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Brunelicrc, Evolution des genres, i. I, p

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que Balzac, c'est Malherbe en prose. Un élève a beau médire de son maître, on voit toujours dans quel atelier il a appris à bro^-er les couleurs et a manié le pinceau.

C'est que la voie ouverte par Malherbe, fût-elle même un peu étroite, était la seule sûre et la seule où on pût s'avancer sans s'égarer. Aucune inspiration n'avait été assurément plus généreuse que celle qui avait poussé les nobles écrivains du xvi° siècle à revendiquer pour la langue française le droit , en même temps que l'honneur, de s'élever à la hauteur des plus grands sujets de pensée et d'éloquence. Mais ce mouvement qu'ils imprimèrent, sans être maîtres de le guider, déviant sous leurs yeux, au hasard, dans des directions diverses, courait risque de se perdre dans l'impuissance et dans le vide. Avec la faculté laissée à chacun de modifier la langue à son gré, sans prendre d'autre conseil que de son propre jugement, on aurait eu la langue de tel écrivain et celle de tel autre, la langue d'une génération et celle de la suivante, mais de française il n'y en avait point, il n'y en aurait jamais eu. Comment se fait-il, disait encore Pélisson en tête de son Histoire de l'Académie, que nos écrivains les plus polis et les plus élégants sont devenus souvent barbares en peu d'années? Cette variation continue, qui avait été contraire à tout progrès, devenait plus menaçante que jamais dès qu'on avait inauguré une

théorie qui systématiquement l'autorisait. Il faut savoir gré à Malherbe d'avoir marqué de sa forte main le temps d'arrêt qui a donné le signal d'y mettre un terme. C'est un service dont le mérite ne peut lui être dis|nité par ceux-là même qui sont le moins attirés par l'allure compassée de son œuvre poétique.

Il faut lui faire honneur également d'avoir eu la confiance que notre vieille langue gallo-romaine, malgré les regrettables oscillations qui ont entravé son dévelopjiement, conservait assez des richesses de son origine, pour pouvoir se passer d'agréments factices et s'adranchir de l'imitation servile de modèles étrangers. On sait avec quel éclat celle attente a été justifiée. Quelques années étaient à peine écoulées et cette langue dont la Pléiade avait trouvé le vocabulaire trop pauvre et les couleurs trop pâles, était illustrée par une série incomparable de poètes, d'orateurs et de penseurs qui y trouvaient toutes les ressources nécessaires pour se mouvoir à l'aise dans le libre développement de leur génie. Devenue par là même d'un usage commun et familier à toute l'Europe polie, celle même langue a servi de moyen habituel de communication au.^ V'iats et aux peuples entre eux. Depuis lors, en France même, tout a changé, lois, mœurs, état social et politique, cl la langue s'est prêtée sans gêne et presque sans altération à ces niodiiicalions

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profondes de l'esprit général. Sur aucun point peutêtre nous ne pensons et ne sentons plus comme nos aïeux du xvii" siècle : mais c'est d'eux pourtant encore que nous apprenons à parler. En sorte qu'on peut dire que, depuis Pascal, Bossuet, Corneille et Molière, jusqu'à Voltaire, Rousseau, Chateaubriand et Lamartine, c'est toujours le même organe qui, grâce à un heureux mélange de fixité et de souplesse, a prêté des tons justes, forts ou touchants à toute la gamme des sentiments humains. Entre tant de génies dont l'inspiration a été différenle, souvent même opposée, le fond matériel de la langue reste le même, et c'est cette permanence même qui fait que chacun d'eux a pu la marquer d'un trait de son originalité personnelle. C'est sur une matière solide et qui résiste que les empreintes se gravent et se détachent. Tant que la [)àte est molle et fond sous les doigts, toutes les images sont toujours prêtes à s'effacer et à se confondre. C'est grâce aussi à celte fixité d'un organe commun et intrlligible à tous que la littérature, sortie du cercle étroit où elle était jusque-là renfermée, a cessé d'être la préoccupation et l'amusement d'une élite de gens de cour et d'esj>rits cultivés, pour entrer avec la nation tout entière dans des rapports plus intimes et prendre part à son développement par une influence décisive. Dès l'âge même qui a suivi Malherbe, combien cette action sociale de la

