‹ MalherbeChapitre 11 sur 21 · Brunot, p. 180, d'après Ronsard · texte numérisé non relu

Brunot, p. 180, d'après Ronsard

iroduii'e dans la langue des mois et des tours nouveaux est, pour l'écrivain, une facilité dangereuse dont il est toujours tenté d'abuser? Il suffît, en elfet, d'avoir essayé d'écrire pour reconnaître que ce n'est pas seulement le slylc mais la i)ensée même qui proiite de la nécessité de chercher dans le vocabulaire existant, fut-ce au prix de (juelque peine, des mois <|ui la traduisent d'une manière exacte et fidèle? A qui n'est-il pas arrivé de s'apercevoir qu'une idée qui paraissait séduisante à première vue, était vague et en partie fausse et d'en être averli précisément par l'embarras de lui donner une forme qui s'y adapte parfaitement? Le seul moyen d'y parvenir est alors de corriger le défaut de précision et de justesse d'où naît la dilOculté. De plus combien de répétitions ont été prévenues, faute, une fois le terme convenable choisi, d'y trouver des synonymes qui ne risquent pas d'en ad'aiblir ou d'en forcer le sens! Le respect de la langue opère en un mot comme un crible qui ne laisse passer rien qui ne soit pur et clair et qui fait du style un courant limpide dont rien n'altère les qualités essentielles,~Ia netteté, la concisioii7~Ta simplicité et le naturëT. Donnez, au contraire, a tout auteur la licence d'improviser les expressions ou d'en dénaturer le sens toutes les fois qu'il ne s'en rencontre pas sous la main une qui soit à sa fantaisie, c'en est fait de cette discipline salutaire. Rien ne l'oblige ni à s'expliquer

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clairement, ni à savoir bien nellemcnt lui-même ce qu'il veut dire, et on s'en aperçoit vite à l'obscurité, à l'aflectation, à la didusion et à l'enflure. On dit que Ronsard se vantait de faire chaque jour deux cents vers sans s'arrêter. Facilité déplorable dont l'effet, déjà sensible dans ses écrits, l'est plus encore dans ceux de ses successeurs.

Quoi qu'il en soit, cet accouplement de mots factices, sans être aussi fréquent qu'on l'a dit, le fut pourlant assez pour rendre difficile à ses lecteurs de comprendre ce qu'il leur demandait d'admirer. Dès lors la masse du public, qui, en tout temps, craint l'effort, après avoir été d'abord séduite par l'apparence de la nouveauté, se dégoûta insensiblement d'un plaisir dont on lui faisait un travail. C'est ce que Du Bella}', semble-t-il, avait prévu et même ce qu'il faisait mine de désirer. « Fuis, avait-il dit, le public ignoi"ant, i)cuple ennemi du rare et antique savoir : contente-toi de peu de lecteurs. »

Le résultat ne dépassa-t-il pas bientôt l'attente? C'est ce dont on ne se vante jamais et ce qu'il est impossible de savoir. En tout cas, ce qui contribua aussi à hâter l'accomplissement de ce vœu, sincère ou non, ce fut l'abondance, c'est trop peu dire, la prodigalité des souvenirs de l'antiquité dont sont bourrés, et en quelque sorte hérissés, tous les écrits de la Pléiade. Ce sont des allusions constantes à des détails de mythologie peu connus, ou bien l'imitation de mo-

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dèles qui le sont moins encore. II n'est presque pas une ode ou une chanson de Ronsard dont ses commentateurs n'aient rapporté, en cro3'ant lui faire honneur, l'inspiration première à quelque pièce ])lus ou moins célèbre de Pindare, d'Horace, de Virgile, d'Ovide, ou même de Ti])ulle et de Catulle. C'était là un mérite que de bons écoliers seuls pouvaient apprécier; Ronsard le constate sans détour :

Les Français qui mes vers liront, S'ils ne sont Grecs et Romains, Au lieu de ce livre, ils n'auront Qu'un pesant faix entre les mains.

