I.'Omhre, p. 'i9î) et suiv
des poètes ses contemporains, autant ([u'une impudence d'ignorants le peut faire, brossants en leur fantaisie comme le sanglier échaufTé dans une forêt. Dieu me garde d'être si téméraire et ingrate pour les grands esprits qui ont écrit avant moi, et même de mon temps, que de leur reprocher l'usage de mille choses, refusant de les employer après eux, et que d'essayer à les flétrir et les ensevelir au tombeau du mépris par un contre-lustre, ainsi que ces nouveaux venus prétendent faire, dessein atroce et félon. Mauvais français sont-ils, certes, outre cela de vouloir ainsi flétrir un des plus riches fleurons de la gloire de nos rois et de la France, qui consiste au don que des poètes d'un tel mérite leur ont fait de la leur par réflexion, et don après tout qui a rendu la France vénérable et admirable aux nations Nous prouverons en ce discours que, depuis qu'une langue est arrivée en un temps où sa nation porte la science au période, ainsi que la France l'a portée en la saison de Ronsard, cette langue, dis-je, est en son période aussi, j'entends ne peut rompre ni changer ses lois qu'en empirant, bien qu'elle se puisse amplifier. Or par-dessus tout cela, pour preuve que la langue vulgaire n'est pas considérable tout du long sur la poésie, estimons-nous qu'en cette saison de Ronsard, ni de Du Bellay, ni de Desportes, on parlât vulgairement comme nous parlons? ou que leur dialecte fût plus conforme à celui qui courait alors en
public que le dialecte de ces nouveaux n'est conforme à celui de ces trois écrivains? Vraiment ils n'eussent pas été poètes excellents, ni poètes, s'ils se fussent abaissés au parler commun des hommes, et si le commun des hommes pouvait élever le sien jusqu'au leur, la poésie ayant été baptisée de tout temps non seulement grandiloquentia, mais le langage des dieux et non des humains. Il faut dire à l'opposite : c'est le langage des poètes, d'autant que
ce n'est pas celui du peuple C'est des ouvrages
romans, des livres communs et des grammairiens que nous apprenons l'usage, pureté, scrupule et propreté du langage,... mais des poètes, l'étendue de ses droits et de sa propagation, sa souplesse, magnificence et richesse; ou plutôt de ceux-là le langage populaire et courant; de ceux-ci le noble, riche, royal et céleste. On dit que les sorciers obéissent aux dieux, et que les magiciens leur commandent. Ainsi nos petits charmeurs d'âme et d'esjjrit, grammairiens et faiseurs de langue vulgaire, sont au-dessus de la langue; ces o-rands charmeurs, les poêles, sont audessous. «
Jamais le véritable point du débat entre Malherlje et ses devanciers — maîtriser la langue ou la respecter — n'a été, je crois, })lus nettement précisé.
Il y a eu des temps (et nous en verrons de tels peut-être encore) où cette fière émancii)alion de la poésie élevée au-dessus de toute règle traditionnelle
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et sociale aurait excité l'enlhousiasme de la jeunesse. Mais il n'y a rien de tel que d'arriver à son heure. Cette fois, ce fut le contraire, ce furent les plus jeunes, ceux qui, tout en recherchant le bel esprit, couraient aussi après les succès mondains dans la société et même à la cour, ceux que la demoiselle irritée appelle les frisés, les courtisans de Vaigretle et de la. mouslar/ie, qui se divertirent sans révérence, aux dépens de la pucelle de cinquante-cinq ans dont la prétention était de leur apprendre à parler, et il n'est sorte de plaisanterie qu'on ne fit courir sur elle et de mauvais tour qu'on n'essayât de lui jouer.
Ainsi, Tallemant des Réaux nous raconte qu'elle avait envoyé son Ombre à Racan, bien qu'elle ne le connût pas, dans l'espoir de l'engager à ne pas tant malherbiser. Deux des amis de Racan, jeunes malherbisants comme lui, surent qu'il avait l'intention d'aller la remercier, et trouvèrent l'occasion bonne pour faire deux malices d'un seul coup. Ils se donnèrent le mot pour frapper l'un après l'autre à la porte de Mlle de Gournay en empruntant le nom de leur ami. Le premier qui se présenta fut introduit sur-le-champ par la vieille servante qui composait tout le domestique du pauvre ménage et qui partageait toutes les passions de sa maîtresse, étant la fille naturelle d'un poète, Amadys Jamin, qui avait été page de Ronsard. A cet accueil empressé, le faux Racan répondit par les compliments les mieux
tournés, qui laissèrent Mlle de Gournay sous le charme. Le second eut l'art d'entrer sans être nommé, et, avant de se faire connaître, de lire des vers de sa façon qui furent trouvés tout à fait gentils. Mais quand il fallut à son tour décliner le nom qu'il se donnait, la surprise fut grande. « Quelqu'un se moque de moi, dit la demoiselle déjà très interdite, est-ce vous, ou l'autre? » Puis, comme les deux visiteurs avaient également bonne mine et l'air d'honnêtes gens, elle prit le parti de rire elle-même du piège qu'on lui tendait. « Les jeunes se moquent des vieux, reprit-elle, je le sais bien, c'est assez naturel. En tout cas, je suis bien aise d'avoir fait connaissance avec de jeunes gentilshommes si bien faits et si spirituels. »
Enfin restée seule, elle vit arriver le troisième Racan, le véritable. Cette fois, elle perdit patience et même prit peur. Racan était gauche, timide et affligé d'un bégaiement un peu ridicule. « Quel est ce plaisant boufFon? s'écria-t-elle. Jamin, je crois que c'est le plus sot des trois », et, ouvrant la fenêtre, elle cria au voleur! Racan n'eut que le temps de se laisser dévaler le long de l'escalier pour éviter le guet (jui allait monter. Mais le lendemain, quand l'histoire courut la ville et qu'elle sut que c'était l'innocent et non les coupables qu'elle avait maltraité, la bonne âme se repentit, et, emprunlaiil un carrosse (dit toujours Tallemant), courut chez Racan, lui faire
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ses excuses, Racan pardonna, mais garda souvenir de l'aventure, qui le rendit plus raalherbisant que jamais.