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liltéralure est déjà plus sensible et plus élendue que dans les règnes pi'écédenls! C'est au point que, quand on parle de la grandeur de la France, au siècle de Louis XIV, on ne sait de quelle grandeur on parle, si c'est de celle des lettres ou de celle des armes. Les deux souvenirs se sont confondus dans le même éclat. Mais c'est au siècle suivant surtout qiie la part faite par les mœurs à la littérature s'accroît jusqu'à devenir dominante et maîtresse au delà même de toute mesure et jusqu'à prendre, par une substitution regrettable, la place de la direction défaillaule de la politique, et c'est en ce sens qu'un homme d'esprit a pu dire sans exagération qu'à Louis XIV succéda Voltaire. Mais conçoit-on Voltaire parlant une autre langue que celle, n(m seulement de tous les Français de son temps, mais de tous ceux qui devaient naître après lui? Il y a là un ensemble de résultats dont, quelque jugement qu'on en porte, la critique et l'iiisloire ne peuvent contester l'importance.

Pleinement juslilié du reproche qui lui avait été fait de se rapprocher trop de l'usage commun et de se refuser à l'étendre par des créations arbitraires, Malherbe peut-il l'être également d'une accusation toute contraire qu'on lui adresserait plus volontiers aujourd'hui? A-t-il tiré lui-même de cctle langue usuelle tous les avantages qu'elle contenait? Par un scrupule trop puritain dans le choix des mots, par

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un empressement excessif à proclamer leur indignité et leur déchéance, ne s'est-il pas privé, et nous après lui, de tours heureux et naïfs, de finesses et de hardiesses, dont on regrette souvent, en lisant nos vieux auteurs, de ne pouvoir reproduire la grâce ou la force? La sévérité de ses prescriptions grammaticales n'a-t-elle pas imposé à la moindre phrase un moule d'une raideur monotone qu'on est tenté de secouer ? C'est la plainte que Fénelon exprimait dans son aimable Lettre a l'Académie où il visait assurément Malherbe et son école sans les nommer. On hésite en matière de goût à contredire un tel juge. L'aisance et le naturel étaient les dons incomparables de l'auteur de Télémaque et des Lettres spirituelles : il était simple qu'il fût sensible à tout ce qui lui paraissait menacer ces précieuses qualités. Etait-il possible cependant, en astreignant le style à des règles fixes, de lui laisser la grâce et l'agrément qui tenaient peut-être chez les meilleurs, chez Villon, chez Marot, chez Rabelais même et chez Montaigne, à l'absence de toute gène et à un laisseraller pareil de la pensée et du langage? On peut en douter. En tout cas c'est une conciliation que Fénelon seul aurait pu tenter : car lui seul aurait pu s'y prendre avec un tact et une légèreté de touche, dont Malherbe, il en faut convenir, était dépourvu.

Mais c'est avec les poètes surtout que, tout poète et grand poète qu'il élait ou ])rétendait être, sa

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mémoire et ses principes uni eu de nos jours surtout les plus graves contestations à débattre. La piquante épigramrae lancée contre lui par Mathurin Régnier, l'accusant de n'avoir fait autre chose que « proser de la rime et rimer de la prose », a été reproduite sous plus d'une forme. En doublant par tous les scrupules d'une grammaire pointilleuse la gêne déjà assez grande de la métrique française, en exigeant même du si y le figuré — métaphores, comparaisons, fictions, allégories — i: e exactitude matérielle et presque une précision technique, on le regarde comme coupable d'avoir coupé les ailes n l'inspiration poétique et fait fuir l'imagination, qui, avant tout, craint d'être asservie. Un cri d'indépendance s'est élevé au commencement de ce siècle contre lequel toute opposition s'est trouvée vaine. Quelques-unes des règles posées par Malherbe (et de celles auxquelles il tenait le plus), comme le respect rigoureux de la césur-e et l'interdiction des l'ejets, ont définitivement succombé. L'épicuve de ce premier essai d'affranchissement at-il tenu tout ce qu'on s'en promettait? C'est ce que je ne me permets pas de décider. En tout cas, le succès ne paraît pas suffisant à tout le monde, jniisque c'est tout l'ensendile des règles de la versification française qui est aujourd'hui attaqué par de nouveaux réformateurs, pour faire place à d'autres conditions encore mal définies de nombre et d'harmonie. Sans

