‹ Malherbe et ses sources (volume 2)Chapitre 10 sur 19 · IV. Ovide · texte numérisé non relu

IV. Ovide

« Une fois, un des neveux de M. de Malherbe l'étoit venu voir au retour du collège, où il avoit été neuf ans. Après lui avoir demandé s'il étoit bien savant, il lui ouvrit son Ovide, et convia ton neveu de lui en expliquer quelques vers ; à quoi son neveu se trouvant empêché, après l'avoir laissé tâtonner un quart d'heure avant que de pouvoir expliquer un mot de latin, M. de Malherbe ne lui dit rien, sinon : « Mon neveu, croyez-moi, soyez vaillant : vous ne valez rien à autre chose ' . » Malherbe était beaucoup plus savant que son neveu et cet Ovide que, comme le vieux Daiirat, il a sur sa table, et qu'il estime ', il l'a souvent feuilleté. Le poète latin avait parlé des femmes et des dieux : et sur ces deux sujets l'ami de Peiresc s'en rapporterait volontiers à lui. De l'amour : « vous savez, écrit-il à Peiresc, ou vous saurez quelque jour que

Res est iolliciti plena timnris amor '' » ;

des dieux — qui sont, pour Malherbe, le roi et la reine '' — : « Je crois que l'auteur de l'attentat contre le roi fût fou, et ai cette opinion avec tout le monde ; mais

1 Racan, l c, p. LXVII.

î ID., p. LXX.

5 Malh., III 333. Ovide, Héro'ides, I, 12.

* Des lunettes qu'a achetées la i-cine, il dit : « ce qui se fait pour les dieux... » (III, 109;.

in magnis stiiUitia luenda est aussi bien que fortuna ' ». Comme il parle à Peiresc, il pariera dans ses vers, mais en français, et avec des rimes au bout des pensées et des récits d'Ovide.

Les Métamorphoses^ qui aujourd'hui ennuient les écoliers et occupent les mythographes, ont eu pendant longtemps pour tous les lettrés un intérêt dont il faut citer les témoignages pour en donner une idée. C'était sans doute un des coins où le goût du merveilleux, dissipé par la raison classique, s'était réfugié. « Le premier goust que j'eus aux livres, il me veint du plaisir des fables de la Métamorphose d'Ovide, dit Montaigne : car environ l'aage de sept ou huit ans, je me desrobois de tout autre plaisir pour les lire-. » Un demi-siècle plus tard, Henri IV « commanda que l'on réimprimât les Métamorphoses d^ Ovide en belles et grandes lettres '' «. Les poètes ne pouvaient faire moins que les philosophes et les rois, et les Métamorplioses trouveront en eux des imitateurs et des admirateurs ; et si à la fin Benserade s'en est égayé dans ses rondeaux, Virgile n'a-t-il pas été plus mal travesti ? Villon doit déjà à Ovide ce qu'il sait de mythologie * : Ma'herbe lui doit beaucoup aussi. Il se souvient de l'âge d'or des Métamorphoses comme de celui do Virgile : dans le premier, //-/«mma ncctaris ibant^ ; de même

1 Malh, III, 428 Ov., Tristes, II, 107 : Scilicet in Sa péris etiam fortuna luenda est.

2 Essais, I, XXV.

' Malh., III, 363. L'iuiteur inconnu de cette note (qui écrit en 1613) ajoute : « il prévoyoit bien, le bon prince, qu'on le.s pratiqueroit aprôs sa mort ».

■* G. Paris, François Villon (Coll. dos gr. écr.).

'•' Métam., I, 111.

dans les Stances pour la guérison de Chrysanthe :

Soimit toujours de nectar noa rivières comblées •.

