV, p. lOl-lO'i. '1. Malherbe â Raeaii. Éd. Lalaniio, I. IV, p. 3:{.
LA VIlî. 71
je n'en parle point et la raison est que je ne le mets pas au rang des hommes. Je vous jure que si nous étions encore au temps où la pluralité des dieux
était crue, je crois qu'il * »
Cette admiration enthousiaste était, je le crois, très sincèrement inspirée à Malherbe par un sentiment patriotique. Mais, même à un point de vue plus personnel, elle n'était pas mal placée, car si Richelieu était le ministre comme Malherbe l'avait rêvé, Malherbe était aussi le poète comme Richelieu l'aurait choisi. Une inspiration toujours grave et maîtresse d'elle-même dont le vol s'élevait sans s'égarer, c'était bien la poésie, telle que devait l'entendre ce génie supérieur qui se piquait de bon goût et ne dédaignait pas le l)cl esprit, qui fut auteur lui-même à sa mode et à ses heures, mais qui avant tout, jaloux de dominer et d'être obéi, aurait redouté les écarts d'une imagination plus aventureuse. L'homme d'Etat qui avait pris à tâche de concentrer tous les pouvoirs dans sa main, afin de les rassembler dans une puissante unité, ne pouvait qu'app4audir à la tentative faite par Malherbe pour imposer à l'expression de tous les sentiments, même les plus spontanés comme l'enthousiasme lyrique, un type absolu de régularité et de correction. C'est ce qui sera peut-être mieux compris quand on aura
72 MALIII'liBE.
essayé de définir avec quelque précision en quoi consista la doctrine littéraire de Malherbe, quelle méthode il employa pour l'appliquer, et quelles causes assurèrent le succès et l'autorité de son enseignement. Ce sera, en même temps, l'occasion de rendre justice à la part qui lui revient dans le magnifique développement de tous les genres d'éloquence que la seconde moitié du siècle allait faire éclore et auquel notre langue française, épurée et fortifiée par ses soins, allait servir de merveilleux instrument.
TI
« Enfin Malherbe vint! » Cette exclamation qui semblait faire de Malherbe une sorte de Messie littéraire et poétique longtemps attendu, avant qui rien n'existait et qui a tout fait sortir de terre, a été, surtout dans ces derniers temps, sévèrement reprochée à Boileau. On l'a accusé d'avoir oublié qu'à plusieurs reprises déjà, la France avait compté des écrivains célèbres ou dignes de l'être, et qu'à la date même qu'il rappelait il y avait une société et même une cour savantes et lettrées, qui attachaient un juste prix aux travaux de l'esprit et se piquaient surtout de combler la poésie de faveurs et d'hommages. Les termes les plus durs, ceux d'ignorance grossière et d'ingratitude, ne lui ont pas été épargnés.
Je suis loin de prétendre que Boileau, qui avait le tort de ne faire cas que de l'éducation classique et qui n'avait certainement porté dans la recherche de nos origines littéraires ni l'attention patiente d'un bénédictin de Saint-Maur, ni l'ingénieux esprit de découverte des érudits de nos jours, fût en droit de
jirendre, avec un passé de plusieurs siècles qu'il connaissait mal, un ton de dédain aussi aifirinatif. On peut pourtant, je pense, persister à penser qu'à défaut d'étude, l'instinct l'avait bien servi et qu'il avait raison de croire que dans ces premières années du xvii° siècle la France n'avait pas encore ni une littérature, ni surtout une poésie vraiment nationales et que dans la voie où Malherbe la trouvait engagée, elle courait grand risque de ne posséder jamais rien qui méritât ce nom.
