Éd. Lalanne, t. I, p
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« Pour le Roi allant châtier la rébellion des Rochelois et chasser les Anglais qui en leur faveur étaient descendus dans l'île de Ré. »
Lettre et vers arrivèrent en effet au Roi, au moment où il allait rejoindre Richelieu occupé depuis un mois déjà au fameux siège de la Rochelle. Le valeureux cardinal poussait, on le sait, lui-même les opérations malgré une mer orageuse, et sous la menace constante d'une flotte anglaise, tenant tête ainsi à la fois tout ensemble aux éléments, à la sédition et à l'invasion. Ce fut l'heure critique et comme le nœud de ce grand ministère. Car, une fois que la prise de la Rochelle eut mis fin, non pas à la liberté de conscience des protestants (que Richelieu s'est toujours bien gardé d'atteindre), mais à des privilèges politiques et judiciaires incompatibles avec tout gouvernement régulier, libre alors de toute préoccupation à l'intérieur, il put se livrer tout entier aux vastes desseins de sa politique étrangère. On dirait qu'un de ces instincts prophétiques que l'antiquité accordait volontiers à ses poètes, eût révélé à Malherbe la portée de la partie engagée, dont peu de ses contemporains comprenaient l'importance, car jamais le souffle lyrique, qui d'ordinaire chez lui s'élève lentement et se maintient dans des régions tempérées, ne porta d'un seul bond sa pensée plus haut. A une inspiration patriotique très généreuse se joint dans les derniers vers un accent de
sensibilité émue qui ne lui avait jamais été naturel, et par une transition que rien ne fait attendre, un retour touchant du poète sur lui-même, sur son âge qui s'avance, et la force qui s'évanouit avec la jeunesse. On dirait que la douleur, ébranlant pour la première fois dans ses profondeurs cette robuste nature, y faisait vibrer des cordes qui jusque-là n'avaient pas résonné.
Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête; Prends ta foudre, Louis, et ya comme un lion Donner le dernier coup à la dernière tète De la rébellion.
Assez de leurs complots l'infidolc malice A nourri le désordre et la sédition.
Quitte le nom de Juste, ou fais voir ta justice En leur punition.
Le centième décembre a ces plaines ternies, Et le centième avril les a peintes de fleurs, Depuis que parmi nous leurs brutales manies Ne causent que des pleurs.
Pur qui sont aujourd'hui tant de villes désertes? Tant de grands bâtiments en masures changés ? Et de tant de chardons les campagnes couvertes, Que par ces enragés .'
Ils ont beau vers le ciel leurs murailles accroître, Beau d'un soin assidu travaillera leurs forts, Et creuser leurs fosses jusqu'à faire paroître Le jour entre les morts.
Laisse-les espérer, laisse-les entreprendre; 11 suffit que ta cause est la cause de Dieu; Et qu'avecque ton bras elle a pour la défendre Les soins de Richelieu.
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Certes, ou je me trompe, ou déjà la Victoire, Qui son plus grand honneur de tes palmes attend. Est aux bords de Charente en son habit de gloire, Pour te rendre content.
Je la vois qui't'appelle, et qui semble te dire : •< Roi, le plus grand des rois, et qui m'es le plus cher, Si tu veux que je t'aide à sauver ton empire, Il est temps de marcher. »
Que sa façon est bravo, et sa mine assurée! Qu'elle a fait richement son armure étoffer! Et qu'il se connaît bien, à la voir si parée, Que tu vas triompher!
Déjà l'étonnement leur fait la couleur blême Et ce lâche voisin qu'ils sont allés quérir. Misérable qu'il est, se condamne lui-même A fuir ou mourir.
0 que pour avoir part en si belle aventure Je me souhaiterais la fortune d'Eson, Qui, vieil comme je suis, revint contre nature En sa jeune saison !
De quel péril extrême est la guerre suivie, Oi'i je ne fisse voir que tout l'or du Levant N'a rien que je compare aux honneurs d'une vie Perdue en te servant?
Mais quoi? tous les pensers dont les âmes bien nées Excitent leur valeur, et flattent leur devoir. Que sont-ce que regrets quand le nombre d'années Leur ôtc le pouvoir?
Ceux à qui la chaleur ne bout plus dans les veines En vain dans les combats ont des soins diligents; Mars est comme l'Amour : ses travaux et ses peines Veulent de jeunes gens.
Je suis vaincu du temps ; je cède à ses outrages; Mon esprit seulement exempt de sa rigueur A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages Sa première vigueur.
Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore, Non loin de mon berceau commencèrent leur cours; Je les possédai jeune, et les possède encore A la fin de mes jours.
Ce que j'en ai reçu, je veux te le produire; Tu verras mon adresse; et ton front cette fois Sera ceint de rayons qu'on ne vit jamais luire Sur lu tête des rois.