Plus d'un trait rencontré dans Virgile se retrouvait, naturellement, chez Ovide, et notamment les Métamorphoses racontaient longuement l'histoire de ces « feuilles peintes » dont Malherbe se souvient volontiers '. Elles racontaient à peu près tout ce que les poètes français pouvaient utiliser de mythologie : et c'est souvent avec les traits qu'elles leur donnent que notre poète présente les héros antiques. Parmi toutes ses « épargnes d'esprit», comme disait Bayle '% ou, comme il disait lui-mi'me, parmi tous les « objets qu'on pouvait mettre sur sa cheminée après les avoir mis sur son cabinet * », lune des fictions qu'il place et replace le plus volontiers est celle des Argonautes. Elle lui est devenue si familière, que comme chez Ovide, elle est employée métaphoriquement :

Eraploj'ant ce Tiphys, Syrtes et Cyanées Seront havres pour toi ^.

C'est à Louis XHI qu'il parlait ainsi, et ce Tiphys, c'était Richelieu. Mais il y avait longtemps qu'il répétait la même histoire, et beaucoup plus longuement, à tous

' Malh , I, 298.

•- .Uéifjm.,XIII,39L-396.

Ronsard adaptait celte histoire en disant de la mort de Henri : Et l'œillet sur sa feuille inscrivit ce malheur.

(Ronsard, IV, 21).

^ Dictionnaire, art. Malherbe.

* MÉXAGi-:, 0. c , p. 5:8.

'•> Malh., I, 279 Cf. Ov., Tristes, I, IX, 33 :

Haec praecor évinçai, propulsaque (lantibus .Vuslris

Transeat iiistabiles strenua Cyaneas.

les princes. « La toison » à conquérir avait été Marie de Médicis, et <( Jiason » le duc de Bellegarde ' : et dans la seconde rédaction de l'Ode au grand écuyer de France, la fiction s'était développée, et « Tétliys » avait été charmée de la bonne figure du duc :

Téthys ne suivit-elle pas Ta bonne grâce et tes appas.

Gomme un objet émerveillable, Et jura quV.vecque Jason Jamais argonaute semblable N'alla conquérir la toison -.

Plus tard, « la toison )> sera aussi bien la jeune princesse de Condé dont Henri IV est amoureux, et « Alcandre » sera désespéré de n'être pas « Jason * ». Enfin c'est aux Argonautes que sera comparée la reinemère pendant sa régence, quand elle aura triomphé des guerres des princes : et Malherbe raconte longuement « la fable » en disant « les mers de Scythie » de même qu'il avait lu pontus Scythicus dans les Tristes d'Ovide :

Ainsi quand la Grèce partie D'où le mol Anaurc couloit, Traversa les mers de Scythie Eu la navire qui parloit.

Pour avoir su des Cyanées Tromper les vagues forcenées, Les pilotes du fils d'Eson, Dont le nom jamais ne t'efface, Ont gagné la première place En la fable de la toison ^.

* Malh.,I, 124, V. 267-270.

Après Jcison, son père Eson est l'une des meilleures recrues de Malherbe : Eson rime fort bien à « verte saison », et à « jeune saison », et le Sonnet à Richelieu assure que la France, « cette princesse », confiée au cardinal, va être rajeunie comme Eson ', et le poète luimême se souhaiterait « la fortune d'Éson » pour combattre sous Louis XIII -.

Les héros de la guerre de Troie se ressentent, autant que les Argonautes, d'avoir passé par les vers d'Ovide avant d'apparaître dans ceux de Malherbe. Ici, par exemple, Ménélas est plus d'une fois appelé « le jeune Atride ^ » comme dans les Métamorphoses '. Malherbe complète d'ailleurs ingénieusement son histoire, (m imaginant ce qui serait arrivé si Louis XIII s'était mêlé de la célèbre guerre. « Si j'avais été là avec mes Francs ! » aurait dit Clovis quand on lui racontait la Passion. De même, si Louis avait été là ! Nul doute

que, fri de ses armes Ilion avait ou l'appui, Le jeune Atride avecque laiincs Ne s'en fût retourné chez lui '*.

' I, 282. Desportes disait, dans sa paraphrase de VAudivere Lyce :

Pour revoir la jeune saison.

