Bourrienne, p
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aspirant au nom de poètes. C'est en vers que la [)rcmière Marguerite de Navarre faisait confidence à Dieu de ses doutes et de ses douleurs. C'est en vers que Charles IX complimentait Ronsard, et on nous a dernièrement appris que la personne du monde qui paraissait le moins faite pour s'éprendre du beau langage, Catherine de Médicis elle-même, trouvait entre plus d'une intrigue à mener de front encore le temps de l'imer. Ce fut sous les yeux d'un digne parent de ces beaux esprits couronnés et pour lui complaire que Malherbe se livra à ses premiers essais poétiques. 11 est vrai que ces tentatives, de son propre aveu, ne furent pas heureuses, c'étaient, (lisait-il plus lard, des avortons qu'il rougissait d'avoir mis au jour et qu'il lâcha de condamner à l'oubli. Elfectivement la seule de ses compositions de cette époque qui nous soit parvenue intitulée, les Larirtes de ^aiiU Pierre , porte l'empreinte de ce mauvais goût auquel il devait prendre à tâche de laire plus tard , lui-même , une si rude guerre. C'est la traduction d'un poème italien, et rien n'y ujanque, ni jeux de mois, ni concetlis, ni pointes, ni puériles antithèses , ni coujparaisons forcées, aucun des agréments du genre, en un mot, si fort goûté alors par de très indignes successeurs de Dante et de Pétrarque et dont nos fréquentes expéditions au delà des Alpes avaient rapporté la mode fu France. Le sujet traité est le récit" de la chute de
saint Pierre et du l'emords qui l'a suivie : le ton n'a rien d'évangélique. Certains passages cependant tlont la note est plus élevée et plus simple, ont paru à André Chénier , que Sainte-Beuve ne contredit pas, donner le premier indice d'un talent en germe. Ces deux bons juges paraissent touchés surtout d'une invocation faite aux saints innocents massacrés pai" llérode et dont saint Pierre (on ne sait trop à quel propos) regrette de n'avoir pas partagé le sort :
Ce furent de beaux lis, qui mieux que la nature Mêlant à leur blancheur l'incarnate peinture Que lira de leur sein le couteau criminel. Devant que d'un hiver la tempête et l'orage A leur teint délicat pussent faire dommag-e, S'en allèrent fleurir au printemps éternel.
Ce dernier vers est divin, dit Chénier, et le tout d'une versification étonnante.
Je ne sais si c'est le même genre de mérite qui fut apprécié par le grand prieur, mais il est certain que la poésie établit entre le maître et le secrétaire une sorte d'intimité qui effaçait souvent, sur ce point au moins, la différence des rangs. Ils concouraient parfois ensemble pour traiter le même sujet ' et le prince redoutait la sévérité du jugement dont Malherbe ne se mettait i)as toujours en peine de
1. C est le cas en particulier de deux quatrains envoyés l'un par le grand prieur et l'autre par Malherbe au célèbre Etienne Pasquier à propos d'un portrait de lui.
tempérer l'expression. « Un jour, dit Tallemant des Réaiix, INI. le grand prieur qui avait l'honneur de faire de méchants vers dit à Du Perrier ' : « Voilà un « sonnet, si je dis à Malherbe que c'est moi qui lai « fait, il dira qu'il ne vaut rien. Je vous prie, dites « qu'il est de votre façon. » Du Perrier donna lecture du sonnet à Malherbe en présence du grand prieur. « Ce sonnet, dit Malherbe, vaut exactement autant que « si c'était M. le Prieur qui leùt fait. » On voit que si le poète cherchait encore sa voie, l'impitoyable critique était d(''jà formé en lui et en éveil.