Soit que de tes lauriers ma lyre s'entretienne, Soit que de tes bontés je la fasse parler, Quel rival assez vaiti prétendra que la sienne Ait de quoi m'égaler?
Celte fin émue fait revenir naturellement en mémoire les adieux que Bossuet adresse à Condé dans son oraison funèbre. C'est le même sentiment, le poids de l'âge qui avertit que les heures de la vie sont comptées : mais la ressemblance fait ressortir un saisissant contraste entre l'orgueil attristé du poète et le détachement du chrétien.
Le Roi ne pouvait rester insensible à des offres de dévouement et à des promesses de gloire faites dans un tel langage. Il reçut Malherbe pour l'en remercier, le jour même oîi, partant pour l'armée, il prenait congé de toute sa famille. « Hier au soir, dit Malherbe, le Roi après avoir soupe descendit chez la reine sa mère. Comme il y eut été environ un demiquart d'heure, il se leva et prit congé de ce qui était
dans le cercle Mme la Princesse fut la première, Mme la princesse de Conti la seconde, et Mme la comtesse de Soissons la troisième. Il parla avec elle quelque temps, aux autres il ne fit que les baiser. Il avait un pourpoint de peau que la reine et toutes les princesses louèrent grandement. Je dis tout bellement à la Reine que je souhaitais que ce pourpoint-là fût vu dans les rues de la Rochelle; elle me dit qu'elle le souhaitait bien aussi, mais que ce fût dans peu de temps. Je lui répondis que je ne croyais pas que l'affaire tardât plus de deux ou trois mois au plus. Elle dit au Roi ce que je disais, lequel, s'étant avancé vers moi, me dit qu'il n'avait jamais vu de si beaux vers que ceux que je lui avais donnés ; je lui dis que j'en allais faire sur la prise de la Rochelle qui seraient encore meilleurs, il me dit que je le fisse *. »
Quant à Richelieu, à qui l'ode avait été également envoyée et qui avait sa part dans les promesses de renommée, ce fut de la tranchée même ouverte devant la Rochelle quil écrivit la lettre suivante, dont la minute est encore aujourd'hui conservée aux Archives des Affaires étrangères :
« Monsieur, j'ai vu vos vers qui font voir que M, de Malherbe sera toujours le même, tant qu'il plaira à Dieu de le conserver. Je ne dirai pas seulement que
je les ai trouvés excellents, mais bien que personne de jugement ne les lira qui ne les reconnaisse et avoue tels. Les meilleurs esprits vous doivent cet hommage d'approuver ce qui vient de vous comme parfait. Je prie Dieu que d'ici à trente ans, vous nous puissiez donner de semblables témoignages de la verdeur de votre esprit, que les années n'ont pu faire vieillir qu'autant qu'il fallait pour les épurer entièrement de ce qui se trouve quelquefois à redire
en ceux qui ont peu d'expérience aux jeunes gens
Pour vous donner lieu de passer ce temps comuiodément, j'écris de bonne encre à M. d'Effiat et lui fais connaître, touchant le mémoire que vous m'avez envoyé, que le Roi a tant d'inclination à favoriser les gens démérite, qu'assurément il ferait contre sou intention, si vos affaires étaient sans recommandation en son esprit. Assurez-vous que j'embrasserai tous vos intérêts, comme les miens propres ^ »
Mais malgré ces |)romesses et ces compliments, le Roi et le Cardinal étant absents, la solution désirée risquait fort de se faire indéliniment allcndre. Les amis des accusés, à qui ce long délai donnait le temps de faire usage de tous leurs moyens de crédit, mais qui n'étaient pourtant pas sans inquiétude sur
1. Richelieu à Malltcrbe. Ministère des Affaires étrangères. La lettre ne porte pas de date, mais elle a ccrlainenient été écrite de la Rochelle, piiistjiic Malherbe mourut avant la fin du siège.
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l'issue finale, eurent la pensée de proposer au père irrité, à la place de la vengeance qu'il avait tant de peine à obtenir, un autre genre de compensation. Ils lui firent offrir, si Mme de Malherbe voulait retirer sa plainte, la remise d'une somme de dix mille écus comptants. Le porteur de paroles, qui était un conseiller du parlement, ne put se faire écouter. Mais, le jour môme de cette entrevue, Malherbe se vanta de ce noble refus dans une compagnie où se trouvait le jeune Balzac. « Nous lui représentâmes, dit Balzac, que la vengeance qu'il désirait étant ajjparemraent impossible à cause du crédit que sa partie avait à la cour, il ne devait pas refuser cette légère satisfaction qu'on lui présentait et que nous appelâmes
Solatia luctus Exigua ingcntis, misero scd débita patri.