Il faudrait les arts de Médée.

5 Malh., 1. 113, V. 154. 217.

* Met., XII, G23 : minor Atrides.

' Malh., 1,217.

Ce qui est vrai de Ménélas ne Test pas moins d'Achille. On peut dire que le fils de Pelée se présente dans la mémoire de Malherbe comme dans la tapisserie de Pantagruel ', « sa jeunesse descrite par Stace Papinie » (c'est ce que nous verrons plus loin), « sa mort et exeques descriptz par Ovide », .

■ N'eut-il pas ea trame coiipéti

De la moins redoutable épée Qui fut parmi sos ennemis ^,

C'est bien ce que disaient les Métamorphoses "' : et elles opposaient aussi sa gloire qui emplit le monde, au peu de cendre qui reste de lui dans la tombe, ce « je ne sais quoi » {nescio quicl) qui fait songer à Tertullien et Bossuet \ Aussi Malherbe dira, après avoir décrit les talents d'Achille d'après Stace :

S'il n'iût rien eu de plus beau, Son nom qui vole par le monde Seroit-il pas dans le tombeau ^' ?

* Rabelais, Pantagruel, -ie 1., cliap. II. » Malh., I, 53.

' Aféf.,XII, 609.

Au reste, un professeur de Caen avait composé sur Achille des vers qui pour Ménage (p. 367-8) valaient ceux d'Ovide.

* Jain cinis esl, et de tain iiiagno restât Achille Ndicio qitid, parvam quod non bene compleal iirnam.

At vivit lolum qiue gloria coinpieat orbem. {Mec, XII, 015 sqq.)

^ Malh., I, 113. d Le tombeau », et non « l'urne » : en traduisant Sénèque, Malherbe remplace aussi l'idée d'incinérer par enterrer.

Malherbe se souvient trop des héros, et il se souvient encore pUis des dieux et de leurs aventures. Pour décrire la ri.nite clarté du soleil levant, on dirait qu'il a cherché comme M. Jourdain les manières de le dire, et qu'il n'a trouvé rien de mieux que de se souvenir d'Apollon et d'un récit d'Ovide * :

On diroit, à lui voir sur la tête Ses rayons comme u:i chapeau de fête, Qu'il s'en va suivre en si belle journée Encore un coup la fille du Pénée * :

cela dans une chanson — qui contient d'ailleurs de jolis vers — qui est le : « Mignonne, allons voir si la rose » de Malherbe. La mignonne Cassandre, en devenant « la merveille des belles » de Malherbe n'a donc pas désappris la mythologie. A Ronsard il était arrivé aussi, en parlant à Hélène, de se souvenir de

Celle qu'Apollon vid, vierge despiteuse, En laurier se former ^ :

mais il ne la citait ainsi que pour mettre sa belle audessus d'elle, et quand (c i! priait d son amie, il utilisait plus à propos les vers latins en reprenant lui-même, comme note Muret, ce les propos que tient Apollon à Daphné en Ovide » :

Au moins escoute, et ralente tes pas : Comme veneur je ne te poursuy pas *...

1 Metam., I, où Daphné est appelée Perieia et Xymjiha Feneis. - MALH., I, 226. Ce n'est que depuis Saint-Marc que cette pièce est ajoutée aux œuvres de Malherbe. » Ronsard, I, 384.

Ronsard, I. 91 et n. 2.

Malherbe, dans les MétainorpJioses, ne prend que les récits mythologiques, et il les répète à satiété : « oiseaux de Phinée ' «, Alcyone — dont il se souvient, qu'il s'agisse de Geneviève Rouxel- ou du mari de Caritée •", — transformation des dieux « en bergers, bêles et Satyres ^«, toute la mythologie y passe, sans qu'on y voie un trait plus heureux que n'en avait eu ce (c vieux poète françois » dont Malherbe ne trouvait à rappeler que les chevilles •"'.