En réalité, pourtant, il y avait conscience (et c'était bien le fait de l'âge sans pitié) à se railler d'une humble vieille, quand on avait entrée et qu'on élait bienvenu dans les cercles les plus relevés du meilleur monde. Car ce n'était pas seulement parmi les lettrés qu'une popularité plus grande qu'on n'aurait pu s'y attendre, était acquise à la nouvelle poétique. La mode se mit aussi de la partie : on sait que ce genre de succès, c'est le caprice des femmes qui en décide, et elles aiment quelquefois à montrer leur empire en se faisant rendre hommage par des adorateurs qui ne semblaient pas nés pour leur plaire. Ce ne fut pourtant pas un sentiment de ce genre qui valut à Malherbe le patronage féminin le plus éminent.
Marguerite de Valois n'était plus et le Pré aux Clercs était muet, quand, sur l'autre rive de la Seine, à la porte du Louvre, et en face d'une magnifique vue donnant sur le Carrousel, s'éleva une élégante demeure, destinée à laisser un grand souvenir dans notre histoire littéraire. C'était l'hôtel qu'avait bâti, sur un plan et d'après des dessins tracés de sa propre main, la belle Catherine de Pisani-Vivonne, marquise de Rambouillet. Cette noble dame tenait de sa mère, qui était Romaine, la connaissance et le goût éclairé de tous les arts. Elle aimait, dit un récit
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du temps, toutes les belles choses. Elle parlait avec une aisance et une grâce égales les deux seules langues qu'on apprît alors, l'italien et l'espagnol. A son grand regret, une maladie l'avait empêchée de pousser jusqu'au bout l'étude du latin qu'elle avait entreprise, uniquement pour pouvoir lire Virgile dans l'original. Afin de se livrer tout entière à ses occupations favorites, elle fuyait les sociétés brillantes oîi son rang l'aurait naturellement appelée, et on la voyait même rarement aux assemblées du Louvre. Mais à peine sa belle construction fut-elle terminée et la décoration intérieure mise avec un art exquis en rapport avec la sévère beauté du dehors, que la porte en fut ouverte à tous les gens de lettres, poètes ou savants de quelque renom. Malherbe, un des mieux accueillis, y prit tout de suite la première place et donna le ton. Le tact très fin de la marquise, qui la rendait sensible même dans la conversation à toutes les délicatesses du langage, la disposait d'avance à apprécier le sens critique dont Malherbe était doué et l'usage qu'il en faisait. Aussi ce fut devant lui, sous ses auspices, dans cette chambre bleue, devenue plus tard très fameuse, que s'engagèrent les jiremières discussions sur le choix, la valeur et la convenance des mots, dont on devait j)laisanter plus tard, mais dont personne n'avait l'idée de rire ce jour-là. C'est là que naquit ce genre d'es|)rit qui fut qualifié de précieux, dont Molière a reconnu le
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mérile et fait l'éloge dans la préface de la pièce même où il en livrait l'excès au ridicule.
Le reproche d'affeclation et de pédanterie que personne n'avait alors la pensée de faire à la marquise de Rambouillet, on l'aurait appliqué plus justement à une autre dame du même monde, la vicomtesse d'Aulchy, née des Ursins, qui tenait aussi un cercle littéraire où Malherbe ne fut pas moins recherché. L;i, on débattait volontiers des sujets d'érudition et même de théologie; la vicomtesse faisait lecture d'homélies qu'elle avait composées sur les épîtres de saint Paul, et elle se laissait demander à qui elle donnait la préférence, de saint Thomas ou de saint Augustin. Enfin il y avait encore le salon de Mme des Loges, moins grande dame que les deux autres , puisque , de naissance , elle était bourgeoise, mais qui attirait pourtant chez elle des seigneurs et même des princes. On goûtait fort la vivacité enjouée de sa conversation et le tour heureux de ses lettres. Elle fut la première de son sexe, dit Tallemant, qui ait écrit des lettres raisonnables, et l'on sait quelle place fut attribuée au mérite du style épistolaire dans le siècle qui allait produire Voilure, Balzac et Mme de Sévigné.
Mme des Loges avait l'esprit libre et le goût de l'indépendance; née protestante, elle se refusa toujours à tous les efforts qu'on fit pour la convertir. 11 faut croire qu'en littérature non plus, elle ne
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suivit pas tout de suite le courant et tint quelque temps la balance égale entre le passé et le présent; car c'est à elle que Mlle de Gournay recourait dans son désespoir, en lui dédiant son Ombre, et en la conjurant de l'aider dans sa lutte contre les poètes qui prenaient les dames pour « garantes du })arti c|u'ils tiennent ». Malherbe qui ne cessa pas pourtant de la visiter et <]ela tenir en grande estime, ne pouvait manquer d"y rencontrer souvent ses adversaires. Si dans les discussions qu'il engagea avec eux, il déploya la verve et la brusquerie qui lui étaient familières, ce dut être l'occasion de scènes amusantes dont Mme des Loges put se réjouir, car une maîtresse de maison aime toujours ce qui pique la curiosité et attire du monde chez elle.