Une aventure tragique mit brusquement fin à cet innocent commerce. Le grand prieur fut tué |)ar un gentilhomme provençal, Antovili, baron de Castellane, ({ui à la suite d'une rixe violente lui passa son épée au travers du corps. Malherbe apprit la nouvelle en Normandie où il avait été momentanément appelé. Ce coup fatal ne détruisait pas seulement toutes ses chances de fortune, il dut vn être inquiété pour sa sécurité même. Personne ne savait en ces tem|)s agités quel trouble pouvait s'élever dans une j)rovince soudainement privée do son gouverneur. Le secrétaire qui perdait son protecteur, n'osa pas retourner dans une contrée où la faveur qui lui manquait brusquement avait pu lui créer beaucoup
1. Du Porricr est cet ami de Malherbe dont il a imiiiorlnlisé le nom dans la plus fameuse de ses poésies.
d'ennemis. Il avait d'autant plus à craindre d'y êlre mal reçu, s'il y retournait, qu'ayant usé de sa fortune sans mi'nagement, donnant libre carrière à son humeur rude et railleuse, ne se refusant jamais ni un bon mot ni un coup de langue, il avait dû laisser dans la société où il avait vécu plus d'une de ces vanités blessées qui ne pardonnent pas. Il manda donc sa femme auprès de lui et se résigna à se rétablir dans son pays natal.
Mais la situation du jeune ménage s'y trouva très pénible. Le vieux magistrat vivait encore et occupait toujours le siège dont son fils n'avait pas voulu : il lui gardait rancune de son refus et de son aliandon, et sans que la brouille fût complète dans la famille, les relations étaient des plus froides. Il ne fallait surtout compter sur aucune aide pécuniaire dne à des largesses paternelles. Pendant les dix ans qu il venait de passer en Provence, Malherbe affirme qu'il n'avait pas reçu un llard de la maison. A Caen, ce fut même chose, il fallut « vivre du nôtre », ne recevant de secours que de temps à autre « un tonneau de cidre * ». Les revenus du bien de Mlle de Corriolis ne suffisant pas à l'entretien d'une famille qui s'était accrue par la naissance de deux enfants, on dut recourir à des emprunts onéreux pour com-
1. Instnictions de Malherbe à son fils. Éd. Lalaniio, t. I, p. 335.
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hier le découvert. II fallut loger chez une cousine qui voulut bien prêter sa maison.
Les rapports de Malherbe n'étaient pas bons non plus avec son frère EIzéar c[ui, ayant pris Ihabilude d'être maître du logis vacant , comptait à défaut de l'aîné sur la succession du présidial, et voyait le retour de l'absent avec inquiétude. Dans une instruction adressée à son fds, dont j'ai déjà cité quelques lignes, Malherbe expose les mesures qu'il dut prendre d'avance pour assurer à lui et à ses enfants la part d'héritage qui leur revenait. Cet ensemble de précautions atteste que la poésie ne lui avait pas fait oublier le droit, et c{ue l'air du Midi ne lui avait rien enlevé de l'esprit retors et avisé propre au terroir normand. Ce fut même probablement à ses aptitudes pratiques, appréciées de ses concitoyens, qu'il dut d'être appelé pendant quelques années à remplir un poste d'échcvin de Caen.
La vie n'en était pas moins diffuile dans cet intérieur gêné, que vint assombrir encore la perte successive de deux iîlles à peine parvenues à l'adolescence. Pris de dégoût alors pour une patrie où il avait trouvé si peu de bonheur, et pressé de donner à sa femme la consolation de se retrouver au milieu des siens, il se décida à reprendre le chemin de la Provence assez tristement et non sans incpiiélude. Il y revint en i.")()G, après une absence juste aussi longue que le séjour qu'il y avait fait au|)aravant.
Ce temps d'épreuve, si tristement employé pour son bonheur, ne l'avait pas été mieux pour sa réputation. Il versifiait bien toujours à ses heures de loisir, mais quoiqu'il eût déjà passé la quarantaine, parmi tant d'écrivains dont le nom était dans toutes les bouches, le sien n'était pas même prononcé. Un don de cinq cents écus obtenu d'Henri III en récompense d'une dédicace flatteuse qu'il avait mise en tête des Larmes de saint Pierre n'avait pas procuré à cette médiocre élucubration le moindre retentissement. Quarante ans, dans un temps où toutes les carrières précoces et courtes commençaient et s'achevaient de bonne heure, c'était une pleine maturité qui touchait presque au déclin. C'est le sentiment qu'il exprimait lui-même dans ces deux beaux vers :
Le plus beau de la vie est à la matinée, La imit est déjà proche à qui passe midi.