Pour bien comprendre ce qu'elle avait à regretter en ce genre, il ne faut pas craindre de reconnaître quelle était son infériorité à l'égard de nations rivales, qui, grandies et formées dans les mêmes conditions qu'elle, n'auraient pas dû être mieux partagées. Je ne parle pas seulement de l'Italie où, de Dante jusqu'au Tasse à travers Pétrarque, Boccace, Machiavel et l'Arioste, s'était maintenue, trois siècles durant, une tradition continue de génie et de gloire. Mais en Angleterre Chaucer avait précédé Shakespeare, Dryden l'avait suivi et Miltou était déjà né. En l''spagne, c'étaient Cervantes, Lope de Vcga et Calderon dont la réputation avait franchi les Pyrénées. 11 y avait eu ainsi dans ces divers jiays une filiation continue d'écrivains illustres qui se transmettaient un héritage de richesses intellectuelles accru et développé par chacun d'eux. De plus, sur tous ces théâtres, la littérature avait eu l'art de se maintenir
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en relation avec les souvenirs de la patrie dont elle célébrait sur une note tour à tour fîère, triste ou irritée les hauts faits ou les malheurs. Elle s'était fait Jiartout l'iM6rP''4tc de l'orgueil comme de la colère ou des souffrances populaires, et c'est par là surtout qu'elle méritait le nom de nationale. Toute l'Italie du moyen âge vit et respire dans les stances de la Divine Comédie. Shakespeare met en scène tous les souverains et tous les héros de l'Angleterre. Le roman guerrier du Cid et les péripéties de la lutte contre les IMores fournissaient à la poésie castillane une source d'inspirations quelle ne laissait pas tarir. Enfin le Portugal n'avait eu qu'un jour de gloire, mais le Cap des Tempêtes était à peine franchi jiar ses hardis navigateurs, que les noms de-Vasco de Gama et de Camoëns étaient pour jamais liés l'un à l'autre.
Aucune bonne fortune pareille n'était échue à la France. Non seulement elle ne pouvait compter, parmi ses écrivains les plus estimés et surtout parmi ses poètes, aucun nom qui approche de ceux que je viens de rappeler; mais cette liaison intime avec le sentiment national qui fait d'une tradition littéraire un des facteurs les plus puissants du développement général d'une société, ou n'avait jamais existé chez nous, ou avait de très bonne heure disparu.
Je ne voudrais pas tomber moi-même dans le péché dont on a fait un si gros grief à Boileau en parlant sans égard de Yart confus de nos vieux romanciers.
Dieu me garde de méconnaître les services que nous ont rendus des connaisseurs, hommes de goût autant que de science, en tirant ces chansons de gestes (dont il y a peu de temps encore on ignorait même le nom) de l'injuste oubli où elles étaient ensevelies. Je suis prêt à reconnaître les mérites qu'on leur trouve, sans même rechercher de trop près si dans les hommages qu'on leur rend, à toutes sans distinction, n'entre pas quelque chose de celte admiration enthousiaste qu'ont volontiers les inventeurs pour leurs découverles. Je me permettrais peut-être de trouver un peu ambitieux le nom d'épopées nationales qu'on s'est plu à donner à des récits oîi la légende, et même la féerie, tiennent plus de place qu'aucun souvenir historique. INIais j'accorde volontiers que ces chants chevaleresques, grâce peut-être à leur forme un peu rude, avaient acquis une grande popularité qui les faisait redire dans les châteaux et les cours d'amour, aussi l)ien qu'entonner parfois parles gens de guerre sur les cliamps de bataille. Ils (lurent assurément exercer par là sur la société féodale, dont ils nous présentent une vive peinture, une action véritable. Mais, de l'avis des meilleurs juges, la floraison très abondante de ces chansons de geste s'arrête suivant les uns au début, suivant d'autres aux dernières années du xiii^ siècle; et dès l'âge suivant, travestis et noyés dans un déluge d'imitations médiocres, traduits dans une prose plate et affadie,
les contes de chevalerie ne sont plus que des romans vulgaires à lusage de lecteurs oisifs, qui n'allument plus aucune flamme et n'éveillent plus aucun écho. Dès lors et pendant plus de deux siècles, c'est dans Tordre des sentiments élevés une stérilité d'imagination à peu près complète.