Aussi des malins pouvaient murmurer, bien que d'une voix couverte par le concert des admirateurs, que ce n'était pas la peine d'avoir osé parler français si on continuait à penser grec et latin, et que, réduite seulement au lanq-ao^e, l'innovation ne valait peut-être pas le ])ruit qu'on en avait fait. C'est ainsi que le mouvement qui avait d'abord été très vif et très général, s'affaiblit, se restreignit par degrés et ne fut plus qu'une mode de coterie, et, qui pis est, même une mode de cour, et de quelle cour, grand Dieu! pour des poètes, celle de Catherine de Médicis, de Charles IX et de Henri 111.

C'est i(i(ju'on touche au plus grave reproche qui puisse être fait à ce groupe d'écrivains délicats, et qui au point de vue du goût même et de l'art est de nature à compromettre le plus sérieusement leur

mémoii'e. Eux aussi, comme leurs devanciers du siècle précédent, faisant de la littérature et de la poésie un monde à part, ont semblé ignorer événements et sentiments, tout ce qui se passait autour d'eux. Ce n'était plus l'invasion qui désolait la France, mais un mal aussi cruel, la guerre civile née des dissensions religieuses. La religion antique ou nouvelle, traditionnelle ou transformée, était devenue la grande, presque l'unique préoccupation du jour, et à la première heui'e,, dans les deux camps, la ferveur était égale. Comme l'ardeur de la foi, de tout temps (à commencer par les cantiques sacrés du roi prophète), s'est plu à s'exhaler en chants lyriques, on conçoit difficilement que quelque trace ne s'en trouve pas dans la poésie contemporaine. Cependant ces questions religieuses qui se débattaient partout, dans les cours, dans les écoles, aux armées, il semble que ce soit la chose du monde dont la Pléiade et ses héritiers aient pris le moindre souci. Il est tel d'entre eux dont en lisant ses écrits on ne saurait dire s'il fut catholique, protestant, politique ou ligueur, tant il semble être resté sourd dans sa retraite lettrée aux bruits retentissants et souvent sinistres qui lui venaient du dehors. Si c'est leur biographie alors que l'on consulte, on y apprend qu'ils ont été tous, sans distinction, les complaisants et les favoris des pires souverains qui aient jamais gouverné la France : ils ont fait

rornemenl de celle cour corrompue el frivole qui ne fut catholique que de nom, el qui vivait de plaisirs el de fêles, au milieu d'une atmosphère chargée de vapeurs sanglantes.

Leurs vers les plus ai)préciés, presque les seuls qu'on ail retenus, sont des complaintes ou des chansons amoureuses, bien faites pour être adressées aux dames galantes de Brantôme , ou aux liUes d'honneur de Catherine. I']l quand on regarde les dates funèbres qui sont portées en tète, aucun contraste n'est plus pénible. Le malheur public n'interrompt jamais ce concert de musettes el c'est à un fanatique protestant , à d'Aubigné, qu'appartient l'honneur d'avoir poussé ce cri généreux :

Je n'écris plus les feux d'un amour inconnu. Le lulh que j'accordais avec mes chansonuetles Est ores étoulTé par le bruit des trompettes.

Ronsard seul, et une seule fois dans sa vie, a fait une exception à celte indifférence commune de tous ses disciples. A la demande expresse de Catherine de Médicis, il rédigea un discours .V/;/- /es iniscrcs du temps, où il prit nettement parti pour l'iilglise contre les novateurs et pour la royauté contre les rebelles. Cette pièce, où il y a (pielques beaux vers, mais d'une longueur traînante, lui ayant attiré, avec la bénédiction du pape, de très vives attaques du côté des protestants, il fit une réjilique très aigre où il