Admis ainsi dans les réunions de la ville et de la cour les plus choisies, il y prenait sans hésiter le ton d'un maître dont on ne devait pas contester l'autorité. On lui présentait les auteurs qui faisaient leurs débuts : on attendait son avis sur toutes les publications qui paraissaient, et généralement l'événement a prouvé ([ue son approbation et son blâme, très impartialement donnés, étaient bien placés. Ain^si à un jeune gentilhomme, Jean- François Dugiez, seigneur de lîalzac, qui venait de |)ublier ses premiers essais : « Voilà, dit-il (la première fois qu'on le lui présenta), un jeune homme ([ui ira plus loin pour l.i prose cpie personne n'a été
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encore en France ». Même accueil à Voiture, qui tenait en main le fameux sonnet d'Uranie, qui allait faire beaucoup de bruit. « Comment se j)eut-il, dit-il avec un léger ton de dépit, qu'un homme qui n'a pas été nourri dans ma discipline ait pu faire un si bon chemin dans un pays dont je croyais seul avoir la clef? »
Mais aussi, quand il s'agissait d'un écrit qu'il trouvait mauvais, rien au monde ne l'aurait empêché d'en dire tout haut et très vertement sa façon de penser. « Un homme de robe, de fort bonne condition, dit Talleraant des Réaux, lui apporta un jour d'assez mauvais vers qu'il avait faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant de les lui lire, que des considérations l'avaient obligé à les faire. Malherbe les lut d'un air fort chagrin et lui dit : « Avez-vous été con- « damné à être pendu ou à faire ces vers ? car à moins « que cela, on ne saurait vous les pardonner. » C'est à peu près ainsi qu'Al^este répond à Oronte dans le Misanthrope, et Molière s'est assurément souvenu de ce trait.
Partout où était accueilli Malherbe, le fidèle Racan l'accompagnait, et peut-être même, en raison de sa parenté avec les familles les plus haut placées, était-ce lui qui servait parfois d'introducteur. Ce fut l'occasion entre eux d'une contestation assez plaisante. Ils s'étaient mis l'un et l'autre en devoir de choisir, parmi les dames qui leur faisaient si bon
accueil, une maîtresse idéale à laquelle, suivant la coutume encore usitée, ils devaient adresser de ces déclarations d'amour poétiques qui, d'ordinaire, quelque vive que fût leur expression, n'étaient prises au sérieux par personne et ne tiraient pas à conséquence. Racan lit choix d'une jolie veuve, la baronne de Thermes; Mallierbe, croyant qu'il lui appartenait de viser plus haut, voulut mettre ses hommages aux pieds de la marquise de Rambouillet elle-même. Il paraît qu'il fut admis à les présenter, s'il est vrai que c'est à elle que fut dédiée une pièce qui a eu de nos jours même une certaine célébrité, parce qu'un compositeur éminent, trouvant (pie le rythme })rètait à l'harmonie, s'est plu à la mettre en musique. C'est celle qui commence par ces vers :
Ils s'en vont, ces rois de ma vie,
Ces yeux, ces beaux yeux.
Dont l'éclat fait pâlir d'envie
Ceux mêmes des cieux.
IMais voici où commença le différend entre les amis. L'usage voulait que ces amours de convention ne fussent pas mis sous le nom véritable de la dame choisie : on devait le déguiser sous une anagramme qui permît pourtant de le reconnaître. Il se trouva (pie Muic de Tiiernies et Mme de liaml)0uillet s'appelaient toutes les deux Catherine et (jue Racan, sans prévenir Malherbe, s'était pressé de dédier
une pastorale à la belle Arlhénice. 11 refusa absolument de renoncer à un nom si agréable et si bien fait pour les vers; Malherbe dut donc se résigner, non sans quelque humeur , à essayer une autre transformation des mômes lettres. Il hésita longtemps entre Erycinthe, Carenthie, et enfin Rocanthe. Ce fut à ce dernier nom qu'il s'arrêta. Mais Rocanthe ne plut nullement à Mme de Rambouillet, à qui Malherbe ne plaisait peut-être pas beaucoup davantage en qualité d'amoureux, et, que ce fût le prétexte ou le motif, la relation poétique se trouva par là de fait interrompue.
Malherbe se retourna alors vers la vicomtesse d'Aulchy, qui se montra moins difficile et à laquelle il adressa nombre de poèmes en même temps que quelques lettres qui figurent dans ses œuvres et ne les embellissent pas : car il faut bien convenir que ce sont des chefs-d'œuvre d affectation : c'est assez le cas ordinaire d'ailleurs, quand on veut exprimer les sentiments qu'on n'éprouve pas : il ne faudrait pas autre chose que ce ton guindé et prétentieux pour réfuter la calomnie de Tallemant qui veut voir dans l'échange de douceurs entre Mme d'Aulchy et Malherbe autre chose qu'une affection purement littéraire : un seul jour de passion véritable aurait fait passer sur ces froides compositions un souffle dont on sentirait quelque part la chaleur.