Outre l'auteur de tant de récits mythologiques, il y

avait en Ovide le poète coulant^ comme l'appelait la

Défense et iUustration delà langue franraise, et comme

'l'appelait encore V Art Poétique de Vauquelin, qui

recommandait aussi de le «suivre». Ronsard avait

- « cent fois espreuvé les remèdes d'Ovide '■ », et Régnier

: -imitait abondamment le théoricien de l'art d'aimer. Si

Malherbe était peu fait pour s'assimiler, comme du

Bellay, la grâce élégiaque des Tristes^W se trouvait avoir

de l'amour une conception analogue à celle de V Art

; 1 Malh., I, 159.

* BOURRIKNNE, 0. c, p. 195.

5 ,Malh., 1,32, V. 7-12.

•"' « Or pour maintenant nQ se dit point, (-e mot est la cheville ordinaire des vieux poètes fraiiçois ; surtout du Bellay s'en est fort escrimé. » Malh., IV, 4G3 (Commentaire sur Desportes). On connaît le sonnet de du Bellay où Jason n'était pas sans grâce :

Huurcux ([iii comme Ulysse a fail un beau voyage Ou comme eesluy-là (|ui conqui.sl la loison..

0 Ronsard, I, 389.

cVaimer beaucoup plus qu'à celle de Pétrarque dont il prendra si souvent le langa^^e.

Ovides dist que celé est chaste

Que nus ne prie ne ne hnste

Et il (list voir, ))ai- Nostru Dame '.

Ainsi disait Gautier de Coinsi : et la leçon d'Ovide a souvent été répétée en Frnnco, depuis Jean de Meung jus!|u'à Matliurin Régnier -.

Malherbe continue cette lignée en parlant, d'après Ovide, de celles qui

en nos (jbsèques mêmes Conçoivent d.3 nouveaux désirs '.

11 lui arrive de parler de Tamoar avec les images et les pensées du poète latin. La fameuse « comparaison prinse d'une élégie d'Uvide ^ » entre Amour et Mars,

' Gautikii de Com^\, L'uiper et iz de Rome, V. 1339. (MÉAN Nouveau recueil de fabliaux, t. II, p. 43). OviDE, Avions, I, vill, V. 43 : C.ista est quam ncmo logavit ; Bll.VNTôME cite ce vers {Dames galantes, 161); la même pensée est exprimée par Régnier, Sat. 13, v. 102 :

('elle est chaste, snns |iliis, uni n'en est pa'ml priée.

Elle l'avait t'té aussi par BOCCACE {Décamèron, 3e journée, 9e nouvelle).

- V. notamment, outre le livre d? M. VlANEY, l'édition de Maceite, par les élèves de M. Brunot.

"' Malh., I, 59 : Funere sœpc viri vir quœrilur. (Ars Am., Iir, 431).

* Note de Muret (RONSARD, t. I. p. 100 : Amour et Mars sont presque d'une sorte...)

Ov., 4»Jore.s, l, élégie IX : Militât oranis amans, et habet sua castra Cupido.

avait été développée bien des fois depuis G-aillaume de Lorris — un des bons élèves d'Ovide — jusqu'à Ronsard ' : Malherbe la reprend encore, pour exprimer une autre pensée d'Ovide :

Mars est comme l'Amour : ses travaux et ses peines Veulent de jeunes gens -.

Ces vers sont bien dans le goût de l'humanisme, de même que la phrase d'une lettre à Peiresc : « Je suis vieux et par conséquent contemptible aux Muses qui sont femmes ^ )>. Toutes ces expressions, comme « la fortune qui est femme et n'aime pas les cheveux gris », de Machiavel et de Charles-Quint, se retrouvent chez tous les imitateurs des anciens et des Italiens jusqu'à La Fontaine *. Le retour de la belle qui fait cesser l'orage ^, le désespoir d'Alcandre, qui fait songer à celui de Pyrame, et d'autres formules semblables peuvent venir

• Ne fût-ce qu'en présence du témoignage do Muret, il est probable ici qu'Ovide est, plutôt que Guillaume de Loriis,le modèle de Ronsard, qui a du reste connu le Roman de la Rose : V. Guy {Revue (Vhistoire littéraire de la France, 1902, p. 243).