Ce fut pourtant à celte heure tardive que le talent de Malherbe, jusque-là peu apprécié, et n'ayant rien produit qui fût digne de l'être, allait prendre un développement inattendu. Je n'ai garde de dire que sa verve échauffée par le soleil de Provence se donna un soudain essor : cette expression trop vive conviendrait mal au caractère réfléchi et raisonné qui ne l'abandonna jamais. Ce jour-là, comme tout autre, tout ce qui émanait de lui, fut lent, mesuré et sentant l'efTort. Dans la collection de ses œuvres, on
n'en a pu attribuera cette période de su vie que tout au plus dix ou quinze; mais le sommet auquel il pouvait aspirer fut atteint du premier coup, car il en est dans le nombre dont la hauteur ne devait pas être dépassée et auxquelles sa renommée reste pour toujours attachée. Ce fut une révélation qui surprit d'autant plus que les mérites ainsi mis au jour étaient non seulement inconnus aux maîtres alors en renom, mais en certaine mesure l'opposé de ceux qu'on avait coutume d'admirer en eux. C'était une noblesse de langage. et de sentiments qui fuyait l'euipliase et l'enflure avec autant de soin que d'autres avaient trop alors souvent paru les rechercher. La sobriété de l'expression donnait, par un seul vers et quelquefois même d un seul mot, à la pensée, un relief dont limpression était d'autant plus forte que le moyen (jui la produisait était plus simple. L'étonnement fut grand devant un art nouveau dont personne jusque-là n'avait eu le secret ni même le soupçon.
Plusieurs ])ièces insérées successivement dans divers recueils, principalement dans celui qui était intitulé Parnasse des plus excellents poètes du temps, eurent bientôt assez attiré l'attention pour répandre dans un cercle assez étendu la réputation de leur auteur. Pourtant, tant qu'il habitait la Pi-ovence il demeurait surtout le favori et le héros d'un l)elit centre littéraire assez animé qui se forma à Aix autour de lui. Paris n'avait pas alors, on le
sait, absorbé encore l'activité intellectuelle du pays, et plus d'une société de province se piquait de vivre et de penser par elle-même. C'était le cas en particulier des cités parlementaires oîi résidait non une magistrature de passage comme la nôtre, n'occupant un poste qu'avec la pensée d'en attendre et d'en solliciter un autre, mais une cour permanente et souveraine dont les fonctions étaient en quelque sorte la propriété de quelques familles également distinguées par la politesse des habitudes sociales et par la culture de leur esprit. A la tête d'un groupe de cette nature figurait le premier président du [)arlement de Provence, le grave Du Vair, magistrat d'une austérité irréprochable, assidu à tous ses devoirs, mais attachant un prix particulier et mettant même quelque vanité à donner à son éloquence judiciaire un tour oratoire. Il avait pris à tâche de poser les règles du genre, dans un traité intitulé : Recherches de l'Eloquence française et des raisons pour lesquelles elle est restée si basse.
Aussi ses mercuriales et ses harangues prononcées dans les occasions solennelles passaient pour des modèles achevés. Mais ce qui n'était qu'un goût éclairé pour les lettres chez Du Vair, était devenu chez son élève et son ami Peiresc une véritable passion. Celui-ci, fils de magistrat, aurait pu aspirer à un rang plus élevé que le poste de simple conseiller, s'il n'avait préféré rester libre de devenir
ce que Bayle appelle le procureur général de la République des lettres, fonction dont il définit ainsi la nature : « 11 encourageait les auteurs, leur fournissant des lumières et des matériaux, employant ses revenus à faire acheter ou à faire copier les monuments les plus rares : les expériences philosophiques, les raretés de la nature, les productions de l'art, l'antiquariat, l'histoire : les langues étaient également l'objet de ses soins et de sa curiosité. » La publication complète récemment donnée au public des lettres de celui qu'on a si justement appelé le Mécène de rEriidition a fait voir combien ce portrait est exact.