Mais, pendant que Malherbe portait ainsi de l'une
a l'autre de ces belles dames sa poésie et sa rhétorique, Racan, qui était d'un naturel plus sensible, prenait ses déclarations au pied de la lettre, et s'échauffait en les composant; à force de feindre l'amour, il finit par l'éprouver, et, chose plus étrange, il crut naïvement l'avoir inspiré. Quand Mme de Thermes, sortant de son deuil de veuve, ne parut plus éloignée de chercher des consolations, son cœur était pris et il se proposa de la rechercher en mariage. Il pensait que sa demande allait être aussi bien accueillie que ses vers. Malherbe, à qui il fit confidence de son dessein, trouva que le jeu passait la plaisanterie, et vit clairement que son ami allait au-devant d'une déception ridicule. Bien que Racan fût bon gentilhomme, il n'était pas d'un rang égal à celui do M. de Thermes, frère du duc de Bellegarde et destiné, s'il avait vécu, à la survivance du poste de grand écuyer. Sa veuve ne consentirait sûrement pas à une seconde union qui ne la mettrait pas aussi bien en cour que la première. Il y avait donc là une illusion que Mallicrbc se crul en devoir de dissiper, et il s'acquitta de celle obligation d'amitié avec un bon sens d'une rigueur et presque d'une dureté impitoyable. Tout en convenant que laiiioui' élait le charme de la vie, il cul une manière d'établir qu'on pouvait s'en dégager à volonté qui ne prouvait pas qu'il eût jamais été très sensible à ce genre d'enchantement. « Je ne trouve pas, lui dit-il, mauvais que
VOUS soyez amoureux : il le faut être à moins de renoncer à tout ce qu'il y a de doux dans la vie ; mais il le faut être en un lieu où le temps et la peine soient bien employés. On se noie en amour aussi bien qu'en une rivière, il faut donc savoir le gué de l'un aussi bien que de l'autre.... Celle à qui vous en voulez est très belle, très sage, de très bonne grâce et de très bonne maison, elle a tout cela, je l'avoue — Mais le meilleur y manque : elle ne vous aime point, et sans cette qualité, tous ces riens ne
valent pas mieux l'un que l'autre Je voudrais que
vous eussiez entretenu un homme qui vient du lieu où est votre prétendue maîtresse. Vous auriez appris qu'en un mois où il y a été, il ne s'est presque pas passé de jour qu'il ne l'ait vue aux compagnies, parée et ajustée d'une façon qui ne montrait pas qu'elle eût envie de rentrer au logis sans avoir fait un prisonnier. Vous prendrez peut-être la chose à votre avantage et direz qu'elle ne le faisait que pour se divertir des pensées mélancoliques où la plongeait votre éloignement. Je vous en sais bon gré : quand on veut se tromper, il ne se faut point tromper
à demi Or sus, soyez dupe et archidupe si bon
vous semble, cène sera jamais avec mon approbation. Je vous regarderai faire, comme on regarde un ami se perdre, après qu'on a fait tout ce qu'on a pu
pour le sauver Pour moi, je n'ai jamais été jusqu'à
aimer une femme qui ne me rendît la pareille. Quand
quelqu'une m'avait donné dans la vue, je m'en allais à elle. Si elle m'attendait, à la bonne heure; si elle se reculait, je la suivais cinq ou six pas, et quelquefois dix ou douze, selon l'opinion que j'avais de son mérite; si elle continuait à fuir, quelque mérite qu'elle eût, je la laissais aller, et tout aussitôt, le dépit prenant la place que l'amour avait tenue, ce que j'avais trouvé en elle de plus honorable, c'est où je trouvais le plus à redire. Son teint, quelque naturel qu'il fût, me semblait un masque, ses discours une pure coquetterie, et généralement avec une haine accommodée âmes sentiments, je démentais tout ce que l'affeclion s'était efforcée de persuader en sa faveur. Voilà comme j'ai toujours vécu avec les femmes.
Et maintenant encore, en cet âge penchant Où mon peu de lumière est si près du couchant, Quand je verrais Hélène au monde revenue, En l'état glorieux où Paris l'a connue, Faire à toute la terre adorer ses appas, ^'en étant point aimé je ne l'aimerais pas.
Racan pensa sans doute que le conseil était plus aisé à donner qu'à suivre, surtout quand le donneur d'avis avait plus de soixante ans, et l'amoureux à j)eine passé trente. De gré ou de force, il le suivit cependant, car, quelque temps après, Malherbe avant une réponse à faire à Mme de Thermes en profitait ])our lui ajjprendre que Racan était venu demander à M. de Bellegardc congé pour se marier avec une
fille d'Anjou qu'on disait fort riche : « Tellement, ajoutait-il, que si quelqu'un de ses amis des lieux où vous êtes a envie de danser à sa noce, il est temps qu'il se prépare. Pour l'épithalarae, il ne lui en coûtera rien, il fera son écriture lui-même, et, après cela, adieu les Muses ! »
La date à laquelle Malherbe arrivait à cette autorité à la fois mondaine et littéraire coïncide à peu près avec le moment où Richelieu, rentrant dans le conseil, après en être momentanément sorti, et quittant à propos le service de Marie de Médicis pour celui de Louis XIII, prenait en main d'une façon à peu près absolue le gouvernement de l'Etat. On a vu avec quelle adhésion enthousiaste le poète, désormais renommé grand entre tous, salua l'avènement du grand ministre. Sur la foi d'une anecdote douteuse rapportée par Ménage, la plupart des biographes de Malherbe et en particulier le fameux B lyle, dans son Dictionnaire, ont raconté que le cardinal accueillit froidement ses offres de dévoue-
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ment et en témoigna peu de reconnaissance ^ C'est le contraire qui paraît attesté par la correspondance de ÎNIalherbe lui-même, assez difficile pourtant à satisfaire, comme on sait, en fait de faveur royale ou ministérielle. « M. le Cardinal, écrit-il à Peiresc, m'a promis toutes sortes de faveurs : vous pouvez penser si je m'en promets bonne issue. Sitôt que j'en serai hors, je veux lui rendre en rimes ce qu'il m'aura prêté en prose. Je suis vieil et par conséquent contemptible aux muses qui sont femmes, mais en son nom, je crois qu'il n'y a rien qu'elles ne m'accordent. Quoi que je die ou écrive de lui, je pourrais bien le satisfaire, mais moi jamais. » Et un peu plus loin : « M. le Cardinal a été cinq ou six jours à Grosbois, il en revient demain, et se porte bien, grâces à Dieu. Vous pouvez penser comme je prie pour un homme qui m'a dit qu'il veut faire toutes mes affaires -. »
Et de fait comment Richelieu, tel que l'histoire nous le fait connaître, aurait-il été insensible à l'avantage de commander au dévoûment absolu d'un
1. Ménage raconte que les premiers vers adressés à Richelieu par Malherbe étaient tirés d'une pièce écrite antérieurement pour une autre occasion, et qui avaient clé plus ou moins heureusement adaptés à de nouvelles circonstances. Richelieu, averti de cette substitution, témoigna de l'humeur et reçut l'hommage de mauvaise grâce. Si le fait est vrai, il est certain que Richelieu revint facilement de sa première impression et garda peu de rancune de ce grief.