' Malh.,I, 282. Cû souvenir de Mars et d'Amour est familier à Malherbe. Après la guerre de Clèves, il écrit à Peiresc : « La saison de Mars est passée; nous sommes en colle d'Amoiir, qui règne fort absolument. Ils no valent tous doux rien; mais encore le beau-lils vaut mieux que le beau-père ». (Malh., III, 103).

' Malh., I, 282. Qnae bello est habilis, Vcnori quoqueconvenit aetas. (,OvlDE, Amores, I, IX, 3-4).

3 Malh., III, 572.

• Ne cherchez point celle déessei,Ia l-'orluiie^ Elle vous cherchera: sou ssxe eu use ainsi.

La Fontaine, Fables, Vil, l'2.

• L'oragieeu est cessé; l'air en est éclairci (Malh., I, lo7).

risil, et aelher rrolinusex illa parle serenns erat (Ov., Fttstca, IV, ti^.

aussi bien des poètes italiens et français que d'Ovide. Le cri de triomphe de l'amant : « Lauriers, couronnezmoi • » ressemble toutefois singulièrement à celui d'Ovide -, et Malherbe peut fort bien l'avoir pris au livre qu'il présentait à son neveu. Il lui a pris aussi des pensées plus graves, si toutefois il a eu besoin dun modela pour écrire :

En ce fâcheux état, ce qui nous réc inforte,

C'est que la bonne cause est toujours la plus fort»; '.

Il ne représente pas, en ce qui concerne Ovide, une transformation de l'imitation française : la mythologie n'a pas chez lui meilleure grâce que chez ses prédécesseurs: elle est même plus factice, quoique moins savante, car il ne l'emploie que parce qu'il la considère comme un décor nécessaire. Quant aux idées qu'il a pu prendre à Ovide, elles sont trop banales pour caractériser une œuvre, et elles n'ont pas reçu du poète français ces formes qui se gravent à jamais dans la mémoire.

Laura ilolce e pura, CW ar-quela l'.iere, e mette i luoni in bantJo

(l'KTiiAHQUE, SoMHct XC. Iii vila (li Laura). Cl. aussi Virgile, Ejlogue VII, v. 59, et Despoutks, p. 15. 1 Malh., I, 297.

' Itc triumphaios circuinraea tempora,lauri.fylwores,II,XII, 1 ) ' Malh., I, 70. On a rapprochi'; de ce passage celui d'Ovide:

Fraiigil et altollit vires iii milite causa ; Et a sijiisla suliesl, exculit arma piuJor.

Ou avait de^)uis longtemps trouvé ''es idées graves dans Ovide; on suit que V Imitation de Jésus- Christ lui emprunte une sfuience.

V. — Stage, Martial, Tibulle, Catulle, Properce, Claudien. Influences générales des Latins.

C'est un fait bien connu, que les écrivains de la décadence trouvent plus d'imitateurs que les grands classiques. Il est plus facile de butiner dans l'Anthologie que de pindariser, et si l'on cherche seulement, chez les anciens, des pensées fortes et des sentences lapidaires, des images poétiques ou quelques fictions mythologiques, on trouve aussi bien tout cela, et plus à portée de la main, dans les x>oetae minores. Virgile est trop poète : Lucain est bien plus orateur, Stace est bien plus facile, plus près de l'esprit d'un Français un peu rhéteur.

Tel s'est fait jar sei; vers distinguer dans la ville, Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile '.

Malherbe, lui, distingue Stace de Virgile, et c'est pour donner à Stace \\ première place. « Pour les Latins, celui qu'il estimoit le plus étoit Stace, qui a fait la Thébaïde, et après Sénèque le Tragique, Horace, Ju vénal, Ovide, Martial -. » Ce qu'il pouvait goûter dans Sénèque le Tragique, c'étaient ces ligux communs dont nous l'avons vu se pénétrer dans les Epl&es et le Traité des Bienfaits. D'Horacfî et d'Ovide, nous avons dit aussi ce qu'il avait pris. De Juvénal, il avait moins l'occasion de se servir, ne composant pas des Satires à l'imitation

' BOILEAU, Art Poétique, IV (allusion à Corneille).