C'est dans cette chaleureuse intimité avec des amateurs délicats que Malherbe vécut pendant plusieurs années, soutenu par leur admiration, éclairé aussi par leui's avis et quelquefois aidé par leur collaboration. Ainsi (comme on s'est plu à le faire remarquer dans un travail d'ingénieuse érudition), le poète et l'orateur ayant, à l'occasion de certains événements politiques, dû prendre la parole le même jour, on remarque entre l'ode de l'un et la harangue officielle de l'autre des analogies non seulement de pensée, mais d'expression qui font supposer qu'ils s'étaient réciproquement communitjué leur travail. Quand c'est Malherbe qu'on lit a|)rès Du Vair, on dirait parfois d'un écolier auquel, comme cela se faisait encore récemment dans nos
classes, on aurait donné une matière à mettre en vers '.
Malheureusement ce n'est pas seulement dans des pièces dont on peut croire qu'elles ont été ainsi concertées, mais dans d'autres de même date et des plus belles qu'on remarque et qu'on regrette le défaut d'une inspiration personnelle et spontanée. Le calcul et la réflexion s'y font toujours sentir. Ce n'est jamais l'élan ou l'effusion d'un sentiment qui a peine à se contenir. Ce sont des compositions faites en vue d'un thème à i-emplir et même (ce dont la poésie devait lui savoir moins de gré encore) d'une proposition à démontrer. De là parfois une déception assez pénible. Séduit par la beauté de la forme, vous vous laissez aller à l'émotion, et c'est l'artiste lui-même qui vous avertit par quelques traits qu'il est de sang-froid et ne partage pas, au moins à un degré égal, l'émotion qu'il vous cause.
Faut-il, au risque de faire tort à une renommée classique et presque légendaire, convenir que c'est le cas de la fameuse consolation à Duperrier sur la mort de sa fille, qui est inscrite à cette date et qu'on a toujours regardée comme son chef-d'œuvre? Il y a en effet dans cette pièce fameuse quelques
1. Brunot, La doctrine Je Malherbe, d'après si'ii commentaire sur Desportcs^ p. 6'i.
Strophes que tout le monde connaît et qui semblent un cri échappé du fond même de l'âme :
Mais elle était de ce monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin; Et rose elle a vécu ce que vivent les roses.
L'espace d'un matin.
C'est parfait : quel juste accord de la pensée et de l'expression, que de grâce, d'éclat et de force dans ce contraste de la jeunesse et de la mort! On ne peut voir une couronne virginale posée sur un linceul blanc sans que ces vers charmants reviennent en mémoire, et, de génération en génération, depuis trois siècles, la douleur maternelle les répète d'une voix brisée par les larmes. On suppose donc naturellement que celui qui a eu l'art d'évoquer devant nos yeux cette vision d'une éternelle pitié, ne doit plus pouvoir s'en distraire lui-même et surtout n'ajoutera pas un mot qui nous porte à en détourner nos regards.
C'est bien ainsi en cU'el ([ue l'ont compris deux grands |)oètes de nos jours qui, sur ce même sujet (jamais épuisé), car les coups toujours imprévus et toujours menaçants de la mort ne cessent de lui prêter une cruelle nouveauté), ont osé eux aussi mêler, après Malherbe, leurs pleurs à leurs chants : Lamartine dans le Premier Regret, Ilugo dans l'Orientale intitulée Fnnlûincs. Ni l'un ni l'autre n'ont atteint ni même prétendu à la sobriété puissante
qui reste l'apanage de Malherbe. Lamartine y a suppléé par une description splendide de la plage sonore et brûlante où repose, sous une pierre inaperçue, la dépouille de l'enfant de seize ans qui l'avait aimé; Victor Hugo par une accumulation de traits qui ne sont pas tous justes, mais dont quelques-uns vont au cœur. Mais ni l'un ni l'autre n'ont eu la pensée, après avoir subi eux-mêmes et créé en nous une si forte impression, d'essayer de l'atténuer. Loin de là, quand le souvenir semble fuir, ou s'effacer, Lamartine le rappelle pour s'y livrer avec un charme mélancolique.
Revenez, revenez, ô mes tristes pensées. Je veux rêver et non pleurer.
Si Hugo se console, c'est en songeant, par^unO ravissante image, que d'une frêle enveloppe le souffle de la vie a dii s'exhaler sans peine :
Et comme en s'envolant l'oiseau courbe la ljrani:Le, Son àme avait brisé son corps.