homme dont la célébrité, à cette première heure, égalait presque la sienne, et dont la moindre parole était désormais écoutée et redite par tout ce qui se piquait en France de lire et de savoir? N'est-ce pas un des traits les plus saillants du génie du cardinal d'avoir été le premier de nos hommes d'Etat qui ait compris la puissance de l'opinion et la direction qui peut lui être imprimée i)ar la publicité et par la presse? N'a-t-il pas, en réalité, par l'assentiment donné à la Gazette de Renaudot, été le fondateur du premier journal? Il n'est pas un des actes de sa politique qu'il n'ait eu soin de faire comprendre et défendre par des écrits partout répandus en Fi'ance et en Europe, et ces pièces, qu on a encore aujourd'hui quelque plaisir à relire, ne sont pas de sèches expositions de faits ou de simples mises en œuvre de documents de chancellerie, mais de vrais discours pleins de passion et souvent d'éloquence où, soit lui-même, soit son fidèle confident, le père Joseph, avait soin de mettre au service d'une argumentation très habile toutes les ressources de l'art oratoire. C'étaient des appels constants faits au sentiment public éclairé contre tous les ennemis du dedans, ou du dehors, qui entravaient ses desseins. Il n'était pas indifférent que des voix comme celle de Malherbe et de sa jeune école y fissent écho. Quiconque a tenté de gouverner les hommes sait combien il importe de parler à leur imagination, et que, de
toutes les manières de rémouvoir, la forme poétique est assurément la plus puissante. Richelieu, qui essaya souvent de parler en vers, ne l'ignorait pas. Ce n'était donc pas ])ar une vaine gloriole qu'il pouvait s'applaudir de voir son nom répété de bouche en bouche et le caractère qu'il voulait donner à toute sa conduite, célébré dans des vers comme ceux-ci :
Son seul but est la gloire : il n'est ambitieux Que de faire mourir l'insolence des crimes.
A quoi sont employés tant de soins magnanimes Où son esprit travaille et fait veiller ses yeux Qu'à tromper les complots de nos séditieux Et soumettre leur rage aux pouvoirs légitimes?
Il n'y avait pas jusqu'à ces cénacles où Malherbe était si bien écouté qui ne pussent lui rendre le service de déjouer plus d'une intrigue de cour nouée contre lui. Il en sentait si bien l'importance, qu'il essaya même une fois, nous dit-on, d'en tirer un parti qui fut trouvé excessif. Il fit demander à Mme de Rambouillet par le père Joseph ce qu'elle savait de propos tenus et de desseins formés par quelques-uns de ses hôtes habituels et dont il avait pris ombrage. La marquise lui fit nol)lement répondre qu'elle n'entendait rien à ces sortes de manèges et qu'elle n'était pas propre à faire le métier d'espion. La présence d'un serviteur tel que Malherbe à l'Hôtel de Rambouillet était une garantie qui aurait dû lui
suffire pour être assuré que rien ne s'y traniciait contre lui.
Aussi Richelieu fit-il attendre beaucoup moins que Henri IV à Malherbe l'exécution de ses promesses et il donna même à ses libéralités plus de solidité et de consistance. Dans une de ces créations d'offices qu'on mettait à prix pour subvenir à la pénurie des finances, Malherbe fut compris pour la charge de trésorier de Provence a fort bon marché, dit Peiresc, c'est-à-dire à peu près gratuitement. Son mérite fera passer l'édit, ajoute encore Peiresc, qui sans cela ne passerait jamais. — Une assez large concession de terrain, dans le voisinage de Toulon, fut aussi due à la protection ministérielle ; et comme au même moment Malherbe achevait de recueillir la succession de ses parents, qui (grâce aux précautions que, comme on l'a vu, il avait prises de bonne heure) fut avantageuse, il se trouva dans une situation assez prospère pour qu'il ne fit pas difficulté d'en convenir.
Je ne désiste pas pourtant, disait-il dans une épître adressée à un de ses amis,
D'èlre dans moi-même content D'avoir bien vécu dans le monde, Prisé (quoique vieil abattu) Des gens de bien et de vertu :
Et voilà le bien qui m'abonde.
On ferait pourtant un tort égal au ministre et au
IkS MALHERBE.
poète, en pensant que la relation de l)ienfaiteiir et d'obligé, qui s'établit entre eux, tenait uniquement au désir, chez l'un de s'assurer d'éloquents éloges, chez l'autre d'en recevoir le salaire. Tout intérêt personnel mis à part des deux côtés, une affinité naturelle de sentiment existait enti'e eux malgré la distance c[ui les séparait. Au fond, Malherbe ne faisait qu'étendre au domaine littéraire l'ordre que Richelieu voulait établir dans l'Etat. C'était chez tous deux le même soin de faire respecter une règle sévère et la même façon impérieuse, au besoin despotique, de l'appliquer. Ce que Richelieu nommait factions dans l'Etat, s'appelait })our INlalherbe liience dans la poésie. C'était des deux parts l'autorité et l'ordre longtemps méconnus qu'il était, suivant eux, temps de faire renaître.