défendait beaucoup plus sa personne que sa cause, et depuis lors, pendant vingt ans qu'il vécut encore, il se garda bien de recommencer. Pour se souvenir qu'il était Finançais et paraître s'intéresser à ce qui touchait sa patrie, il n'imagina rien de mieux que de chanter les exploits de Francus, fils d'Hector et d'Andromaque, venu fonder un royaume sur les bords de la Seine, comme l'Enée de Virgile au pied des sept collines de Rome, et il a fallu la m.ort de Charles IX pour que ce projet déjà entamé ne soit pas venu à maturité. Car son intimité avec ce protecteur de lugubre mémoire demeura tout aussi cordiale, attestée par autant d'éloges de sa part, et de bienfaits de la part du roi, le lendemain que la veille de la nuit funeste du 24 août 1572, et dans une épitaphe composée sur sa tombe il invite encore la France à pleurer ce prince débonnaire.

Ce soin de se renfermer dans le cercle restreint d'une cour justement méprisée devait naturellement achever de détourner la faveur publique de ces beaux esprits qui, ne parlant comme personne et ne sentant plus comme tout le monde, faisaient de la littérature une occupation, presque un divertissement, uniquement à leur honneur et à leur profit. Aussi, c(uand, après l'avènement et le triomphe de Henri IV, un changement de scène complet eut lieu, on devait s'attendre qu'avec le théâtre disparaîtrait aussi la décoration.

La réaction existait déjà au fond des esprits malgré le respect de convention conservé à certains noms, avant même que JMalherlje lui eût donné l'impulsion décisive. C'est ce que constate très nettement et ce qu'explique par une partie des raisons que je viens de donner un panégyriste de Malherbe, dans un discours prononcé au lendemain de sa mort. — Les noms de Ronsard et de Du Bellay, dit l'évèque de Vence, Godeau, ne doivent jamais être prononcés sans imprimer dans l'esprit de ceux qui les écoutent une secrète révérence. «INIais, ajoute-t-'û, la passion qu'ils avaient pour les anciens était cause qu'ils pillaient leurs pensées plus qu'ils ne les choisissaient et que, mesurant la suffisance des autres par celle qu'ils avaient acquise, ils emploi/aient leurs épit/iètes sans se donner la peine de les déguiser pour les adoucir, et leurs fables sans les explicpwr agréablement, et considérer d'assez près la nature des matières auxquelles

ils les faisaient servir Malherbe, conclut Godeau,

connut le goût du siècle auquel il écrivait. »Le goût avait donc changé même avant que Malherbe eût parlé : le tout était de s'en apercevoir et d'oser le dire.

Ce ne fut pas l'audace qui manqua à Malherbe, ni l'effet ou plutôt l'éclat qui se fit attendre : car pour fixer le moment où il engagea la guerre avec l'école qu'il voulait combattre et devait remplacer, il faut retourner au jour <[ue j'ai raconté, où il fut, à la

fois, présenté à Henri IV et attaché à sa cour. C'est le lendemain de cette date si importante pour son avenir, et quand sa position personnelle était encore si peu sûre que, visant tout de suite au plus haut, il prit à partie directement et sans provocation celui de tous les élèves des maîtres encore révérés qui passait pour avoir, après leur mort, recueilli le plus dignement leur héritage et restait à ce titre leur représentant accrédité, Philippe Desportes, abbé de Tiron, Bonport et autres lieux, conseiller d'Etat de S. M. en son conseil privé.

J'ai déjà prononcé le nom de co haut personnage, à la fois poète, ecclésiastique et magistrat, et qui jouissait, à ces divers titres, d'une véritable considération. Il avait dû principalement sa fortune à Henri III, auquel il n'avait pas été moins dévoué que son patron Ronsard à Charles IX. Seulement, après l'attentat de Jacques Clément, il s'était trompé sur le cours qu'allaient prendre les événements, et, doutant du succès de Henri IV, il s'était laissé engager dans les rangs de ses adversaires : erreur fâcheuse qui l'avait privé pour un moment de toutes ses pensions et dignités, mais qu'il eut l'art de réparer dès qu'il put s'en apercevoir. Enfermé dans Rouen pendant que les troupes royales bloquaient la ville, il fut chargé par l'amiral de Villars, qui dirigeait la défense, d'entrer en négociations avec Sully qui commandait les assiégeants, et à la suite de ces transactions