Nul enlraînemeiil, nul mcmagement pareil chez Malherbe. D'abord son taljleau qui paraît achevé a subi, avant de l'être, plus d'une retouche, dont malheureusement le poète a fait confidence au public. Le texte dont la postérité se souvient n'est pas le premier qui ait vu le jour : une autre version a circulé pendant plusieurs années où l'on ne trouve pas
3(j MAMIERIJE.
encore les plus grandes beautés que nous appri-cions. A la place de celte ellipse d'un si grand effet :
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
on voit tout simplement :
Et ne pouvait Rosette être mieux que les roses Qui ne vivent qu'un jour.
La réflexion avait évidemment porté conseil, et la correction est bien venue. iNIais le travail même heureux, quand il est connu et apparent, nuit à l'efTet. Ce qui y fait |)lus de torl encore, c'est qu'il y a une morale à la pièce, et une morale qu'on a bien fait d'oublier, car elle n'a rien de sublime, et les termes dans lesquels elle est exprimée ne contribuent pas à la relever. C'est tout simplement qu'il faut se faire une raison et que quand un mal est irréparable, ce qu'on a de mieux à faire est de n'y ])lus songer. Malherbe enseigne à son ami par de grands exemples, et en particulier par le sien propre, qu'il est nécessaire et possible d'acquérir cette indifférence. « De moi, )) (dit-il en rappelant la perte de ses deux filles),
... I)éjù deux fois d'une pareille fondre
Je me suis vu perclus.
Et doux fois l.a raison m'a si Lien fail résoudi'P,
Qu'il ne m'en souvient ])liis.
IS'on qu'il ne me soit grief que la (erre possède
Ce qui me fut si cher; Mais on un accident qui na point de remèdt",
11 n'en faut pas Chercher.
Viennent ensuite, à la vérité, des lignes très justement fameuses et où se retrouvent tous les mérites accoutumés de Malherbe, sur l'implacable nécessité de la mort, qui n'épargne aucune condition, })uis la conclusion qui donne à la résignation une teinte religieuse :
Vouloir ce que Dieu veut, est la seule science Qui nous met en repos.
Convenons franchement qu'une résignation si complète et qui paraît si sûre d'elle-même, ne semble pas avoir assez coûté pour être très méritoire.
Quand la douleur paternelle ne trouve pas d'autre expression que celle-là, on juge ce qu'il faut penser d'un autre sentiment dont, à l'âge où Malherbe était déjà parvenu, il ne devait plus ressentir bien vivement le charme et l'empire : aussi ne faut-il pas parler de deux ou trois pièces d'amour de la même époque si évidemment adressées à des maîtresses en l'air que Mme de Malherbe (si elle n'avait pas eu d'autres sujets de mécontentement) n'en dut ressentir aucune jalousie.
En réalité de tous les sujets qu'il prend à tâche de traiter, il n'en est qu'un qu'il aborde avec une émotion personnelle et auquel il revient avec une prédilection marquée : c'est le triomphe d'Henri IV et le terme mis par cet heureux t'-vénement aux guerres civiles qui avaient désolé la France. Dès
qu'il s'agit de célébrer ce salut qui avait paru si longtemps inespéré, sa voix toujours harmonieuse et élevée prend des accents tout à fait justes et dont la chaleur pénètre. On surprend ainsi, entre des strophes qui se suivent, le moment où, après des élans d'un lyrisme un peu factice, la convention disparaît et c'est la nature qui parle, ^'oyez par exemple ÏOdc à Marie de Mcdicis, pour sa bienvenue en France. Le tribut de louanges offert à la fiancée d'Henri IV n'est pas exempt des habitudes d'exagération qui sont la condition du genre et dont il n'était pas permis de s'écarter. Dire que la beauté de la princesse (on sait ce que le pinceau de Ruliens nous a permis d'en penser) est d'un éclat sans égal, pi'évoir que le fils qui va naître de celte union bénie portera le renom glorieux de la France sur les doux rives du Bosphore et rougira de sang les fleuves qui l)iii<^ncnt les pieds du Liban, c'est assurément passer les bornes permises au panégyrique officiel, et ces fantaisies ont beau être rythmées, avec un art qu'un connaisseur comme Saintc-fJeuve peut admirer, elles n'en font pas moins légèrement sourire. Mais, écoutez, voici qui est sérieux et sincère.
