‹ MalherbeChapitre 19 sur 21 · I.A M OH T · texte numérisé non relu

I.A M OH T

Toulouse condamna le meurtrier à payer huil cenls livres pour faire prier Dieu pour l'âme de Marc- Antoine de Malherbe, « ladite somme applicable à l'église où son corps était enseveli ». Après l'accomplissement de cette pénalité dérisoire, l'héritier de Mme de Malherbe épousa une personne de la famille de l'assassin et personne n'entendit plus parler de l'affaire.

Mais l'œuvre de Malherbe ne finit pas avec lui. Il laissait trop d'amis et de disciples pénétrés de son enseignement, et engagés de conviction et d'amour-propre à ne pas la laisser périr. Les conférences, les réunions littéraires auxquelles il avait présidé et qui prenaient déjà le nom d'académies, loin de se dissoudre, se multiplièrent, fermant des centres différents, tantôt dans le logis modeste de quelque savant, tantôt dans le salon des dames du monde : mais toutes restaient fidèles à la pensée qui avait été la dernière du maître mourant, préoccupées avant tout de veiller à la pureté, à la propriété du langage, de le garder tel qu'il avait tenté lui-même d'en donner le modèle, élevé et clair, noble et simple,

exempt d'ohscui'ilé, irennurc, de défaillances et de bassesse. C'est sur ce terrain d'une recherche de détails que nous trouvons aujourd'hui un peu minutieuse, avec ce scrupule qui nous paraît excessif d'arrêter les moindres mots au passage, pour en peser la valeur avant d'en permettre l'emploi, que se maintint la critique littéraire pendant la plus grande partie du xvii" siècle. C'est sous ces traits qu'on la trouve dans les écrits de Ménage et de Vaugelas et même du père Bouhours, et l'esprit en avait si bien pénétré dans les habitudes sociales, que Molière se croyait sûr d'être compris du public et de l'amuser en en dessinant la caricature.

Il est des hommes d'Etat dont le génie impérieux ne croit jamais se faire une idée trop haute des conditions du pouvoir : ils ne s'inquiètent pas seulement de ce qui se passe, mais de ce qui se dit, et même de ce qui se pense en dehors d'eux : Richelieu était de ce nombre. Il avait ouvertement favorisé Malherbe, appliquant à la littérature et à la poésie une réglementation sévère. Malherbe mort, il ne pouvait lui convenir que ce gouvernement-là plus qu'aucun autre passât à des mains incertaines et inconnues. Ces petites assemblées où des écrivains, qui jouissaient de la célébrité et prétendaient à la gloire, se communiquaient leurs œuvres avant de les laisser voir au jour et ne se soumettaient ainsi qu'à leur censure mutuelle, avaient un caractère

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et prenaient des habitudes d'indépendance qu'il ne voyait pas sans déplaisir.

La plus nombreuse, la plus animée se tenait chez un bourgeois de Paris, ami des lettres et estimé des gens de goût, quoiqu'il n'eût rien écrit, l'honnête et sage Conrart. Les amis de Malherbe y étaient nombreux, et dans le nombre, un de ceux qui, de son vivant, avaient été le mieux appréciés, François de Boisrobert, que Richelieu s'était attaché comme secrétaire. Il était chargé d'entretenir le cardinal de toutes les nouvelles de la ville : on l'appelait son bavard attitré. Ce fut lui dont la conversation plus indiscrète, dit-on, que ses confrères ne l'auraient souhaité, appela l'attention sur la réunion, et de là naquit, chez le ministre jaloux de sa toute-puissance, la pensée de lui confier l'honneur d'une investiture officielle qu'elle ne pouvait refuser, mais qui entraînait la soumission à une discipline qu'elle aurait peut-être préféré ne pas subir : « Je veux être de cette assemblée, dit Richelieu, le protecteur et le père ». En faisant de cette petite réunion privée une grande institution nationale, il cétlait, dit excellemment M. Guizot, « à son besoin naturel de gouvernement et de domination : il protégeait les lettres en amateur et en ministre; le goût de l'amateur s'appuyait de l'autorité du ministre. » Telle fut, on le sait, l'origine de l'Académie française, dont l'illustration a bien vite fait oublier la modeste origine, mais qui