- Racan, /. c , p. LXX. La liste de Racan est d'ailenrs f-rt incomplète. Ménage (p. 389-90) dit aussi : « Malh'erbe préféroit Stace à tous les autres poêles latins, comme nous l'apprenons des Mémoires de Racan. J'ai ouï dire la même chose de Monsieur Guyet ».

du poète indigné, comme faisaient Vauquelin, Régnier et Boileau. Il n'y a guère qu'une strophe de la Prière pour' le roi allant eyi Limoasin qui rappelle le ton de Juvénal : celle qui flétrit Henri III, et où «le soin de ses pro-vinces » sent un peu son latin. Mais Malherbe s'est souvenu de Stace et de Martial, et de quelques autres encore.

Dans cette Thébaïde de Stace, que Vauquelin recommandait dans son Art Poétique, et que Corneille traduisit en vers ', se trouvaient les idées et les images classiques que l'on a déjà vues à propos de Virgile : « le rivage blême au deçà duquel on ne passe pas deux fois-» y figure ' comme dans l'Enéide *, comme chez Catulle, comme chez les Italiens et les Français de la renaissance; les Pléiades redoutables aux mariniers ^ et le non moins redoutable Malée " s'y trouvent aussi, et se retrouvent chez Ma'herbe'. C'est peut-être aussi dans la Thébaïde * et dans les Sylves '■' que notre poète a appris à parler dos « rives d'un fleuve où dorment les vents et les eaux '" », et les arcana nemoriim de Stace ont pu lui donner le goût du « silence des bois » où il fait vivre Diane, ou gémir Alcandre, ou danser les Muses ". « La.

I V. Marty-Lavaux, Études (le l. f>anraise, p. 173-174. •- Malh,, r; 33.

^ Tliib , I, 92 : Tajiia'-iae liraeii [>etit irre.m abilo portae.

* En , Vr. 24.

5 7';iéfc.,lX: -460-1.

« Théb., VU, 16.

' Malh, 1,211-2.

8 T/t.6.,III, 255-6.

» Sylves, i. V, c. IV. v. 4-6.

'« Malh.,I, 2L1.

II Malh, I, U8, 168,210.

jeunesse d'Achille décrite par Stace Papinie ' „ n'était pas moins célèbre que la Thébakle, et, de même que dans V Achilléide de Stace, Achille connaît tous les exercices, de même Malherbe, remplissant ses vers par une savante énumération des parties, nous dit du héros :

Sa gloire à danser et chanter, Tirer de l'arc, sauter, lutter, A nulle autre n'étoit seconde *.

Comme dans V Achilléide aussi,

L'or éclatoit en ses cheveux ' Et les dames avecque vœux Soupiroient après son visnge ■*.

Ainsi le portrait qu'avait tracé Stace restait présent à la mémoire des écrivains classiques, et on le retrouvera dans l'Achille de Racine, qui s'est policé et a appris les belles manières.

Mais qui, si l'on nous fait un fidèle discours, Suça même le sang des lions et des ours '.

Seulement, Racine mettait ces paroles dans la bouche de la triste Eriphile, Achille était le principal personnage de la tragédie, et la violence que la tradition lui

' Rabelais, Pant , 4» 1 , chap. 2. Voir plus haut, chap. V., § III (Ovide).

' Ibid. — Stacs, Achill., I, 102 : fulvoque nitct coma gratior auro.

* Dulcis adhuc visi>,... (Achill., I, 161).

