‹ MalherbeChapitre 7 sur 21 · Ilaiiutaux, p. 23G · texte numérisé non relu

Ilaiiutaux, p. 23G

« Hier, écrit Malherbe, le Roi dans sa galerie a baillé le bonnet à Monseigneur le Nonce ; demain nous allons à Nemours, à Montargis; puis à Briare, puis à Sully, enfin en tant de lieux que je ne sais où j'en suis. » Mais, en quelque lieu qu'il s'arrête, l'abord est facile et l'accueil aimable. « La cour n'a jamais été si grande comme elle est ici, tant est grand le nombre des gentilshommes qui de tous côtés vont trouver le Roi. » Il a l'oreille ouverte aux demandes comme aux plaintes et même aux repi'oches : il il répond, il discute, il gronde, il caresse, le plus souvent môme il plaisante et pourvu qu'on rie avec lui, il souffre qu'on réplique. Qu'a-l-il à craindre? pourquoi imposer à d'autres la gêne qu'il n'éprouve pas? Qui serait tenté de se mettre trop à l'aise avec celui qui est à la fois le roi de tous, le vainqueur des uns, le sauveur des autres? Celte double supériorité du rang et de la gloire, pour qu'on la sente, il' n'a pas besoin de la faire sentir. Quand l'occasion se présente de la rappeler, c'est avec une confiance si bien justifiée qu'elle ne gêne personne. « Je tiens mon royaume, dit-il au parlement de Rouen (qui fait raine de ne pas vouloir enregistrer l'édit de Nantes), par héritage et par acquisition : j'ai remis les uns en leurs maisons, dont ils étaient bannis, les autres en leur foi qu'ils n'avaient plus : j'ai sauté sur les murailles des villes : je sauterai bien sur les barricades : vous me voyez ici en mon

cabinet, ajoute-t-il, où je viens vous parler non point en habit royal et avec l'épée ou la cape, comme mes prédécesseurs , ni vêtu en prince qui vient ]>arler aux ambassadeurs étrangers, mais vêtu comme un père de famille, en pourpoint, pour parler familièrement à ses enfants ^. » Rien ne résiste à ce mélange de fermeté et de bonne grâce. Qui pourrait s'en défendre quand on voit le jeune duc de Guise, le iîls du Balafré, malgré le nom quil porte et tous les souvenirs cjue ce nom rappelle, s'écrier dans une scène charmante que Bassompierre nous raconte : « En vérité, Sire, je crois que vous êtes le plus agréable des hommes. « Le prince l'embrasse, puis lui dit en sou[)irant : « Mais je mourrai un de ces jours et vous verrez la différence qu'il y a de moi aux autres ^. »

Avec un maître d'humeur si accueillante, les relations de Malherbe ne furent pas celles qui seraient ordinaires dans le poste subalterne qu il occupait. Henri (pii l'a pris pour le chantre de sa gloire, et même ou le verra hélas! aussi de ses amours, n'a g.irde de confier à d'autres le soin de lui donner ses directions. 11 le reçoit à toute heure, lui montre pour avoir sou avis les premiers essais d'écriture (lu Dauphin et les compliments en vers que des

1. Paroles qur le roi a teiiiifs à MM. de; la CDiir du l'arleiiiciit le 7 février lî/J'J. Lettres d'Ueiiri IV, l. Y.

'2. tVf de IJa.isoinjJteiTc, éd. de Cologne, 1682, l. I, p. -'i-'.

flatteurs lui font et que Malherbe prend la liberté de parodier •.

Et puis voici le mandat royal qui commence. « Le vendredi, après votre partance, écrit Malherbe à Peiresc, étant en la chambre du Roi, M. le Grand (le duc de Bellegarde,) et le Roi me fit promettre de lui donner des vers aussi. » Il ne faut pas s'endormii-, et peu de jours après : « vous verrez quatre cents vers que j'ai faits pour le Roi : j'y suis fort erabesogné, parce qu'il m'a dit que je les lui montre et qu'il me ferait du bien * ».

