Victor Hugo, Préface de Cromwell
enjambements d'un vers sur l'autre, c'est que si la voix ne s'arrête pas à la fin du vers, le son de la rime disparaît pour l'oreille.
On ferait tort assurc'-ment au jugement de Malherbe, si l'on pensait que toute sa préoccupation consiste à exiger ainsi l'observation de certaines règles formelles et à poursuivre les moindres fautes avec une sorte de taquinerie minutieuse. Bon nombre de ces appréciations ont une plus haute portée. L'abus et le faux éclat des métaphores, l'afféterie et l'enflure, le ton déclamatoire, l'étalage pédantesque et déplacé de l'érudition sont des torts qu'il relève souvent avec un goût très sûr, auquel on souhaiterait seulement un peu moins de froideur et un peu plus d'imagination. En somme cependant, sa critique, il faut bien en convenir, est plus souvent verbale et grammaticale que littéraire, ce qui n'en rend pas l'étude plus attrayante. Constituer la langue et la poésie française sur un fondement solide, c'est évidemment, à ses yeux, la grande affaire et l'intérêt capital. On dirait qu'il sent que son œuvre est de redresser l'instrument qu'on avait faussé, sauf à laisser après lui à ceux qui le tiendront de ses mains, le soin d'en faire un usage sinon plus noble, au moins plus varié, plus étendu et plus puissant.
Rien ne prouve mieux à quel point le vent de la faveur publique avait changé de direction que le rapide succès obtenu par une doctrine, en soi de
IIG MALHERBE.
nature assez sèche, consistant surtout en préceptes négatifs, développés par un docteur dont l'humeur et le caractère étaient dépourvus d'agrément. A peine, en effet, Malherbe se fut-il déclaré en état de véritable insurrection contre les réputations encore régnantes qu'il se vit entouré d'un groupe nomlireux d'amis et de disciples qui, pour ne pas se parer d'un nom aussi ambitieux que la Pléiade, ne furent ni moins dévoués, ni moins actifs. Le modeste a[)partement qu'il occupait à Paris, quand il pouvait s'échapper de la cour, devint le théâtre de conférences régulières où se réunissaient le soir des auditeurs prêts à veiller pour l'entendre. Parmi les noms qu'on a conservés, il en est deux dont, comme une sorte de signe des temps, l'adhésion dut être particulière ment remarquée. C'était d'abord INI aynard, déjà connu par r{uelques vers que l'on sait encore, mais qui était attaché en qualité de secrétaire à Marguerite de Valois. Il faisait donc infidélité (probablement à l'insu de sa maîtresse) au cercle du Pré aux Clercs. C'était ensuite Honoré de Bueil, marquis de Racan, jeune gentilhomme de Touraine qui, entré dès l'enfance au nombre des pages du duc de Bcllegarde, s'était trouvé ainsi rappi^oché de Malher])c. IMais, ({uoiqu'il eût montré de ])onne heure, comme il dit lui-même, le goût de riiuaillci\ aucun attrait naturel n'aurait dû le porter vers son impérieux confrère. Il était d'une humeur douce et
d'un cœur tendre qui le disposaient à envisager la poésie sous un aspect moins sévère. 11 n'en subit pas moins complètement l'ascendant de ce rude censeur qui ne ménageait à ses premiers essais ni les reproches, ni les avertissements, et il s'attacha à lui par une affection soumise qui ne devait finir qu'avec la vie.