^ Racine, Iphigénie IV, I. Cf. Achilléide, II, v. 385-6 :

Dicor... spissa leonum Viscern, semianimes(|i)e libens Irax'sse medullas

prête répondait au rôle de défenseur d'Iphigénie, tandis qu'on aurait fort bien imaginé l'éloge du duc de Bellegarde sans un Achille danseur et dameret.

Comme toujours, Malherbe a pris trop à son modèle, et ce petit « Archémore )> des Stances à Du Périer, qui importunait déjà Sainte-Beuve ', est sorti de la Thébaïde : on ne préfère pas impunément Stace à Virgile.

^ Malherbe lisait aussi Martial : on en a conservé un

exemplaire qu'il a annoté de sa main, et qui est maintenant la propriété de M. Sardou - : Raderi Matthei... ad Val. Martialis Epigrammaton libros omnes,lngolstad 1611 Il a retenu les vers latins, et l'épitaphe qu'il composa pour sa cousine de Bouillon-Malherbe se termine par un souvenir de Martial :

Qui /tes talia ne fleas, viator ^.

La pensée que rappelait cette fin d'épitaphe a été traduite par Malherbe et mise dans la bouche d'Etienne Puget :

Pleure mon infortune, et pour ta récompense Jamais autre douleur ne te fasse pleurer '.

' Nouveaux hin^H», t. 13, p. 380.

- V. BOURUIENNE, Fr. de Malherbe, points obscurs de sa vie normande, p. 193.

^ Malh., I, 361, et n. 1. Martial avait dit : Qui /les talia. nil /leas, viator. La paternité de l'épitaphe est aujourd'hui établie {Mémorial généalogique des Malherbe dressé par le comte de Blangy, Caen 1902j.

* MALH., I, 224.

Pour exprimer la joie publique, TOde sur la prise de Marseille reprenait déjà une formule des Epujrammes :

Et quel Indique séjour Une peile fera naître D'assez de lustre pour être La marque d'un si beau jour * '?

Malherbe a été plus habile en traduisant l'épigramme 40 du livre VI, que Marot avait déjà imitée, et que La Monnoie reprendra encore. Lycoris et Glycère sont devenues Jeanne et Anne -, et l'adaptateur a retrouvé la verve de maître Clément et de Ronsard lui-même ^.

Tibulle avait parlé avec grâce de l'amour et des dieux, et plus d'un poète a rêvé d'aller, comme dit Ronsard,

près de Tibulle Errer là bas sous le bois auioureux *.

Sans être aussi enthousiaste, Malherbe lit encore le

' Malh., I, 24.

0 nox oninis et liora qii;c iiolala est Caris lilloris Indici lapillis.

Martial, X, 38.

^ Malh., I, 243.

^ Ronsard avait aussi traduit certains fragments de Martini (RONS., t. VI, p. 417).

*■ Ronsard t. I, p. 40 (Sonnet LXVII). C'e.tt même devenu une manie, et J. Du Bellay dira {Contre les Pétrarquistes) :

. . Cesluy, voulant plus siiti|)lL'inent aymer,

:. . Veult un l'roperce et Ovide expi'iiner,

- Et voudroiL bien ei)Cor se transformer En l'esprit d'un Tibuile. .

(Du Bellay, éd. Marty-Laveaux, t. II, p. 336 )

poète erotique, et il le connaît assez pour reconnaître dans Desportei! un ])assage où « tout est, de mot à mot, pris de la segonde élégie du premier livre de Tibulle, qui se commence : adde meruin vinoque novos... ' ». 11 a luimême pris certains traits au poète latin : il s'est notamment souvenu des vers que le cardinal de La Valette avait mille fois répétés à Voiture, et que Balzac cite encore à Chapelain - ; et comme Balzac, il trouve qu'il est temps d'écouter la leçon de Tibulle :

Mais anjourd'hni qno mes années Vêts leur fin s'en vont terminées, Siéroit-il bien à mes écrits D'ennuyer les races futures Des ridicules aventures D'un amoureux en cheveux gris ' ?