d'une loyauté un peu douteuse, le parlement normand fut amené à capituler. En mémoire de ce service, on lui rendit ce qu'on lui avait pris, et il redevint le mieux rente de tous les beau.r esprits. Traité avec égard, bien qu'un peu froidement, par Henri IV, il était surtout recherché par la petite cour de la reine de Navarre, Marguerite do Valois, qui, malgré l'annulation de son mariage à laquelle elle avait consenti de bonne grâce, était toujours traitée avec les honneurs dus à son ancien rang. Fidèle comme on l'est habituellement aux premières impressions de la jeunesse, Marguerite avait fait de son élégant hôtel du Pic aux Clercs un petit centre de bel esprit, de plaisirs délicats et de recherches savantes, où l'on gardait un véritable culte pour les souvenirs de la Pléiade. Desportes en était l'oracle, et il exerçait de là une sorte de patronage sur tous ceux qui prétendaient à courir la carrière littéraire. Il en usait d'ailleurs (tout le monde en convenait) avec bienveillance, sans porter envie ni faire tort à personne. Il était si naivemcnt satisfait de sa situalion, que lorsqu'on eut un jour l'idée de le faire archevêque : « Dieu m'en garde, dit-il, je ne veux pas de charges d'âmes. — Kl vos moines? » lui répond ll-on, pour le faire souvenir qu'il était al)bé, ce qu'en lisant ses écrits, on aurait été lenlc- d'oublier. « Ah ! mes moines, ils n'ont pas d'âmes. » Cette liberté d'esprit ne rcmprchait pas, quand il

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lui restait du tem[)s après avoir adressé des élégies amoureuses à toutes les dames de ses pensées, vraies ou imaginaires, à Diane, à Cléonice et à Hippolyte, d'employer ses loisirs à traduire les Psaumes de David, afin de faire concurrence à la version de Marot que les protestants avaient adoptée. De cette humeur facile, et tout à tous, il était prêt à faire bon accueil à Malherbe comme à tout autre, sans prendre ombrage ni des succès déjà éclatants dont on ne manquait pas de l'entretenir, ni des marques de faveur dont ce provincial, nouveau venu à la cour, s'était vu tout de suile l'objet. Sa renommée lui semblait si bien établie qu'il ne craignait ni la rivalité, ni même le partage.

Mais le tempérament de Malherbe était moins accommodant et il n'avait nulle envie de se prêter à l'association. Pendant ses années de préparation en Provence, les œuvres de Desportes partout répandues avaient dû être passées au crible dans ses entretiens avec ses amis Du Vair et Peiresc; il en avait noté tous les défauts, et ces péchés à ses yeux étaient ceux de l'école tout entière dont Desportes était l'héritier. En cela, bien qu'un |)eu sévère, il n'avait pas absolument tort, car, les fautes étant en tout genre plus aisées à reproduire que les mérites, c'est le mauvais service cjue les imitateurs rendent en général à leur modèle, et les copies à leur original, que d'en mettre le côté faible en relief.