Et il faut ajouter que l'un et l'autre étaient secondés par un sentiment public, plus général, plus profond et dont l'effet s'étendait au delà de la sphère même où chacun d'eux pouvait agir. La société française passait, dans ces premières années du xvii* siècle, par un de ces moments assez fréquents de son histoire oii, lassée de longues agitations morales ou matérielles, elle court elle-même au-devant de tout ce qui lui présente l'apparence, ou lui promet l'espoir d'un ordre régulier. Institutions, croyances, doctrines de toute nature, le siècle précédent avait tout mis en question et tout ébranlé, et de cette secousse,
après cent ans de troubles, n'étaient sorties encore que longues souffrances et confusion. Le xvii" siècle naissant et repentant sentait le besoin xle tout rétablir. L'alleinle avait porté plus haut que la royauté, puisque c'était à la religion d'abord que s'était attaquée la hardiesse des novateurs : c'est de plus haut aussi que le trône, que la réaction avait commencé à descendre. Pendant ({ue le pouvoir royal s'eflbrçait de reprendre, sous la main de fer de llichelieu, son prestige et sa force, une renaissance religieuse inattendue s'était déjà manifestée dans l'Église, pleine à la fois de ferveur et de rigueur. C'était le temps des François de Sales, des Bérulle, des OUier, des Vincent de Paul et du jansénisme à son début dont la doctrine n'avait pas encore dévié. Clergé séculier et régulier opéraient d'eux-mêmes, dans leur sein, de vigoureuses réformes. Ainsi partout où l'autorité avait faibli, elle tendait à se raffermir, la règle se redressait partout où elle avait fléchi. C'était comme une fermentation de l'esprit public, préparant le grand règne qui allait être celui de l'autorité et de la règle par excellence. Richelieu hâtait ce mouvement en y ajoutant sa forte impulsion. Malherbe qui y avait applaudi dès le premier jour en portait l'esprit dans sa réforme littéraire.
Boileau a dit qu'il rap|)ela la Musc aux règles du devoir : métaphore pour métaphore, je crois qu'il aurait préféré dire qu'il enseignait à apporter dans
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le service des muses le même ordre, presque le même cérémonial que dans celui de Dieu et du Roi. Cet accord avec le courant de l'opinion i^égnante contribuait pour une part notable à la popularité de son œuvre. Le tempérament français, dans sa mobilité, est au fond plus systématique qu'on ne croirait. Entré dans une voie (en attendant qu'il en change), il la [)Ousse d'abord à l'extrême. Il est des jours où il résiste à l'idée même de subir une règle, dans d'autres il l'accepte facilement, et, le principe une fois adopté, il en étend l'application ])ar analogie aux moindres comme aux plus grands sujets. On obéissait donc à Malherbe comme Richelieu voulait qu'on lui obéît à lui-même et comme on s'apprêtait à obéir à Louis XIV.
Si les bienfaits de Richelieu avaient mis INIalherbc dans une situation prospère dont il avait lieu de se féliciter, il ne fut pas longtemps appelé à en jouir; une circonstance très douloureuse, la seule de sa vie, en réalité, où il ait témoigné une sensibilité véritable, allait assombrir ses derniers jours.
Quand il était venu à Paris pour s'attacher à la cour, il ne s'était fait suivre ni de sa femme, ni de son fils, encore enfant, soit que leur séjour dans la capitale ne lui j)arût pas pouvoir s'accorder avec les déj)lacements habituels auxquels son service l'obligeait, soit qu'il mît |)eu d'empressement à rendre Mme de Malherbe témoin de l'irrégularité de ses
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habitudes. Peut-être, elle aussi, qui ne se faisait pas d'illusion sui' la fidélité de son mari, aimait-elle mieux ignorer ce qu'elle n'aurait j)U prévenir et éviter un éclat probablement inutile qui n'aurait pas sei'vi à la fortune du ménage. Cette séparation, interrompue seulement par quelques courtes visites, dura de longues années et Mme de Malherbe dut veiller seule à l'éducation du petit Marc-Antoine : mais elle la dirigeait bien, et le père, même que de loin, se faisait tenir au courant, avec une affection vigilante, des progrès faits en tout genre par le seul enfant qui lui restât et qui annonçait une heureuse nature. « Le petit Marc-Antoine, écrivait Peiresc, est plus grand que vous ne lavez laissé d'un bon demipan et je ne vis jamais enfant de son âge si gentil et
si éveillé que lui Il dîna dernièrement chez M. Du-
perriers, où il entretint merveilleusement toute cette compagnie et avec les discours pertinents, comme s'il eût été un homme bien consumé. » Et l'année suivante : « Votre petit Marc-Antoine est si gentil maintenant qu'il a le haut-de-chausses et qu'il ne se daigne d'aller avec les enfants; ses discours sont si bien sensés que d'homme de trente ans que je connaisse : il m'a fait des vers en latin d'importance. Ce va être une merveille du siècle, Dieu aidant,... il me tarde que vous le puissiez voir. »
Enfin, quand, après de brillantes études, le jeune homme passa ses derniers examens, « M. de Malherbe,
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votre fils, écrit encore Peiresc, soutint ces thèses en philosopliie, ces jours passés, où iSI. le premier président voulut y assister, bien qu'il n'y eût point été invité. La plus grande partie de notre compagnie y fut aussi. Mais sans cajolerie, je ne vis jamais mieux faire, ni mieux réfuter les arguments, ni parler si élégamment, ni avec tant d'assurance, de promptitude, en si beau langage et avec une aussi grande connaissance de cette science. Tout le monde en était ravi — Le catliédrant n'était rien auprès du répondant. AL le président dit au sortir de là que c'était le plus grand miracle qu'il était possible d'imaginer. »
L'éducation ainsi terminée avec éclat, restait à savoir dans quelle voie il conviendrait de diriger une vie commencée sous de si favorables auspices. 11 fallait faire choix d'une carrière, et bien que Mallierbe fît venir le jeune homme auprès de lui et l'occupât cinq à six heures par jour en sa présence, il ne pensait pas qu'il se fût, après tout, assez bien trouvé lui-même des lettres et de la poésie pour que son exemple lui parût bon à suivre.