J'imagine que ce qui corrigeait l'aridité de cet enseignement et ce qui pouvait même à certains jours lui donner un intérêt piquant, c'est que le maître ne se faisait pas faute de citer ses exemples à l'appui de ses préceptes : avec la confiance dans son mérite dont il ne se défendait pas, c'était lui-même qu'il donnait pour modèle : et de fait, il était en droit de montrer que les règles qu'il imposait, il avait commencé par se les appliquer strictement, et que les défauts qu'il faisait toucher au doigt, il avait mis un soin scrupuleux à les éviter. L'admiration dont il était l'objet était le fruit de celte rigide observance. De là une comparaison dont l'effet était décisif. L'école défaillante, en passant des premiers artistes aux moindres sujets, n'avait rien gagné en clarté de ce qu'elle perdait en éclat. A sa phraséologie de plus en plus diffuse et confuse Malherbe opposait son vers plein, ferme, sonore, où tous les mots avaient un sens et portaient coup. C'était un plaisir de marcher à la suite d'un guide si sûr de luimême, en terrain solide et en pleine lumière.
L'enthousiasme de ses amis alla bientôt si loin que ce furent eux qui le poussèrent à ne plus garder aucune mesure. Ainsi ils prirent un jour sur sa table un exemplaire de Ronsard qu'il avait commencé à charger de ratures et à annoter en marge, comme il avait fait pour Desporles. « Trouvez-vous bon, lui dit l'un deux, tout ce que vous n'avez pas effacé? — Non, pas plus <{ue le reste, répondit-il. — Alors, lui dit un autre, si on trouve le livre en cet élat après votre mort, on pourra s'y tromper. — Vous avez raison », reprit-il, et, prenant une plume, il biffa tout le texte page par i)age.
On peut bien penser, cependant, que dans les camps opposés l'émolion était vive et que la provocation ne restait pas sans réponse. Une nuée de pauqDlïlets et de satires ne tardèrent pas à voir le jour, où Malherbe fut |)ris à partie non seulement dans ses écrits, dont les côtés faibles furent impitoyablement relevés, mais dans sa personne, dont l'altitude un ])eu outrecuidante fut livrée au ridicule, dans son origine moins illustre que ses prétentions, et dans ses mœurs privées, beaucoup moins sévères que ses maximes littéraires. Des curieux peuvent trouver encore au fond de nos bibliothèques la collection de ces feuilles d'un jour, aussi promptemcnt oubliées qu'écloses; mais c'est un travail ingrat et dont le souvenir ne dure pas, que la tentative de résister à un mouvement qu'on ne peut arrêter, et
dans les combats littéraires plus que dans tout autre on sait peu de gré à ceux qui tirent les dernières cartouches. Aussi, parmi les adversaires de Malho'be, il n'en est que deux dont on ait gardé mémoire, moins encore en raison de la valeur même des attaques auxquelles ils se livrèrent que par égard pour le sentiment touchant et presque filial qui les inspira.
Le premier à entrer en lice, ce fut, on le croira sans peine, ce neveu de Desportes dont la malencontreuse invitation avait exposé ce parent, qui lui était cher, à l'affront gratuit que Malherbe lui avait fait subir. A ce grief, assurément très légitime, se joignait pour Mathurin Régnier un autre plus j)ersonnel qui ne le toucliait pas moins au vif. Un de ses premiers essais poétiques avait été une élégie adressée à Henri IV, où la France était représentée, entrant toute éplorée à l'Olympe pour demander à Jupiter un défenseur contre les maux où la Ligue l'avait plongée. C'était une fiction assez innocente, dont le vrai tort était d'être prise dans le bagage des lieux communs de toutes les poésies du monde. Elle ne trouva pas grâce devant Malherbe qui, pourtant, s'en est permis quelques unes dans sa vie qui n'étaient pas d'un choix beaucoup plus rare. « Quand cela est-il arrivé? dit-il. Je vis en France depuis cinquante ans passés et je ne m'aperçois pas qu'elle ait bougé. » Le jugement était sans doute d'une sévé-
rite outrée; mais le mot fut rapporté, et eût-il été plus équitable, il n'en fallait pas tant pour blesser la vanilé d'un jeune auteur.