Je sais bien que ce fut le temps des grandes douleurs de la guerre de Cent Ans. Mais dans les vicissitudes mûmes de celte longue lutte, que de faits saisissants qui pouvaient servir de sujet à des poèmes ou à des drames, soit glorieux, soit pathétiques! Et depuis Tyrtée jusqu'à Rouget de Lisle et Koerner, les malheurs, les périls publics, l'invasion, l'oppression, n'est-ce pas de là qu'est toujours parti le souffle qui a fait éclore les grandes inspirations lyriques? Enfin comment a fini cette longue épreuve ? N'est-ce pas le jour où la poésie elle-même est descendue sur la terre dans une apparition vivante sous les traits de Jeanne d'Arc? On a peine à comprendre que des hommes qui se disaient romanciers ou poètes aient été témoins de telles scènes sans qu'on aperçoive dans leurs écrits plus de vestiges de l'émotion qu'on ressentait autour d'eux. On est surpris du petit nombre et du peu d'importance des pièces où il est fait mention des événements contemporains, et surtout où on ti'ouve un écho des sentiments qu'ils devaient inspirer. La rareté en est telle, que quelques ballades d'Eustache Descharaps et des vaudevilles d'Olivier
Basselin (dont l'authenticité est douteuse) ont mérité, pour la singularité du fait, d'être placés parmi les curiosités dont les amateurs font collection. Il devait se trouver pourtant autour des derniers Capétiens ou des premiers Valois une jeunesse prompte à s'exalter au bruit des armes, des femmes pleurant sur des tombes et restées fidèles à des proscrits ou à des captifs aimés. De quoi les lettres du temps entretenaient-ils de préférence ces imaginations ardentes ou souffrantes? Pendant que le Prince Noir dévastait nos provinces, pendant que Du Guesclin dispersait les escadrons anglais, pendant qu'un roi de France se mourait prisonnier à Londres, pendant que Jeanne faisait flotter l'oriflamme sur les murs d'Orléans, et montait elle-même au bûcher, des rimes monotones célébraient les combats livrés dans des champs imaginaires entre les froides abstractions et les pâles allégories du Roman de la Rose ou de ses imitateurs. Je sais que des gens de goût trouvent quelque grâce et un tour assez fin dans la conversation à' Amour de Faux Semblant et de Bel Accueil, et une portée philosophique dans des réflexions dont le clergé du temps s'alarma. Mais je confesse que quand la mémoire est pleine des vivantes images de l'histoire, on est moins touché de ce qu'on trouve dans ces tableaux d'une prolixité fatigante que surpris et même impatienté de ce qui n'y est pas. Parlons sans détour : il n'y a dans celte lamentable époque
qu'un seul chant : c'est une chronique, et qu'un seul poète : c'est Froissart.
On pouvait encore, il y a peu de temps, prendre son parti de ce silence de la poésie en face d'événements qui semblaient l'appeler à élever la voix. On pensait que, le français tel qu'on le parlait alors étant trop imparfait pour servir d'organe à une œuvre digne et durable, la postérité, au fond, n'y avait rien perdu. Mais ici encore. arrive l'érudition moderne à qui nous devrons tout à l'heure des acquisitions précieuses et qui cette fois au contraire nous ôte une consolation. C'est elle qui nous fait connaître, en effet, que la vieille langue française n'était pas, comme les gens de mon âge l'avaient appris sur les bancs du collège, un patois grossier qui ne pût être élevé à la hauteur d'une véritable éloquence. Loin de là, nous disent ces maîtres, ])ien que cette langue n'eut pas encore de caractère tout à fait défini, bien qu'elle restât sujette à des variations continues, et prît des formes assez différentes suivant la diversité des régions et même des provinces de France, elle gardait cependant de son origine romaine des éléments d'une complexité savante : elle était pleine de tours heureux que nous avons laissé perdre, pourvue de ressources de grammaire et peut-être de prosodie que nous devons regretter. Une variété de désinences qui permettait de placer et de déplacer à volonté dans la phrase le régime et le sujet sans
craindre de les confondre, favorisait des inversions heureuses propres à rompre la monotonie de l'ordre logique. Il y a même quelque lieu de supposer que la prononciation n'avait pas l'uniformité du débit français actuel, et qu'une intonation plus ou moins accentuée sur une syllabe ou sur une autre pouvait reproduire en quelque mesure dans le vers héroïque l'effet de l'alternative des brèves et des longues dans la métrique de l'antiquité. On sait que cette assimilation du vieux vers français avec le vers d'Homère paraissait si vraisemblable à l'éminent M. Littré, qu'il s'est donné le ]ilaisir de traduire luimôme un chant de V Iliade tel qu'il imaginait qu'il aurait pu être comjDosé à l'époque qu'il s'était plu à ('■tudier, et il aimait à croire, sans que personne, en effet, fût en mesure de le contredire, que le tour de force lui avait réussi. En tout cas, ce qu'il établissait par des preuves qui lui semblaient convaincantes, c'est qu'en comparant à la même date le français et l'ilalien, il n'y avait en faveur de la langue dont allait se servir Dante aucun avantage bien marqué d'antériorité ni de supériorité sur la nôtre. Les deux langues, issues toutes deux le même jour du latin, étaient à peu près au même point, quand l'immortel auteur de la Divine Comédie a marqué la sienne de sa forte empreinte et lui a délivré un titre de noblesse classique que depuis lors on ne lui a pas contestée.