L'état militaire avait naturellement ses préférences. C'était celui (pii répondait, ou l'a vu, le mieux à ses prétentions nobiliaires et qu'il regrettait de n'avoir pu suivre plus longtemps lui-même. Mais Mme de Malherbe s'en détournait avec une sorte d'effroi. Dès l'enfance, elle avait remarcjué chez son
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fils un esprit batailleur et provocant où elle reconnaissait des dispositions héréditaires; elle redoutait de le voir dans la compagnie de camarades peu endurants par profession, et avec qui un coup dépée serait si vite donné ou reçu. La magistrature était un emploi plus paisible et l'entrée en devait être facilement ouverte par ses relations de famille et surtout par la protection du président Du Yair, dont la considération était devenue assez grande pour que jNIarie de Médicis lui eût confié (pendant un temps assez court à la vérité] le poste élevé de garde des sceaux. Malherbe eut quelque peine à faire taire ses préventions et ne se laissa convaincre que par l'exemple qu'on lui fit connaître de quelques fils de très hautes maisons qui n'avaient pas cru déroger en quittant l'épée pour la robe. Son parti une fois pris, il l'expliqua de son mieux à un de ses amis à qui il demandait de s'entremettre pour faire obtenir à son fils une charge de conseiller. « Vous vous émerveillerez, dit-il, qu'ayant autrefois si peu estimé la longue robe, je sois à cette heure affectionné à la rechercher. Mais soitqu'avec le temps j'aie eu jdIus de loisirs de considérer les choses du monde, soit que la vieillesse ait de meilleures pensées que la jeunesse, il s'en faut beaucoup que j'en parle comme je faisais en ce temps-là. Je suis bien d'avis que l'épée est la vraie profession du gentilhomme, mais que la robe fasse préjudice à la noblesse, je ne vois
pas que celte opinion soit si universelle qu'elle l'a été par le passé. Tous les siècles n'ont pas le même goût, nos pères ont approuvé des choses que nous condamnons, et en ont condamné que nous api^rouvons. Le parlement de Paris, entre ses conseillers, en a eu lin de la maison de Foix. Après cela, je ne crois pas qu'il y ait gentilhomme qui ne fût ridicule, s'il en faisait le dégoûté. Pour moi, je confesse très librement de n'avoir pas été sage quand je le pouvais et devais être, mais ce regret est hors de raison. J'ai fait la faute en ma personne, je veux la réparer en la personne de moTi fils ^ »
Mais ce n'était pas tout de demander et même d'être en mesure d'obtenir, encore fallait-il que la conduite du jeune homme ne rendît pas trop difficile de l'appeler à rendre la justice. Or, pendant qu'on sollicitait pour lui, il trouva moyen de se faire coup sur coup, à Aix même, avec le tribunal, deux mauvaises affaires propres à décourager ceux qui lui voulaient du bien. On ne sait pas bien quelle fut la nature de la première, que son père appelle une sinqile brouillerie, assez grave pourtant pour que le parlement, où il comptait tant de parents, dût en prendre connaissance, et, par ménagement pour le nom qu'il portait, le condamnât seulement à quelques jours d'arrêt.
La seconde fut plus sérieuse, car il y avait mort dhorarae : c'était un duel où un bourgeois d'Aix était resté sur le carreau. L'émotion causée par cet acte de violence fut assez grande pour qu'il fallût citer le combattant survivant devant le sénéchal d'x\ix, qui ne put faire autrement que de le condamner. La sentence eût été même très redoutable, si on l'eût prise au pied de la lettre, car il n'y allait de rien moins que de la peine capitale; mais le duel était en ce temps-là un péché d'habitude pour tous les gens bien nés, et la répression judiciaire contre ce genre de crime (dont on était plutôt porté à se vanter qu'à faire pénitence) était rarement suivie d'effet. On sait que pour la .faire regarder comme sérieuse, il fallut que Richelieu l'appliquât dans toute sa rigueur à un Montmorency. Aussi Malherbe ne s'émut-il pas outre mesure : il fit appel au conseil du Roi, qui renvoya l'affaire, pour un nouvel examen, au parlement de Dijon, et, en attendant, le jeune accusé dut s'éloigner de Provence pour aller visiter sa famille et ses biens en Normandie. Il attendait, écrivait Malherbe, « avec un million de gentilshommes », une amnistie générale pour tous les duels, promise à l'occasion du mariage de Madame, fille de Henri IV, avec le fils du roi d'Angleterre. Le mariage même ayant tardé, il ne fut jias nécessaire d'attendre l'amnistie : des lettres de grâce furent obtenues sur la recommandation expresse et instante de la Reine en
faveur du fils d'une personne que son esprit a toujours fait regarder en cette cour Jioninie de mérite.
Mais il arrive souvent que ceux qui profilent du relâchement de la justice, en souffrent ensuite euxmêmes et sont alors les premiers à s'en plaindre et à s'en indigner. Ce fut le cas de Malherbe, car les lettres de grâce qu'il avait si vivement sollicitées étaient à peine entérinées depuis quelques mois que le jeune étourdi qui avait paru profiter de la leçon, et se ranger à une conduite plus régulière, fut de nouveau appelé sur le terrain, et cette fois ce fut lui qui succomba. A la vérité, ce ne fut pas à la suite d'un combat singulier, mais dans une rixe entre deux compagnies de jeunes gens en partie de plaisir, aux environs d'Aix, qui s'étaient prises de querelle et en vinrent aux mains. Mais Marc- Antoine avait le premier provoqué la lutte, en prenant le verbe très haut, et s'était montré le plus échauffé à la soutenir. Celui qui lui porta le coup mortel était un officier du nom de Paul de Fortia, seigneur de Piles. Le corps du pauvre jeune homme fut ramené à Aix et enseveli à l'église des Minimes, au milieu d'un grand concours d'amis désolés. Ce fut en leur nom, comme de tout ce qu'il y avait de galants lioninics et gens de bien dans la ville, que Peiresc dut faire [)art de ce grand malheur à l'infortuné père, absent. C'était, lui disait-il, un regret général causé par la perte d'un jeune homme « de (jui on se promettait tout ce qu'on
poui'ait attendre d'un des plus beaux esprits de son siècle, et qui avait les plus belles et les plus recommandables parties d'un gentilhomme de son dge ^ «. La surprise fut cruelle et le coup très rude pour Malherbe. Il ne se piqua pas celte fois de la résignation plus stoïque que chrétienne dont il avait donné à son ami Du Perrier le conseil et l'exemple. Il était atteint non seulement dans ses plus chères affections, mais dans l'orgueil de son nom et dans l'orgueil de sa race. La première fois qu'il reparut à la cour après cette triste nouvelle, tout le monde le trouva changé au point d'être méconnaissable. Ce fut un concert de sympathie pour lui et d'éloges pour la mémoire de son fils. « Le pauvre enfant est loué de tout le monde, écrivait-il à son cousin Malherbe de Bouillon, et il n'y a personne qui y trouve à redire — M. de Guise a dit au roi qu'il n'y avait en France ni plus franc courage, ni meilleure épée que celle de mon fils. » Encouragé par ces témoignages, et la colère se mêlant à la douleur, ce ne fut point assez de pleurer son fils, il jura de le venger. « J'espère, disait-il, qu'avec l'assistance de
1. Malherbe affirme même, dans une lettre qu'il adressa au Roi pour obtenir justice, que, le jour de la cérémonie, une foule populaire, accourue de tous les coins de la ville, exig'ea des religieux qui portaient le corps que la bière fût ouverte pendant le temps suffisant pour que chacun pût venir regarder le visage du mort; le fait n'étant pas attesté par d'autres témoignages, je ne sais s'il faut y ajouter foi.