Ce sera vous qui de nos villes Ferez la beauté refleurir, Vous qui de nos haines ci\ilcs Ferez la racine mourir; Et par vous la paix assurée N'aura pas la courte durée
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Qu'espèrent infidèlemenl, Non lassés de nos souffrances, Ces Français qui n'ont fie la Franco Que la langue et l'habillement.
Voilà le bon citoyen, mais voilà aussi l'ami de la règle et de l'ordre dont tous les désirs sont comblés et tous les instincts satisfaits.
Mais c'est surtout dans la Poésie pour le roi Henri le Grand j)artant pour le Limousin, que cette joie du rétablissement de la paix éclate avec un enthousiasme qui n'a jamais été mieux inspiré et qui n'a rien d'artificiel. L'histoire de cette belle pièce est assez curieuse et a valu la peine d'être racontée : car le succès général qu'elle obtint a eu sur le reste de l'existence de Malherbe une influence décisive.
Parmi les appréciateurs de son génie que Malherbe comptait déjà, hors de son cercle habituel, se trouvait l'évêque d'Evreux, Duperron, plus tard cardinal et devenu depuis la conversion d'Henri IV, qu'il avait préparée, son conseiller habituel en matières ecclésiastiques et théologiques. I\Iais ce célèbre prélat, avant de devenir un docteur renommé, avait eu, au dire de Tallemant des Réaux, une jeunesse moins austère, qu'il avait charmée par des délassements poétiques. « Faites-vous encore des vers? » lui demanda un jour Henri IV qui, plaisant de son naturel, n'était peut-être pas fâché de l'embarrasser par le souvenir d'un passé un peu différent de ses nouvelles habitudes. Duperron répondit, sans se troubler, qu'il ne fallait
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plus que personne s'en raèlàt « apiès un certain gentilhomme de Normandie, habitué en Provence et nommé Malherbe, qui avait portr la poésie française à un si haut point que personne n'en pouvait jamais approcher «. Ce propos si affirmatif frappa l'esprit du roi qui s'en entretint avec un autre faiseur de vers assez médiocre de son entourage, Vauquelin, seigneur des Yveteaux, qu il avait fait précepteur de son fds naturel, César de Vendôme. Vauquelin était de Caen et avait eu quelques relations avec la famille de Malhei'be. Je ne sais s'il partageait à un degré égal l'admiration de Duperron, mais il ne fut pas fâché d'obliger un compatriote et son jugement fut assez favorable pour accroître la curiosité du Roi. Vauquelin lui proposa alors de faire venir Malherbe en personne pour qu'il pût se faire une opinion luimême. INIais le Roi qui avait connu la pauvreté savait le prix de l'argent : « Il était ménager, dit Racan, et craignit qu'en le faisant venir de si loin, il serait obligé de lui donner récompense au moins de la dépense du voyage ». Il hésita, el bien que l'idée fût remise plusieurs fois sur le lapis par Vauquelin, Malherbe, averti du bon renom (pi'on lui faisait à la cour, attendit trois ans une invitation ([ui n'arrivait pas. De guerre lasse, il prit le parti de l'aller chercher. Ses amis Du Vair et Peiresc ayant occasion de se rendre à Paris, il se mit en route avec eux : le voyago se trouva ainsi fait à ses frais; d»"'S que des
LA VI K. 'il