Dans les médiocres écrits de Desportes la censure était à l'aise pour relever les imperfections et les travers qu'on reprochait à Ronsard et à Du lîellay, mais qui, cette fois, ne se trouvaient couverts par l'éclat ni de la réputation ni du talent. Non qu'on pût faire cependant à Desportes exactement toutes les critiques que depuis lors on a adressées à ses maîtres. Comme s'il eût été averti que la faveur publique n'approuvait plus certaines exigences et certaines hardiesses, il se montrait, dit justement Boileau, plus retenu; ainsi il p'ohligeait plus ses lecteurs à savoir le grec et le latin; mais, à l'imitation des textes de l'antiquité, il substituait celle des faiseurs de sonnets italiens dont l'aboi^d était plus facile, mais dont l'inspiration moins élevée n'était pas moins contraire à toute originalité. On rencontrait également chez lui moins souvent des mots inintelligibles, d'une composition factice et bizarre; mais c'était une impropriété d'expression, quelque chose de mou, de négligé, de lâche et de diffus, provenant toujours de la fausse cro3-ance que le travail ne doit pas Être une gêne, puisque la langue peut être façonnée par l'écrivain el n'est faite que pour lui olx'ir. In estimable érudil de nos jours, voulant tenter en faveur de Desporlos, l'essai de réhabilitation qui avait en i)artie réussi pour Ronsard et Du Bellay, a eu le soin de rechercher et de publier l'ensemble de ses <euvres formant un volume conqiacl,

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du caractère le plus fin. L'idée n'était pas heureuse. Quelques pièces gracieuses auraient pu trouver grâce devant le lecteur, mais le recueil entier est d'une monotonie insup[)ortable, et c'est bien de ce livre-là qu'on peut dire, suivant l'image employée tout à l'heure par Ronsard, que ceux qui le tiennent ont un pesant faix entre les mains.

Malherbe airrivait donc, porteur d'un dossier de pièces accusatrices, probablement déjà tout préparé. Il accepta pourtant une invitation à dîner de Desportes, que lui transmettait le neveu de l'abbé, IMathurin Régnier, déjà célèbre lui-même par des essais poétiques d'un caractère fort différent de ceux de son oncle. On ne sait par quel accident, quand les deux convives arrivèrent, le repas était commencé et le potage déjà servi. « M. Desportes (dit Racan qu'il faut laisser parler, l'anecdote ne laissant pas d'être assez étrange) reçut i\I. de Malherbe avec grande civilité et, offrant de lui donner un exemplaire des Psaumes qu'il avait nouvellement faits, il se mit en devoir de monter à sa chambre pour l'aller quérir. M. de Malherbe lui dit qu'il les avait déjà vus, que cela ne valait pas la peine de remonter, et que son potage valait mieux que ses Psaumes. Il ne laissa pas de dîner avec M. Desportes sans se dire mot, et aussitôt qu'ils furent sortis de table, ils se séparèrent et ne se sont jamais vus depuis. »

Le procédé était vif, il faut en convenir, et l'émoi,

qui fut grand parmi les amis et les protégés de Desportes, n'avait rien que de naturel. Les hostilités étant ainsi déclarées, chacun se prépara au combat. Des auteurs alors en renom qui se sentaient atteints dans la personne de leur chef, l'évèque de Séez, Bertaut, Vauquelin des Yveteaux se re|>entant probablement d'avoir ouvert à Malherbe l'entrée de la cour, le dramaturge Claude Garnier, d'autres encore se déclarèrent prêts à faire en représailles la critique sévère des écrits d'un si insolent agresseur. « Je m'en moque, répondait Malherbe, et si je m'y mets, je ferai, de leurs fautes à tous, un volume plus gros que tous les leurs réunis. »

C'était sans doute pour se préparer à tenir parole qu'il se mit à charger de notes critiques un exemplaire des (l'uvres complètes de Desportes. Ce travail, dont l'original nous a été conservé, représente tant de soin et de peine qu'il était évidemment destiné à faire la matière d'une pul)lication, où les observations éparses qu'on y trouve auraient été condensées et systématiquement exposées. Pourcpioi Malherbe s'en esl-il tenu à ce travail préparatoire? Pourquoi a-t-il hésité à associer à ses censures le public auquel il ne faisait pourtant pas difficulté de faire appel? On suppose généralement que. Desportes étant mort inopinément avant que sa revision fût achevée, il jugea peu convenable de le poursuivre jusque dans la tombe. C'est ce (ju'il faut croire,

bien que ce scrupule atteste chez Malherbe une délicatesse qui n'était pas sa qualité dominante ^