tant de personnes, nos voleurs feront un grand coup s'ils se sauvent. »
D'obtenir une réparation pour un simple fait de duel après l'exemple qu'il avait donné lui-même, il n'y avait guère d'espérance : mais, le funeste accident ayant eu lieu dans une mêlée confuse, à laquelle plusieurs combattants avaient pris part, il était possible de soutenir que le jeune homme avait eu affaire à plusieurs adversaires, frappant ensemble sans qu'on lui eût laissé même le temps de se mettre loyalement en défense. « Le sieur de Piles, dit effectivement Tallemant des Réaux, parlant d'après un bruit répandu, ne fut pas seul sur Malherbe, ils furent plusieurs à le dépêcher. » Parmi ceux qui étaient venus en aide à de Piles, dans cette triste exécution, on nommait son beau-frère Gaspard, baron de Bormes, officier du même corps.
Dès lors il y avait homicide volontaire, que Malherbe qualifiait d'assassinat. Aussi, pendant que Mme de Malherbe déposait sa plainte au tribunal d'Aix, lui-même s'épuisait en invectives éloquentes contre les meurtriers. Il demandait à tous ses parents et amis leur concours pour obtenir justice. Il insista surtout sur un grief qu'il est assez singulier de rencontrer à cette époque, car le danger de l'influence qu'il signale ne devait pas être alors très considérable. Il paraît qu'en remontant de quelques degrés dans la généalogie du sieur de
Piles, on trouvait qu'il descendait d'une famille juive.
« Mes amis, écrivait Malherbe, disent que c'est à un juif que j'ai à faire et que je ne dois pas trouver étrange que mon iîls soit persécuté par eux qui ont crucifié le fils de Dieu. Us voudraient que l'affaire vînt à Paris; mais je ne le veux pas. Le judaïsme s'est étendu jusqu'à la Seine. Il serait à souhaiter qu'il fût demeuré au Jourdain et que cette canaille ne fût pas mêlée aux gens de bien. Il n'y a remède; je combattrai partout avec l'aide de Dieu, fût-ce dans Jérusalem et les douze légions d'Israël. »
C'est ce sentiment qu'il ex|)rimait dans ces beaux vers, les premiers peut-être de toutes ses œuvres où on trouve la trace d'une émotion personnelle :
Que mon fils ait perdu sa dépouille mortelle, Ce fils qui fut si brave, et que j'aimai si fort : Je ne l'impute point à l'injure du sort, Puisque finir, à l'homme est chose naturelle.
Mais que de deux marauds la surprise infidèle Ait terminé ses jours d'une tragique mort, En cela ma douleur n'a pas de réconfort, Et tous mes sentiments sont d'accord avec elle.
0 mon Dieu, mon Sauveur, puisque par la raison Le trouble de mon àme étant sans guérison, Le vœu de la vengeance est un vœu légitime,
Fais que de ton appui je sois fortifié.
Ta justice t'en prie; et les auteurs du crime
Sont fils de ces bourreaux qui t'ont crucifié.
« Monseigneur », écrivait-il encore à l'archevêque d'Aix , à qui il pensait que ce genre d'argu-
raents devait faire plus d'effet qu'aucun autre : « Mon affaire n'est point de si petite considération que je ne l'entremette au nombre de celles qui seront connues de la postérité. Je veux croire que vous ne dédaignerez pas la gloire de l'avoir protégée ^ »
La cause arrivait devant le tribunal d'Aix dans des conditions assez singulières, cardes deux beauxfrères mis en cause, l'un était le fils et l'autre le gendre d'un conseiller au parlement. Ce prudent magistrat, cependant, n'osant pas agir trop ouvertement en leur faveur au milieu de l'émotion générale, leur conseilla de gagner du temps en faisant défaut. La sentence fut alors rendue dans des termes dune effrayante rigueur. Convaincus « d'homicide et meurtre douleusement commis », les coupables furent condamnés « à faire amende honorable en un jour d'audience, tenant un flambeau chacun d'eux en leurs mains, et demander pardon à Dieu, au Roi, à justice et à la demoiselle querellante, et après s'être livrés es mains de l'exécuteur de haute justice, pour être menés et conduits par tous les lieux et carrefours dudit Aix accoutumés, et jusqu'à la place des Jacobins, etillec, sur le pilori d'icelle, avoir leur tète tranchée, et où ils ne pourront être appréhendés, seront exécutés en effigie. »
Mais Malherbe savait par sa propre et récente