Yveteaux sul sa venue, il prévint le Koi qui, n'étant plus retenu par le scrupule de l'économie, l'envoya (dit toujours Racan) aussitôt quérir. II paraît qu'il fut satisfait de l'entretien, car il le pria, séance tenante, de faire des vers sur le voyage qu'il entreprenait pour aller tenir les grands jours en Limousin. L'occasion était plus sérieuse et prêtait même à la poésie plus qu'elle n'en avait l'air. On sait ce qu'on appelait les grands jours. C'étaient des tournées judiciaires faites par des magistrats d'un rangélevc-, chargés de citer devant eux les criminels qui, par l'importance de leur condition ou l'énorraité de leurs méfaits, ne semblaient pas pouvoir être confiés à la juridiction ordinaire. Après de longs désordres qui avaient laissé tant de traces et de si fâcheuses habitudes, l'apparition de ces redoutables assises pouvait causer quelque trouble dans des populations encore mal soumises. Mais les grands jours eux-mêmes n'étaient que le prétexte du départ du roi. II avait été averti que des intrigues étaient formées dans les provinces du centre, à la suite du complot et du supplice du maréchal de Biron, par des amis qui voulaient venger la mort de cet illustre et infortuné conspirateur. Limoges où le duc de Bouillon était attendu lui était signalé comme le lieu que les mécontents avaient choisi pour se réunir. Il partait donc, accompagné, par précaution, d'une forte escorte de sept mille hommes qu'on pouvait regarder comme
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une petite armée. Ces préparatifs inaccoutumés causaient une préoccupation assez générale, et d'ailleurs on savait trop bien de quels périls une vie si précieuse était menacée pour que le moindre de ses déplacements ne fût pas l'objet d'une constante inquiétude. C'est la gravité prêtée par l'opinion publique à ce départ qui explique la forme d'invocation à Dieu donnée à ce poème de Malherbe et justifie la solennité du début :
0 Dieu, dont les bontés de nos larmes touchées Ont aux vaines fureurs les ai'mes arrachées, Et rangé l'insolence aux pieds de la raison, Puisqu'il rien d'imparfait ta louange n'aspire, Achève ton ouvrage au bien de cet empire.
Nous sommes sous un roi si vaillant et si sage, Et qui si dignement a fait l'apprentissage De toutes les vertus propres à commander. Qu'il semble que cet heur nous impose silence, Et qu'assurés par lui de toute violence, Nous n'avons plus sujet de te rien deniandei-.
Mais quoi? de quelque soin qu'incessamment il veille, Quelque gloire qu'il ait à nulle autre ))areille, Et quoique excès d'amour qu'il porte à notre bien; Comme échapperons-nous en des nuits si profondes, Parmi tant de rochers qui lui cachent leurs ondes, Si ton cntend(>ment ne gouverne le sien ?
Un malheur inconnu glisse parmi les hommes, Qui les rend eimemis du repos où nous sommes; La plupart de leurs vœux tendent au changement; Et «'oinme s'ils vivaient des misères jiubliques. Pour les renouveler ils font tant de pratiques, Que qui n'u point de peur n'a point de jugement.
A laquelle de nos agitalions politiques depuis un siècle ne pourraient pas s'appliquer justement celle dernière strophe et surtout le dernier vers?
Tout le reste de la pièce est du même ton : l'exagération reparaît sans doute encore dans cette peinture cependant très touchante des bienfaits que la France devra à ce roi pacificateur :
La terreur de son nom rendra nos villes fortes, On n'en gardera plus ni les murs ni les portes, Les veilles cesseront au sommet do nos tours; Le fer mieux employé cultivera la terre. Et le peuple qui tremble aux frayeurs de la guerre, Si ce n'est pour danser, n'aura plus de tambours.
Tu nous rendras alors nos douces destinées;
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années
Qui pour les plus heureux n'ont produit que des pleurs.
Toute sorte de biens comblera nos familles,
La moisson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.
Vient enfin une comparaison d'Henri IV et de son prédécesseur, qui est le jugement même de l'histoire.
Quand un roi fainéant, la vergogne des princes. Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces, Entre les voluptés indignement s'endort.