Mais, même dans l'état imparfait où elles sont restées, ces notes n'en sont pas moins d'un grand prix. D'abord, comme c'est un premier jet qui n'a été soumis à aucune correction, c'est le personnage luimême qu'on saisit au vif et qu'on surprend au naturel. Il est bien là, tel que Tallemant des Réaux le dépeint, irascible, plein de lui-même, bondissant devant une faute de goût, comme s il eût reçu une offense personnelle, poussant tout de suite le blâme jusqu'à linjure, et la passion de la règle jusqu'à l'oubli des convenances. Quand on tient ce précieux volume, on croit le voir barrant d'une main nerveuse l'épithète ou la rime qui sonne mal à ses oreilles. On s'imagine même entendre ce léger balbutiement signe de son émotion, qui précédait, nous dit-on, le trait dont la forme imprévue n'était que plus piquante pour s'être fait attendre. Mais, de plus, Malherbe n'ayant pas jugé convenable de faire un exposé régulier de ses théories littéraires, comme Du Bellay à son entrée dans la vie et Ronsard avant de mourir,

1. L'exemplaire original qui porte les réflexions de Malherbe écrites de sa propre main, après avoir appartenu au célèbre Balzac, est aujourd'hui déposé à la Bibliothèque nationale. Une copie faite pour le président Bouhier se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal. C'est de ces deux textes comparés et qui présentent quelques dissemblances que M. L. Lalanne s'est servi dans le quatrième volume des Œuvres complètes qu'on lui doit.

ce n'est que par un examen détaillé des critiques qu'il adresse à l'auteur qu'il commente, qu'on peut s'en faire une juste idée. Ce serait, vu la multiplicité des détails, un travail très ingrat, rebutant et même décourageant à entreprendre, si une idée générale, dont toutes les autres découlent, ne ressortait avec évidence même à un coup d'œil superficiel K

En fait de règle de langage, Malherbe ne reconnaît qu'un maître, JTusage. C'est directement l'opposé de la maxime fondamentale qui avait servi de point de départ au mouvement inauguré par Du Bellay et suivi par Ronsard et ses disciples. La langue n'est plus soumise au pouvoir et arbitre des mortels, c'est elle, au contraire, qui, en vertu du pouvoir qu'elle tient de l'usage, commande et à qui l'écrivain doit obéir.

Les deux principes aussi directement contraires doivent conduire à des conclusions qui ne le sont pas moins. Dès lors, en effet, plus de mots semigrecs et semi-latins imposés par fantaisie pour être ensuite introduits de vive force et proposés l)ar l'auteur comme une énigme à déchiffrer. Dans cette proscription Malherbe comprend, non j)as seulement les termes faits de toutes pièces, mais ceux

1. Ce tiT.vail a él('- ciitrcpi'is o.l inônio accnni])!! avec iiiic conscience méritoire par M. l'crdi nanti 13runot, dans l'ouvrage intitule : la Doctrine de Malherbe, d'après son commentaire de Desporles.

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mêmes que la Pléiade avait tirés du vocabulaire courant en les modifiant seulement par voie de juxtaposition, de dérivation et de provignenient, pour se servir de l'expression employée par Ronsard luimême : des épithètes formées de deux qualités réunies, comme les épis blond-dorés et le mouton porte-laine, ou des terminaisons ajoutées à un substantif et à un verbe pour le faire prendre adjectivement, comme une vallée arhreusc ou sourciease, une écume sueusc, une gorge ivoirine. Malherbe est impitoyable aussi pour les diminutifs mignards dont la Pléiade avait été également prodigue, une maîtresse angelette, une rose nouvellcttc, une enfantelette au cœur tendrelet. Bref le poète ne doit employer que les mots dont tout le monde peut se servir et que tout le monde entend. C'est le principe sur lequel Malherbe revient le plus souvent et il ne craignait pas même d'y donner une forme aiguë et excessive propre à rendre sa pensée plus pénétrante. Quand on lui demandait, dit Racan, un avis sur un mot français, il envoyait ordinairement aux crocheteurs de la porte aux Foins, en disant que c'étaient là ses n^aîtres en fait de langage. Il faut voir là, assurément, une de ces boutades qui lui étaient familières, destinées dans sa pensée à faire vivement sentir sa répugnance pour l'érudition mal placée qui- dénaturait le français sous prétexte de l'enrichir. Ce trait plaisant n'en fut pas moins pris au sérieux, non seulement par