Pourquoi la notre n'a-t-elle pas eu le même sort, puisqu'on nous assure qu'elle était digne d'être mise à la même épreuve? « La richesse de cette vieille langue était extrême », dit un des derniers et des plus consciencieux écrivains qui aient résumé les travaux faits sur cette intéressante époque; « si quelque chose lui a manqué, ce ne sont donc pas les ressources matérielles, il lui a manqué des artistes qui les eussent mises en œuvre '. » Que serait-il arrivé si ces artistes s'étaient trouvés? Quel progrès inattendu aurait eu lieu si au moment où les troubadours et les trouvères avaient cessé de se faire entendre, une voix d'une autre nature se fût élevée, — non plus une voix collective et par là même un peu confuse , — mais une voix personnelle et originale comme l'a toujours été, et passionnée comme l'est souvent, celle du génie, — sachant faire vibrer toutes les cordes du patriotisme, de l'indignation, du ressentiment et au besoin même de la haine; un Dante français en un mot qui aurait flétri la trahison d'Etienne Marcel et de Charles de Navarre, la mater-, nité dénaturée d'Isabeau de Ravière, le meurtre du duc d'Orléans et les terribles représailles qui l'ont suivi, avec cette puissance d'invective dont le Gibelin proscrit a aiguisé ses traits contre la démagogie
1. Histoire de la langue et fie la liltératiire françaises , publiée sous lu direction de M. Petit de Julleville. t. II, p. 489-490.
de Florence, les défaillances du César germanique et la corruption de la cour pontificale! On peut croire que, maniée avec cette vigoureuse étreinte, notre vieille langue aurait déployé ou acquis une force, une précision, une profondeur qui l'auraient élevée elle aussi au-dessus de l'effet du temps. Quelques vers résonnant comme un clairon de bataille ou comme le fouet d'une satire iinj)itoyable, gravés par là dans toutes les mémoires, l'auraient préservée d'une désuétude anticipée. Sa versification aurait peut-être gardé cette aisance, sa prose ce je ne sais quoi de naïf, de courte de vif et de hardi que Fénelon ne craint pas de regretter dans sa lettre à l'Académie française. C'est au nombre des suppositions qu'on peut faire, de même qu'on peut se demander ce cjui serait advenu dans la constitution intérieure de la France, si dans les Etats généraux, si souvent rc'unis à la même époque, avaient siégé non une noblesse turbulente et frivole et un tiers état, jouet des factieux , mais une aristocratie véritable, fière de ses droits et une bourgeoisie courageuse et sensée , comme celle des villes industrielles de Flandres. Ce sont deux hypothèses qui se valent et se ressemblent. 11 est probable r[ue si l'une s'était réalisée, Mallierbe n'aurait pas eu à remplir la lâche qu'il a accomplie, et si c'eût été l'autre, Louis XI\ et Richelieu auraient eu un rôle différent à jouer. Mais si le champ des hypothèses
rétrospectives est illimité, les occasions raanquées ne se retrouvent plus, et les regrets ne changent rien à l'effet irréparable des faits accomplis.