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esl issue en réalité, et a fait partie, en ligne directe, de l'héritage de Malherbe. Les lettres patentes enregistrées au Parlement qui constituaient cette institution nouvelle sont rédigées en des termes que Malherbe aurait pu dicter lui-même. « La langue française, y était-il dit, qui n'a que trop ressenti la négligence de ceux qui auraient pu la rendre la plus parfaite des modernes, est plus que jamais capable de le devenir, vu le nombre de personnes qui ont connaissance des avantages qu'elle possède. » 11 convenait donc de charger un corps d'en établir les règles certaines. Une autorité légiférant en matière de langage, qu'est-ce que Malherbe aurait pu souhaiter de plus conforme à ses instincts comme à sa doctrine?

Et nul doute que ce fussent ses principes que celte auloi'ité allait avoir à tâche d'applicpicr ; on put s'en convaincre à la nature même des premiers travaux auxquels l'Académie, à peine entrée en fonction, fut invitée à se livrer. Qu'était-ce en effet que ce Dictionnaire, qui garde encore aujourd hui dans la langue courante le nom de Dictionnaire de l'usage, sinon une attestation éclatante de la victoire remportée par Malherbe sur le ])oint capital de la controverse engagée avec les devanciers qu'il avait détrônés ? La règle adoptée dès le premier jour, et dont l'Académie ne s'est depuis lors jamais départie, c'est celle même que Malherbe avait posée : consa-

crer l'usage et le suivre, sans prétendre ni lui faire la loi, ni le devancer, s'abstenir absolument de ce que Ronsard appelait la sage liardlesse d'inventer des vocables nouveaux, et si quelque nouveauté vient à se produire d'elle-mênae jiar suite du changement des faits et du développement des idées, la soumettre, avant de lui donner passage, à un contrôle patient et rigoureux. La fidélité à suivre les préceptes de Malherbe alla même quelquefois chez ses imitateurs jusqu'à les affranchir d'un respect trop superstitieux pour sa mémoire. Ainsi Pélisson nous raconte que l'Académie passa trois mois à examiner quelques-unes des plus belles œuvres du fameux poète, entre autres la célèbre adresse à Henri IV partant pour le Limousin, et qu'il n'y eut qu'une seule stance qui parut à l'abri de toute critique; plus d'un se plaisait à y chercher quelque faute du genre de celle que le maître lui-même leur avait enseigné à reconnaître. Je crois bien que Malherbe aurait préféré un autre genre d'hommages. Aucun cependant ne pouvait mieux faire voir la trace profonde laissée par ses leçons dans l'esprit de ceux qui s'étaient formés à son école.

Il y eut bien encore, à la vérité, quelques velléités d'indépendance. Racan soupira parfois tout bas pour un peu plus de liberté, et Balzac, dans un passage souvent cité , se raille du pédagogue de la cour « qu'on appelait le tyran des mots et des syllabes et

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qui s'appelait lui-même, lorsqu'il était en belle humeur, le grammairien en lunettes et en cheveux gris. J'ai pitié, ajoute-t-il, d'un homme qui fait de si grandes différences entre pas et point, et qui traite l'affaire de participes et de gérondifs comme si c'était celle de deux peuples voisins l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. La mort l'attrapa dans l'arrondissement d'une période. » Mais on ne sait pas bien si cette tirade placée dans l'ouvrage intitulé le Socratc chrétien, et mise dans la bouche d'un philosophe maussade, qui fait profession de mépriser tout ce que les autres hommes estiment, doit être prise comme la pensée véritable de l'auteur. En tout cas, la rébellion fut sans conséquence, parce qu'elle aurait eu un caractère choquant d'ingratitude. Malherbe avait encouragé publiquement les débuts de Balzac, pris sa défense contre d'assez vives censures et l'avait encouragé par son propre exemple à ne pas s'y montrer sensible. Enfin il suffisait (comme un critique de nos jours l'a judicieusement remarqué *) de lire une page des écrits de Balzac pour reconnaître dans sa manière logique de développer ses idées, dans le soin mis à la justesse et à la propriété du langage, enfin dans le nombre oratoire, le souvenir et la tradition des enseignements de Malherbe. Sainte-Beuve a même été jusqu'à dire quelque part

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