des adversaires qui lui en firent reproche, mais, quelques années plus tard, par l'honnête Vaugelas lui-même qui le rapporte avec embarras. Il oubliait qu'il y a des esprits polémistes de leur naturel que la contradiction surexcite et des causeurs qui, cherchant Teffet, se divertissent à faire ouvrir des yeux étonnés à leurs auditeurs. Malherbe était de ceux-là. INIais la preuve qu'il n'avait pas l'intention de faire entrer dans la langue élevée et poétique des modes de parler pojjulaires, c'est qu'il relève à tout instant chez Desportes des expressions quil Irouve vulgaires, plebces, comme il dit par un terme vieilli (que chez d'aulres, sans doute, il aurait blâmé), et il est en ce sens beaucoup plus difficile que nous ne serions aujourd'hui, j^uisqu'il ne veut pas qu'on mette en vers ni le mot de poitrine ni celui de cadavre. En un mot, pour se faire une juste idée du véritable sentiment de Malherbe à l'égard de la langue populaire, il semble qu'il la considérait comme un de ces sables ou limons chargés d'or auxquels un ti^avail d'é})uration et de lavage est nécessaire, mais qui n'ont besoin d'aucun alliage pour que le métal reprenne avec sa pureté son éclat et sa valeur.

Rigoureux sur le choix des mots, il n'est pas moins intraitable sur leur sens, qu'il ne veut pas laisser plus altérer que leur forme, et c'est en ceci que, Desportes étant surtout fautif, les notes de Malherbe sont abondantes et sa verve intarissable.

Il le poursuit, on pourrait dire qu'il le pourchasse, sur les moindres défaillances et les plus légères incorrections : il ne veut à aucun prix que l'on confonde conjurer avec adjurer, complainte axec plainte, mouvoir avec émouvoir, complaire avec plaire, durer avec endurer, avancer avec devancer et qu'on dise un cri de langueur pour un cri de douleur, etc. Même insistance pour la régularité grammaticale dans la construction de chaque phrase; point d'inversion forcée qui la déforme ou la fasse dévier; qu'elle marche droit, le sujet en tête devant le verbe que le régime suit, et la moindre infraction à cet ordre méthodique est à l'instant signalée.

Beaucoup de ces critiques sont souvent exagérées ou injustes, et ce qui l'est plus encore, c'est la dureté, presque la brutalité des qualifications appliquées au plus léger travers. Les mots de sottise, d'ineptie, de bouffonnerie, de galimatias sont prodigués à chaque ligne. La sévérité du juge fait qu'on est souvent tenté de prendre le parti de l'accusé. Mais ce qui excuse et explique chez Malherbe celte vivacité d'emportement, c'est une conviction, après tout, assez fîère, à savoir que la langue française se suffit à elle-même avec les ressources et les richesses qu'elle tire de son propre fonds, sans qu'on ait besoin de forcer ses ressorts, ou de la ]iarer d'ornements empruntés. Du Bellay en l'invitant à entrer en scène croyait encore nécessaire de la farder ;

Malherbe est évidemment persuadé (et l'avenir devait lui donner raison) que pour braver le jour, il lui suffit de îéclat de son teint naturel.