Quoique l'on dissimule on n'en fait point d'eslime, Et si la vérité peut se dire sans crime, C'est avecque plaisir qu'on survit à sa mort. Mais ce roi, des bons rois l'clernel exemplaire, Qui de notre salut est l'ange tutélaire. L'infaillible refuge et l'assuré secours. Son extrême douceur ayant dompté l'envie, De quels jours assez longs peut-il borner sa vie Que notre affection ne les trouve trop courts 1
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Quand ces beaux vers furent lus au Louvre, devant le Roi, le lendemain de son heureux retour, ce fut un cri d'admiration. Duperron avait eu raison : pour la majesté et l'harmonie, pour la justesse des termes et l'élévation des pensées, on n'avait rien entendu d'égal. Henri, qui n'était pas dupe des adulations officielles, trouva que, pour la première fois, la louange avait l'accent de la sincérité et avait atteint à la hauteur de son mérite. Il résolut de ne plus éloigner de sa personne celui qui lui rendait une si éloquente justice. Il chargea son grand écuyer, le duc de Bellegarde, de l'attacher à son service avec mille francs d'appointements, |>lus l'entretien d'un homme et d'un cheval. La libéralité n'avait rien d'excessif et se sentait encore de la prudence du père de famille. Tallemant des Réaux n'hésite pas à dire qu'on y remarque bien la lésine connue du roi. Celait assez cependant pour que Malherbe ne pût plus songer à quitter cet aimable et grand prince. Personne d'ailleurs, on le sait, ne l'approchait sans subir son charme, et un poète moins qu'un autre, car tout dans ce héros qui avait dompté la fortune, ses aventures, sa renonmiée et sa personne [)arlaient également à l'imagination.
La correspondance régulière que Malherbe, fixé désormais à la cour, entretint à partir de ce moment avec son ami Peiresc, qui s'en était retourné seul à Aix, est un véritable journal où sont relatés tous les
incidents de l'intéiieui" royal, pendant cette fin triomphante et paisible du règne de Henri IV. Heureuses années entre toutes, les plus belles peut-être dont la royauté ait fait don à la France, où tout renaissait sous une main bienfaisante et où la nation entière, après tant de craintes et de souffrances, se reprenait avec surprise à la joie de vivre : véritable point lumineux de notre histoire, dont rien n'a effacé l'éclat.
n ne faut pas chercher dans la correspondance de Malherbe un tableau animé de cette belle époque, ni même une peinture émue de l'impression qu'on ressentait autour de lui. Le style épistolaire n'était pas son fait : la souplesse, la grâce, le naturel qui en font le principal mérite, lui étaient absolument et presque systématiquement étrangers. H est même peut-être heureux qu'il n'ait pas cherché à donner à ses lettres un vernis littéraire : il n'aurait pas évité d'y mêler à propos des événements de quelque importance, quelqu'une de ces tirades d'une rhétorique déclamatoire dont Voiture et Balzac eux-mêmes, bien que plus experts dans le genre qui a fait leur renommée, n'ont pas toujours su se défendre. En se l)ornant au contraire à des détails donnés avec précision et dont le choix dénote une observation intelligente, Malherbe a laissé un document 2)rêcieux pour l'histoire anecdotique du temps et qui fait heu^ reusement ressortir la physionomie vraiment origi-
nale de cette cour tenue par Henri IV dans sa capitale domptée et captivée. C'est un plaisir de voir avec lui comme tout s'y passe sur un pied de familiarité simj)le qui n'ôte rien à la dignité du commandement. Nul faste, nulle cérémonie, à peine une ombre d'étiquette; en fait de réunions nombreuses et brillantes, il n'y en a guère que pour les bals et les carrousels. C'est la vie d'un grand seigneur ou, mieux encore, d'un bon père de famille. Le Louvre, qui n'est mallieureuseraent que trop mal gardé, est ouvert à des visiteurs de tout genre, aux princes lorrains, ces factieux d'hier, à un vieux magistrat ligueur comme Jeannin, et aux anciens amis protestants qui murmurent tout bas de n'y être plus seuls. Rien ne ressemble moins il la retraite majestueuse où la royauté ira bientôt se dérober aux regards de la foule et attendre les hommages. « Du temps d'Henri IV, dit un historien récent, les affaires les plus importantes se traitaient dans une galerie, dans un jardin, les gens de son conseil allant et venant avec lui, les secrétaires d'Etat suivant de loin et s'approchaut sur un signe pour prendre note une fois la décision arrêtée '. »
Puis est-ce bien à Paris que le Roi réside ? Toujours à 1 œuvre et en mouvement, il est tout de suite partout où le devoir, quehpiefois même le plaisir l'appelle, rarement où il pourrait trouver le repos.