Tout était ainsi décidé et pour jamais, vers la fin du xv*= siècle, puisque le grand écrivain, le l'ates sacer qui aurait pu conserver à notre idiome primitif les mérites qu'on lui découvre aujourd'hui, n'était pas venu au monde, et, le français n'ayant pas cessé de se transformer plus ou moins heureusement, notre patrie se trouvait absolument dénuée de titres littéraires qui pussent être appréciés par les générations nouvelles. Ce qui prouve déjà que Boileau n'avait pas si tort en constatant que les plaintes touchantes de Villon sur des misères assez peu dignes d'intérêt et les causeries spirituelles de jMarot constituaient, à cette date, à peu près tout l'avoir poétique qu'elle pût mettre en valeur. On ne peut s'étonner qu'un si faible bagage ait été tenu en pauvre estime par les admirateurs si nombreux et si passionnés de l'anliquité que suscita le mouvement de la Renaissance. Il demeura donc entendu que notre langue réputée vulgaire s'était reconnue incapable d'aborder les nobles et grands sujets et que la majesté du latin pouvait seule les traiter dignement. Dès lors, quiconque prétendait s'élever à quelque hauteur n'avait rien de mieux à faire que de copier et de reproduire de son mieux Cicéron, Tile- Live, Horace et Virgile.
8't MALHERBE.
Cette préférence donnée à une langue morte, ce cachet de servitude imposée à la nôtre était un affront pour une nation qui , en tout genre, n'a jamais manqué d'amour-j)ropre. Une réaction était inévitable, elle éclata par la publication de l'écrit éloquent intitulé : Illustration de la langue française, qui valut à son auteur, inconnu la veille, une soudaine renommée : a Je ne puis assez blâmer, s'écriait Joachim du Bellay, sur un ton de fierté qui sentait son gentilhomme, la sotte arrogance et témérité d'aucuns de notre nation qui n'étant rien moins que Grecs ou Latins, déprisent et rejettent d'un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en français, et ne puis assez m'émerveiller de l'étrange opinion d'aucuns savants qui pensent que notre vulgaire soit incapable de toute bonne lettre ou érudition. » L'énergie môme de ce cri d'indignation attestait combien était accréditée et se croyait justifiée la prévention que Du Bellay avait à combattre.
Ce manifeste retentissant eut un grand écho, et on sait quelle en fut la suite. Un groupe d'ardente jeunesse se forma qui se donna à elle-même le nom de Pléiade, et dont Ronsard fut le soleil. Autour de lui gravitèrent de nombreux et brillants satellites. Leur but avoué fut non pas seulement de relever notre langue d'un injurieux dédain, mais de pern)ettre à- la France elle-même, par le seul fait qu'elle oserait parler français, de se montrer sous saphysio-
nomie propre, sans se travestir sous un costume d'emprunt. Le dessein fut-il accompli ? Etait-ce enfin l'avènement ou, si l'on veut, la résurrection de cette poésie nationale jusque-là vainement attendue? On put le croire , en voyant la faveur ■ assez générale dont cette entreprise fut l'objet, les hommages rendus et la palme du génie décernée à son chef. Pourquoi a-t-il fallu que, moins de cent ans après, cette espérance fût évanouie et que, la constellation tout entière subissant une éclipse pareille, le nom de Ronsard lui-même un instant exalté ne fût plus prononcé qu'avec un sourire de compassion?