S'il est si sévère pour l'observation des règles qui s'appliquent à la prose aussi bien qu'aux vers, on ne peut s'attendre que celles qui sont spéciales à la poésie le trouvent plus indulgent. Mais ici encore le jn'océdé de son esprit est toujours le même : il consiste toujours à tirer des ressources nationales tout le parti possible sans aller rien mendier ailleurs. L'infériorité de la langue française en fait de versification n'était guère alors, pas plus c{u'elle n'est aujour- / d'hui, contestable. Par l'uniformité de l'accent placé à peu près également sur toutes les syllabes, elle est privée de ce mélange harmonieux de brèves et de longues qui fait, chez d'autres nations, de la déclamation poétique une mélodie presque musicale. Le vers français, prononcé sur un ton unique, sans que la voix ait à s'élever ou à s'abaisser nulle part, rend un son assez monotone qu'on ne s'est pas fait faute de lui reprocher. Les poètes de la Pléiade avaient eu peine à prendre leur parti de cette faiblesse; ils avaient même tenté quelques essais pour créer arbitrairement des dactyles et des spondées, afin de rapprocher leur vers héroïque de l'hexamètre d'Homère et de Virgile, et ils n'avaient renoncé à cette entreprise, devant la surprise et la répugnance de leurs lecteurs, qu'à regret, avec l'espoir que des

novateurs plus hardis les reprendraient plus tard : « Quant aux pieds et nombres », disait Du Bellay, toujours persuadé qu'il suffit de vouloir, môme en fait de prononciation comme de langage, pour être imité et obéi, « de telles choses ne se font pas par la nature des langues. Qui eût empêché nos ancêtres d'allonger une syllabe, et accourcir l'autre et en faire des pieds et des mains, et qui empêchera nos successeurs d'observer telle chose si quelques savants et non moins ingénieux de cet âge entreprennent de les réduire? »

Malherbe ne paraît avoir conçu ni ces chimères, ni ces regrets. Une seule différence de nature à frapper ou à flatter l'oreille distingue notre vers de la prose, c'est la rime : c'est le retour du même son ou de plusieurs entremêlés à des moments fixes, et à des intervalles de repos après un nombre mesuré de syllabes. La rime constitue toute la partie mécanique et matérielle de la poésie française. La majesté de l'alexandrin , la variété gracieuse ou touchante des strophes et des stances, le tour piquant des sonnets, des épigrammes ou des chansons ne résultent que des manières différentes d'appuyer sur ce ressort unique, et c'est sans doute en souvenir des services que la rime lui avait rendus et des effets qu'il en avait su tirer que Victor Hugo l'appela quelque part : l'esclave reine , la suprême grâce de la poésie, le générateur de notre

mètre '. C'est sur ce point capital que Malherbe ne cesse d'insister. Il veut la rime riche, pleine, correcte, obtenue sans rien coûter ni à l'orthographe, ni au sens, ni au choix naturel des mots et sans qu'aucun tour forcé laisse apercevoir la gêne qu'elle impose. C'est afin de porter à sa perfection cette condition essentielle de la versification qu'il proscrit les rimes inexactes ou trop commodes, comme celles qui associent un mot à ses composés, ou lient entre eux les deux dérivés d'une même source, donner et ordonner on pardonner, ho/t/ieur etmal/ieur, temps ei printemps, jour et séjour, ojfense et défense, et tout ce qui méconnaît ces exigences est qualifié par lui de procédé licencieux.

C'est également pour maintenir à la fois intacte et aisée cette structure de vers dont la rime est la condition principale et le couronnement, qu'il veut que le nombre de pieds, de syllabes fixe- par le rythme soit atteint naturellement et non à l'aide de moyens factices. Dès lors point de ces mots de remplissage qu'il appelle des bourres elàts chevilles, pas davantage de ces élisions de syllabes, de ces suppressions de particules que Desportes se permettait encore et qui ont pour but de se conformer aux exigences de la mesure, au risque de fausser ou d'altérer le sens; enfin, si Malherbe s'oppose aux rejets et aux

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