A la vérité, dans une autre lettre il paraît éprouver quelque embarras de cette moisson si abondante de poésie qu'un ordre royal a fait éclore : « Ce furent, dit-il, des vers de nécessité, je les fis, il fallut bien obéir; ils ne laissent pas d'être loués : le malheur est que je ne les loue pas et que je ne veux pas qu'on les voie ^. » On les vit cependant, car ils figurent dans ses œuvres et ne les déparent pas. On y retrouve toutes ses qualités, la plénitude du sens,

1. Vie de Malherbe, par Racan. Ed. Lalanne, t. I, p. 84 et 8:k

Dans ce passage, une assez singulière erreur a été commise. La première fois que cette lettre à Peiresc fut imprimée, au lieu de : « j'y suis fort etiibesogné », on avait mis enthousiasmé, et des censeurs ont trouvé que le mot d'enthousiasme était un peu fort, de la part d'un poète lyrique, pour une commande de quatre cents vers faite avec promesse de rémunération.

l'harmonie du rythme et la richesse de la l'irae. L'effort et l'apprêt ne sont pas là plus visibles qu'ailleurs. C est que quelque sujet qu'il traite, qu'il l'ait choisi lui-même ou accepté par complaisance, c'est toujours le même procédé de composition : une seule idée logiquement déduite avant d'être parée des ornements de l'imagination et enserrée dans le mécanisme d'une versification savante. Le travail étant le même, rien d'étonnant que les résultats se ressemblent. 11 avait donc tort de douter de lui-même, et puis, pour lever tous ses scrupules, il pouvait se dire que s'échauffer et chanter par ordre, ce lut souvent la condition imposée à la poésie lyrique, même dans ses meilleurs jours. Horace n'avait-il pas écrit le Carmen secidare pour plaire à Auguste, et Henri IV ne valait-il pas bien Auguste? Enfin le premier, le plus illustre, le modèle du genre, celui qu'on ne peut accuser d'avoir manqué de feu ou d'enthousiasme, Pindare, obligé de porter aux nues, chaque année, le vainqueur quel qu'il fût des jeux olympiques, eut-il jamais la liberté de choisir ses héros? Mais il vint un jour pourtant où l'épreuve devint tout à fait délicate : ce fut quand le Roi lui demanda, nf)n plus de célébrer quelque succès de sa politique, — comme la capitulation de Sedan et la soumission du duc de Bouillon, — ou de contribuer à l'éclat de quel(|ues fêtes qui pouvaient prêter à des descriptions gracieuses, — mais de lui faire trouver des

accents propres à toucher le cœur d'une beauté dont, malgré ses cinquante-six ans sonnés, il avait eu la faiblesse de se laisser follement éprendre. C'est chez la Reine elle-même, à la répétition d'un Ijallet où elle avait fait venir Malherbe pour avoir son avis, que le Roi , le prenant à part, lui fit l'ouverture de cette singulière proposition. « Le Roi, dit Malherbe, m'a entretenu de quelqu'autre galanterie dépendante du ballet, qui est la vraie raison pourquoi il m'a envoyé quérir par un garçon de chambre et dont lé ballet n'était que le prétexte ^ » Cette galanterie, c'était un compliment à faire à la belle Charlotte de Montmorency, pour la féliciter de son mariage avec le prince de Condé.

Cette union, que le Roi avait mis beaucoup de prix à faire conclure, eut lieu en effet, mais on ne sait que trop le gros scandale qui en sortit. A peine la cérémonie était-elle faite que les assiduités du Roi auprès de la nouvelle mariée devinrent si marquées, et, venant d'une telle part, parurent si compromettantes que son époux s'en alarma et la fit brusquement parlir de la cour. Puis, ne se trouvant })as en sûreté tant qu'il restait sous la main de la puissance royale, il prit le parti de passer la frontière et d'aller à Bruxelles, mettre l'honneur de sa femme et le sien sous la garde de l'archiduc qui gouvernait en Bra-

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