Cette déchéance était passée en force de chose jugée, à une époque qui n'est pas encore très éloignée de nous, puisque quelques lecteurs âgés peuvent s'en souvenir. Personne ne réclamait contre le verdict prononcé par Boileau, confirmé, comme on sait, par La Bruyère et qui n'avait fait que constater un fait généi'alement reconnu. Mais il n'y a pas de prescription en littérature, et quand une vive protestation s'éleva au nom de toute une jeune école et par l'organe d'un écrivain (alors à son début, mais devenu depuis lors un critique éminent), la plainte avait droit et réussit très légitimement à se faire accueillir. On vit alors, non sans surprise, sortir des écrits oubliés et devenus poudreux delà Pléiade, des pièces pleines de grâce, de charme et de fraîcheur,
et on leur a fail dans nos recueils lilléi-aires la place qui leur est due et qui leur était injustement refusée. Chez Ronsard, lui-même, on a appris à reconnaître une savante variété de rythmes, une coupe de versiilcation habile, un abondant éclat d'images, et on lui sut gré surtout (pour emprunter l'expression d'un écrivain illustre qui a toujours éclairé tous les sujets qu'il a touchés) d'avoir donné à son œuvre « ce ton général d'élévation, ce mouvement vif quoiqu'un peu tendu qui en faisait vraiment de la poésie ' «. Mais plus on insiste et avec raison sur ces mérites, ])lus s'aggrave la difficulté de résoudre un problème qui se pose naturellement et qu'on ne peut éviter.
Si la Pléiade était partie en bonne voie, sous un bon chef, pourquoi le mouvement dont elle donnait l'impulsion a-t-il subi non seulement un temps d'arrêt, mais un complet recul? Pourquoi ajirès tant de faveur à la première heure, tant de discrédit à la suivante? Il y a eu, je le sais, en tout temps et en tout pays des retours d'opinion qui surprennent. 11 y a eu un jour où les Anglais avaient le mauvais goût de ])référer Pope et même Addison à Shakespeare, et où l'éclat brillante du Tasse était mis, en Italie même, au-dessus de l'or d'Alighieri. En France,
1. M. r.ui/.ot, (\)niciUc et son te m pu, p. lîfi. Celte apprécialion csl (l'aiitanl plus remarquable qu'elle ôtait faite en 1813, longtemps avant le Tablctui de la Ullcraturc française au XVI' siècle, de M. Sainle-lîcuvc, qui eoniuienra le mouvcniont de réaction en faveur de Ronsard.
on a placé quelque temps sur le même rang les tragédies de Voltaire et celles de Corneille ou de Racine, ce que personne assurément ne ferait j)lus aujourd'hui. Mais jamais pourtant aucun sort ne fut pareil à celui de Ronsard. Jamais on ne vit de dieu de la veille être traité à ce point d'idole brisée, bonne à jeter aux vents. Jamais ballon porté aux nues ne tomba à terre si rapidement dégonflé. La justice qu'on lui rend aujourd'hui rend plus curieux et plus nécessaire de rechercher l'explication de cette mésaventure sans exemple. Ce sera aussi faire comprendre la fortune acquise à ses dépens par le successeur qu'on accuse de l'avoir remplacé sans droit dans l'estime de la postérité '.
On a donné plus d'un motif de ce changement de scène si rapide et si complet. Aucun ne serait suffisant si on ne pouvait les rattacher tous à une erreur fondamentale, qu'on trouve inscrite en gros caractères dans la première ligne de celte fameuse Illustration de la langue française , à l'entrée ainsi de la voie dans laquelle Du Bellay n'a pas tardé de céder le pas à Ronsard. « Les langues, y est-il dit, ne sont nées d'elles-mêmes, en façon d'herbes, racines et arbres,
1. Nul doute que ce soit ù Malherbe que pensait Sainte- Beuve, en parlant.de Ronsard dans un sonnet de sa jeunesse :
Et plus tard de moins grands ont eu plus de bonheur.
Il faut remarquer que dans une Causerie du Lundi publiée trente ans après, en 1859, Sainte-Beuve a été plus juste et tout aussi ingénieux dans l'appréciation de Malherbe.