entrer dans un dëhat qui, nous éloignanl trop de Malherbe, serait ici déplacé, il est permis de rappeler aux jeunes poètes qui se plaignent que le vieux français enferme leur verve dans une prison trop étroite, une autorité qui ne peut être récusée, au moins sans discussion, car c'est celle de Victor Hugo dans cette Préface de son Cromivell qui fut, il y a soixante ans, le coup de clairon de la réforme romantique. En sacrifiant certaines parties du mécanisme qu'il regardait comme suranné, le novateur, qu'on trouvait alors téméraire, insistait sur la nécessité d'en conserver le cadre et les ressorts principaux. « Le vers, disait-il, est la forme optique de la pensée : fait d'une certaine façon, il communique du relief à des choses qui, sans lui, paraîtraient insignifiantes et vulgaires : il rend plus solide et plus fin le tissu du style : c'est le nœud qui arrête le fil, c'est la ceinture qui soutient le vêtement et lui donne tous ses plis. L'idée trempée dans le vers ])rend soudain quelque chose de plus vif et de plus éclatant. » Jamais on n'a mieux défini le nerf que le vers, à lui seul, quand la facture en est franche et remplie sans effort, ajoute à la pensée et comment il est telle harangue de Corneille, telle scène de Molière oii on ne pourrait trouver un mot qui s'écarte de la langue ordinaire et qui pourtant se gravent avec une force et s'élèvent à une hauteur dont on reconnaît l'elTet sans pénétrer le secret.

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En somme, il faut convenir qu'il eût été heureux, non seulement pour Malherbe lui-même, mais pour l'influence qu'il a exercée sur toute notre littérature, qu'il fût né dans une de ces contrées où la poésie a germé et fleuri sur le sol sans avoir besoin d'attendre une culture artificielle, où elle s'est développée par une croissance confondue avec celle de la nation dont elle a d'âge en âge reflété les sentiments. Dans de telles conditions, la légende a pu se transformer d'elle-même en épopée , le lyrisme s'inspirer des chants populaires, le drame n'a fait que mettre en scène les héros et les hauts faits de l'histoire nationale ; |niis, quand un génie supérieur s'est élevé, il n'a pas eu à choisir et à fixer lui-même sa voie, il était porté d'avance par un large courant d'exemples, de souvenirs et de traditions. Mais tout autre, on l'a vu, a été la fortune littéraire de la France. Plusieurs siècles s'étaient écoulés , plusieurs générations s'étaient épuisées en essais imparfaits, en productions sans éclat, quand la Renaissance, en faisant apparaître la splendeur des beautés antiques, a jeté dans l'ombre tout ce qui l'avait précédée. Ce fut comme un coup de théâtre d'où est résultée, dans ce qu'on pourrait appeler nos annales intellectuelles, une solution de continuité, qui, comme on l'ajustement remarqué, n'a existé à ce point nulle part ailleurs. Il fut admis alors sans contestation

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que, dans l'ordre de la poésie surtout, tout était en France à refaire et à créer, et personne ne proclama plus haut cette nécessité que Ronsard et son école, qui ne trouvaient d'autre moyen de réhabiliter la dignité de la langue française que d'en consacrer l'emploi, avec une dévotion aveugle, à l'imitation des modèles classiques.

Avec plus de sens et de mesure, Malherbe ne comprit pas et ne pouvait guère comprendre d'autre manière la tâche qu'il se proposa de remplir. De tout l'héritage du passé, il ne recueillit que le matériel (le la langue, dont il se fit une loi de respecter l'usage. Mais sur tout le reste, et même pour déterminer ce point unique, il ne crut avoir à consulter que son goût et son choix personnel. Et ne trouvant en face de lui personne qui j)ût l'égaler assez pour le contredire, il s'attribua et se fit reconnaître une autorité sans contrôle. Doué comme il l'était d'un esprit plus élevé qu'étendu et d'une veine de talent plus pure qu'abondante, il n'est pas étonnant qu'il ait usé de ce pouvoir absolu avec une rigueur systématique et des vues souvent restreintes.

Un spirituel critique ^ a cru bien définir par une expression piquante le caractère froid et réfiéchi de l'œuvre de Malherbe. La poésie en France, a-t-il dit, déçue à plusieurs reprises dans le choix de ses

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