Il est vraiment fâcheux que des motifs d'affection ou d'araour-propre aient séparé deux hommes qui joignaient à des mérites très différents quelques qualités de même genre, et qui auraient pu par là être amenés à s'entendre. Bien que llegnier, en elfet, fût, comme son oncle Desportes, un élève dévot de Ronsard pour lequel il ne cessa pas de professer une admiration sans mélange — bien qu'on ait pu relever dans ses écrits plus d'un passage où il l'a imité et pris ]>our modèle; — en général, cependant, il est de tous les disciples de l'école le moins atteint de ses défauts, et c'est ce qui explique qu'il soit le seul auquel Boileau ait rendu quelque justice. L'étalage pédantesque de l'érudition lui est surtout parfaitement étranger. Il est vrai que le genre auquel son instinct le portait, la satire, était celui qui se prête le moins à ce genre d'afiectation. Obligée de s'occuper du présent pour censurer les mœurs et les vices du jour, la satire doit laisser le passé de côté et parler comme tout le monde.
Le jeune railleur se conformait ainsi, sans le savoir, au premier des préceptes de Malherbe, et peut-être porlait-il dans l'ajiplication plus de verve et de naturel que le précepteur lui-même. Le tour de ses vers est fianc, l'expression viaie, et si elle
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est parfois vulgaire — voire même quelque chose de plus, — ce n'est pas Malherbe qui aurait pu lui en faire reproche, car elle est certainement puisée aux sources populaires qu'il recommandait. Chose singulière, c'est dans la satire restée fameuse où Régnier prend ^lalherbe à partie sans le nommer, mais en le désignant clairement, qu'au point de vue de la facture du vers et de sa correction, le censeur de Desportes aurait trouvé le moins à redire. Je ne vois pas, en effet, à part quelques négligences et quelques tours vieillis (que lui-même ne s'est pas toujours refusés), ce que Malherbe aurait eu à redire à des vers comme ceux-ci :
Quoi donc, il faudra donc pour faire une œuvre grande, Qui de la calomnie et du temps se défende, Qui trouve quelque place entre les bons auteurs, Parler comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs ?...
Pensent-ils, des plus vieux ofiFensant la mémoire, Par le mépris d'autrui s'acquérir de la gloire Et pour quelque vieux mot étrange ou de travers Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers?...
Cependant leur savoir ne s'étend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement. Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue. Épier si des vers la rime est brève ou longue, Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant, Et laissent sur le vert * le noble de l'ouvrage. Nul aiguillon divin n'enflamme leur courage.
1. Laisser sur le vert, expression vieillie qui voulait dire négliger, laisser de côté.
Ils rampent bassement, faibles d'invention,
Et n'osent, peu bardis, tenter la fiction,
Froids sur l'imagàner, car s'ils font quelque chose,
C'est pi'oser de la rime, ou rimer de la prose.
Ce dernier vers est piquant et bien tourne. Je doute pourtant que Malherbe eût un amour assez désintéressé de l'art pour trouver [)laisir à un trait bien décoché *.
Régnier n'avait ))as absolument tort de dire que les règles posées par Malherbe, étant à peu près les mêmes pour la j)rose que pour les vers, tendraient à effacer trop complètement la différence des deux genres. Mais de ce reproche Malherbe ne se serait pas chaleureusement défendu, car il avait bien la pensée de donner des préceptes et même de se proposer en modèle aux prosateurs non moins qu'aux poètes : et c'est sans doute afin de justifier cette prétention qu'il s'était mis à l'œuvre pour faire la traduction d'un traité de Sénèque. Le manuscrit s.'est trouvé inachevé dans ses papiers et n'a vu le jour qu'après sa mort. 11 est probable que difficile pour lui-môme, ce jour-là comme il l'était toujours, il n'avait pas trouvé son œuvre portée à un point de jierfection qui le satisfît. Mais il avait été compris à demi-mot par un témoin vigilant et des plus respecla])les qui se croyait appelé, par vocation, par hérédité et par devoir, à veiller sur les iutérèls de la langue fran-