« — Eh .'bien, dit-il, je croirai votre conseil, mais je « proteste que je ne garderai pas un testonpour moi « de ce qu'on me baille. J'emploierai le tout à faire « bâtir un mausolée à mon fils, w II usa du mot de mausolée, au lieu de tombeau, et fit le poète partout. »
Une transaction acceptée de si mauvaise grâce ne pouvait guère aboutir. Aussi, sans qu'on sache bien comment, l'idée en fut écartée; il est certain que Malherbe, plus impatienté que jamais, se décida, malgré toutes les remontrances qu'on put lui faire, à aller relancer encore une fois le Roi à la Rochelle
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même. Arrivé là, comme il aurait pu s'en douter, il fut regardé comme tout à fait importun et le Roi avait dans les occupations du siège une excellente raison pour ne pas l'écouter, ni même le recevoir. C'est ce qu'essayait de lui faire comprendre son ami Racan qui, lui, se trouvait là plus à sa place, dans la compagnie des gendarmes d'Effiat dont il faisait partie. Mais Malherbe ne voulait rien entendre, et dans la cour même du logis que le Roi habitait, il se démenait et criait tout haut que puisqu'il n'obtenait pas justice, il se la ferait à lui-même et qu'il irait provoquer l'assassin. Racan, le tirant à part, l'avertit que les officiers qui l'entendaient, se moquaient de ce vieillard de soixante-treize ans parlant d'appeler sur le pré un homme de vingt-cinq. « Eh! dit-il, c'est bien pour cela que je le fais! Qu'est-ce que je risque? un sou contre une pislole. » Il fallut pourtant bien s'en retourner, car il commençait à ressentir les atteintes de ces fièvres pernicieuses si répandues dans les régions marécageuses, qui avoisinent la Rochelle. Une fois arrivé à Paris, le mal s'aggrava et il fut bientôt certain qu'il y succomberait. Dés que le danger fut évident, l'émotion fut assez vive parmi ceux qui l'entouraient. On ne savait guère que penser de ses convictions religieuses, et ce qu'on en pouvait dire de mieux, c'est qu'elles étaient incertaines et intermittentes. A certains joiii's il parlait comme un chrétien : il venait
même de consacrer quelques-uns de ses plus beaux vers à traduire, ou plutôt à paraphraser des psaumes de David, et il est quelques-unes de ces traductions, un peu libres à la vérité, mais toujours nobles et touchantes, qu'on ne peut lire aujourd'hui sans une pieuse émotion; entre autres celle-ci, qu'on pourrait croire avoir été écrite dans un moment où il désespérait de voir arriver l'effet des promesses du roi :
N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde; Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde Que toujours quelque vent empêche de calmer. Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre;
C'est Dieu qui nous fait vivre,
C'est Dieu qu'il faut aimer.
En vain pour satisfaire à nos lâches envies
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
A souffrir des mépris et ployer les genoux.
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont comme nous sommes,
Véritablement hommes.
Et meurent comme nous.
En outre il assistait régulièrement à la messe, et se conformait, dans la mesure strictement commandée, aux prescriptions de l'Eglise sur le jeiàne et la pénitence. Il convenait même qu'il avait une fois fait vœu, pour obtenir le rétablissement de sa femme, d'aller d'Aix à la Sainte Baume à pied et tête nue. Mais à d'autres moments il parlait assez librement des choses saintes et laissait entendre que la religion était, après tout, affaire de convention et d'habitude, et qu'il fallait se conformer, à cet
égard, aux mœurs et aux lois de chaque pays. Quand on lui proposa de se confesser en l'avertissant du péril qu'il courait, il dit qu'il n'en voyait pas la nécessité, et qu'il pouvait bien attendre jusqu'à la Toussaint, suivant son habitude. « Mais, monsieur, lui dit son confesseur, sachant comment il devait le prendre, vous m'avez toujours dit que vous vouliez faire comme les autres, en ce qui regarde le christianisme, et tous les bons chrétiens se confessent avant de mourir. — Vous avez donc raison, ré|)ondit le mourant, car je veux aller où vont les autres, et on ne fera pas un paradis pour moi tout seul. »
Voici enfin un dernier trait qu'il faut laisser raconter à Racan, qui sans doute aurait mieux aimé ne pas avoir à en parler. « On dit qu'une heure avant de mourir, il se réveilla comme en sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui servait de garde, d'un mot qui n'était pas bien français à son gré, et comme son confesseur lui en voulait faire réprimande, il lui dit qu'il n'avait pas pu s'en empèclier et (ju'il avait voulu jusqu'à sa moit maintenir la pureté de la langue française. » Il expira le G octoln-e 1G28.
Mme de Malherbe ne survécut que vingt mois à son mari, elle mourut sans avoir obtenu la justice qu'elle attendait et dont elle recommanda à son héritier de poursuivre la réclamation. Ce ne fut que quatre ans après, en 1G32, que le parlement de