MALHElîBE.
les unes infimes et débiles dans leur espèce, les autres saines et robustes, plus aptes à porter le faix des conceptions humaines, mais toute leur vertu est née au monde du pouvoir et arbitre des mortels. »
C'est le contraire même qui est la vérité. Aucune langue n'a jamais été formée arbitrairement par l'industrie et avec la préméditation de ceux qui l'ont parlée ou écrite. Toutes, au conlraire, se développent, croissent ou déclinent par l'effet du temps et des circonstances, comme les végétations organiques par la nature du sol et les accidents de la température. Le vouloir humain y est à peu près étranger. Los mots nouveaux naissent naturellement chez un peuple de la nouveauté de ses relations et de ses l)esoins; les anciens disparaissent parce qu'ils ne répondent plus à un état de société où il y ait lieu d'en faire usage. Ces modifications s'opèrent sans concours et même souvent sans conscience de la part de ceux qui les subissent. Sans doute des écrivains de génie peuvent jouer le rôle de forestiers habiles qui, en dirigeant la sève, en émondant les rejets parasites, en ménageant l'air et la lumière, solidifi(;nt le tronc et permettent aux branches de l'arbre di; s'étendre. Mais le principe même de la vie leur échappe et il ne leur est pas donné d'altérer le fond de la constitution.
Partant de celte fausse idée, de la puissance de la volonté sur la formation du langage, Du Bellay pense
que si la langue française est ari'ivéc à ses contemporains pauvre et nue, ccst le fait de l'ignorance de nos majeurs qui ont eu en plus grande recommandation le bien faire que le bien dire. Dès lors c'est à ceux qui les suivent à combler la lacune qu'ils ont laissée; et sans rechercher si celte pauvreté et celte nudité sont telles qu'il croit les reconnaître, et ne renfermeraient pas des richesses cachées qu'une recherche patiente pourrait extraire, il conclut qu'on peut et que dès lors on doit y suppléer par des ornements et, si on ose ainsi parler, des plumes d'aulrui.
Ce système d'importation ainsi établi en principe est tout de suite justifié par l'exemple des Romains qui ont enrichi sans scrupule la langue laline d'emprunts faits à la grecque, et Du Bellay allègue qu'ils ont été en cela approuvés par un témoin aussi éclairé qu'Horace dans un passage fameux de l'épître aux Pisons. Mais en s'appuyant sur ce précédent, il ne rappelle pas combien paraît délicate, même au poète romain qui l'autorise, l'opération qui consiste à greffer un plant étranger sur une tige qui ne l'a pas porté. Il ne dit pas avec quel ménagement et môme quelle timidité Horace recommande d'y procéder {licencia sumpta pudentcr... grrcco fonte cadant parce detorta). H omet également aussi de mentionner avec quelle insistance les derniers vers de la pièce qu'il cite réservent à l'usage, maître souverain de la
jiarole , le droit de rester juge des innovations qu'on lui propose. Enfin il ne reproduit pas davantage l'aimable comparaison qui assimile la succession des mots anciens ou nouveaux aux feuilles des arbres qui poussent, croissent ou renaissent. N'estce pas là cette germination naturelle du langage que Vllhtstration de la langue française méconnaissait, et que les recherches de l'érudition de nos jours a mise de plus en plus en lumière?
Dans la voie ouverte par Du Bellay, Ronsard, on le sait, marcha à plus grands pas et d une allure plus décidée. D'abord il fit prendre à la théorie toute la précision et la force d'une autorité doctrinale. « Davantage, dit-il (dans la préface de son poème de la Franciade, en parlant aux écrivains à venir qu'il veut éclairer de ses conseils), je te veux encourager de prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux,... car il est difficile d'écrire bien en notre langue, si elle n'est enrichie autrement qu'elle n'est pour le présent de mots et diverses manières de jjarler : ceux qui écrivent journellement en elle savent bien à quoi leur en tenir : car c'est une gêne extrême de se servir toujours d'un mot. » Suit une comparaison qui met tout à fait l'idée en lumière. Il faut faire une distinction entre les langues mortes, auxquelles il ne faut rien innover, « comme étant passées et ensevelies », et les langues vivantes, (pii sont comme les monnaies qui
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l)euvcnt changer de valeur et d'effigie à la volonté d'un souverain. « Pour ce il ne faut s'étonner d'ouïr un mot nouveau, non plus que de voir quelques Jocondales, Royales, Ducales Saint-Etienne ou pistoles. Telle monnaie soit d'or, soit d'argent semble étrange au commencement, puis l'usage l'adoucit et domestique, lui donnant autorité, cours ou crédit,.., mais malheureux est le débiteur qui n'a qu'une seule monnaie pour payer son créancier. » A cette liberté de mettre en cours des mots nouveaux Ronsard ne met qu'une condition, c'est qu'ils soient en un certain rapport avec les mots déjà existants; c'est qu'ils soient « moulés et façonnés sur un patron déjà reçu du peuple » ; c'est aussi qu'on ne les fasse pas « prodigieux, mais par bon jugement, lequel est la meilleure partie de l'homme ».
Et en même temps que le conseil il donnait assez hardiment l'exemple de la pratique. C'est aux langues anciennes et classiques d'abord qu'il s'adressait pour enrichir le vocabulaire français, au grec surtout et plus encore qu'au latin, de même que dans ses études poétiques il prétendait s'élever au-dessus d'Horace pour atteindre à Pindare. Puis il permettait de recourir à la vieille langue française pour relever des mots tombés en désuétude qu'il conviendrait souvent damender ou de provlgncr, comme il disait, c'est-à-dire d'en faire sortir des dérivés, de tirer un substantif d un verbe, ou réci-
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proqueraent. Des dialectes, principalement le wallon et le picard pouvaient fournir aussi des mots pregnanti et significatifs. Enfin il ne craignait pas d'admettre même dans la langue élevée les expressions techniques propres à chaque métier, bien que connues seulement des artisans qui les emploient. Que pouvait-il sortir de cette fusion d'éléments disparates, sinon un mélange hybride et sans caractère, d'une valeur étrange et bizarre !
On dit à la vérité et non sans raison que l'application fut en somme, chez Ronsard comme chez Du Bellay, plus mesurée que la théorie, et qu'on a tort d'abuser contre des œuvres entières de quelques excentricités pédantesques qui, en réalité, s'y rencontrent assez rarement. Soit : qu'on n'insiste pas sur quelques singularités un peu comiques, comme l'amant qui dit à sa maîtresse qu'elle est son cntelcc/iic, sur l'invocation faite à Bacchus cuisse-né et portc-i'iguc, et sur un véritable logogriphe i)roposé comme épitaphe sur la tombe de François P"". Ce sont de légers ridicules qu'on peut effacer, ])icn cjue, pour amener l'échec liual, le ridicule ait eu son importance : car on disait alors que le ridicule tuait en France (et c'était plus vrai qu'aujourd'hui, où il semble au contraire que quelquefois il aide à vivre). Mais depuis (pumd suffit-il, après avoir posé un principe, pour n'être pas responsable des consé- (juenccs, d'en borner soi-même dans la pratique
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l'application? Ce que Ronsard n'avait pas fait, mais conseillait de faire, le procédé dont il donnait l'exemple, jDourquoi d'autres, qu'il appelait lui-même de plus Jiardis entrepreneurs^ ne l'auraient-ils pas poussé au delà des bornes où il se renfermait luimême? A quel titre leur aurait-il prescrit de s'y maintenir? De son vivant même et sous ses yeux, la limite fut dépassée par Du Bartas et d'autres encore, à qui il reprochait assez durement « d'avoir l'esprit plus turbulent que rassis, plus violent qu'aigu, et, voulant éviter le langage commun, de s'embarrasser de mots et de manières de parler fantastiques et violentes,... éloignées de la majesté virgilienne ' ». Mais quel droit avait-il de leur adresser ces remontrances? Du moment que la langue est une matière sans vie, que chacun peut manier à son gré, à ses périls et risques, quel écrivain n'est pas maître d'en faire l'essai à sa fantaisie? Dès lors tout peut changer non seulement d'une génération, mais d'un auteur à l'autre; par suite, nulle fixité, nulle tradition, et ce sont pourtant là les deux conditions de tout progrès véritable et digne de ce nom. La langue française en suivant le principe inauguré par Du Bellay et appliqué par Ronsard était condamnée à un état de fluidité constante et de perpétuel devenir. Ne peut-on pas même dire que la permission d'in-