Il avait, auparavant, repris dans ses vers amoureux des fictions dont plus d'une remontait aux élégies latines. C'est Tibulle (ou ses disciples italiens) que Baïf traduisait pour parler des yeux de sa belle ■* où l'amour allume ses flambeaux ; et Malherbe, reprenant le même thème, qui avait, du reste, passé par deux générations de pétrarquistes français, transforme les yeux de Caliste en forge :

Amour est dans tes yeux, il y trempe ses dards ^.

' Commentaire sur Desportes (Malh , IV, 379)

* Lettre du 12 juin 1645 (citée par Moreau, éd. des Œuvres de Bahac, p. II) :

Jam subrepet iners Jctas, nec ainare decebit, Dicerc iicc ciiHO blaiiditiax rapiie.

(TIB.. ]. I, él. I, 71-2.) =» Malh., I, 210.

* Baïf, Diverses amours, 1. 11 ; TiBULLE, 1. IV, él. II, v. 5-6.

=* Malh , I, 132. Une foule d'exemples de la même idée se trouvent chez Ronsard et ses émules.

En outre, quand il appelle les Muses à la rescousse, il le fait parfois plus longuement que Ronsard \ et il les décrit d'après l'Apollon de Tibulle " :

Venez en robes où l'on voie Dessus les ouvrage* île soie Les rayons d'or étinceler ; Et chargez de peiies vo° têtes, Comme quand vous allez aux fêtes Où les Dieux vous font appeler ^ :

c'est pour confondre les ennemis de la reine régente qu'il leur demande de prendre ces atours.

Un autre jour il s'était souvenu de Catulle -^ pour faire au daupliin les promesses de gloire que VEpitJialcunium Felet et Thetidos formulait pour Achille. C'est une idée bien naturelle, en parlant d'un ]irince, de prophéti-er la défaite de ses ennemis, et elle se retrouve chez les plus modernes des poètes français : Alfred de Musset disait encore du fils de Louis-Philippe :

Certes c'eût été beau, le jour où son épée. Dans le sang étranger iavce et retrempée, Eût au pays natal ramené la fierté ^.

' Ronsard, VII, 111.

'- TiB., II, V.

* Malh., I, 210. Le même passage de Tibulle a été mité par Colle* et (Ménage, o. c, p. 082-3).

•* A. Mennung, S'irasin's Lehen v.nd IFerA-e. I. p. 26, constate encore la diffn.-ioii des poésies de Catulle au X Vile «iècle ; et les modèles de Mnynard sdut « Ron«ard ft Malherbe, Catulle et Martial, et Owen » (P. Lafene.stre, Fr. Mnynard, Rev. hist. litt. Fr., 1903, p. 459).

'' Le Treize Juillet X'Kl {Poésies nouvelles i. La pensée et la rime épée-irempée sont déjà dans Malh., I, 92.

— Ul -

Seulement, il y a des poètes qui ne conteutent d'exprimer cette idée sous une forme générale, sans insister sur « le sang étranger ». Il y en a d'autres qui ne se lassent pas de développer la pensée belliqueuse et meurtrière. Malherbe est absolument féroce dans ses promesses : il n'est pas de dévastation qu'il ne présage pour son prince, et le sang des ennemis monte dans ses vers comme dans ceux de Lucain et de BrébeTaf : dans la Prière pour le roi alkuit en Limousin il commence par prier Dieu, et finit en promettant à "Henri IV un massacre général de l'Espagne ^ ; il dira du' fils :

Les Nomades n'ont bergerie Qu'il ne suffis» à désoler'*.

Il s'agissait là du « faon de lionne » qui sera le doux Louis XIII ; et quand, quinze ans plus tard, le même Louis va châtier les Rochelois, son poète promet non seulement que Neptune va mettre incessamment ses Tritons à la disposition du roi « pour être ses matelots », mais encore

Que le sang (jtranger féru aïonter nos fleuves Au-dessus do leurs bords ^.

Avec un pareil goût, ]\Ialherbe devait recueillir avec empressement les promesses de destruction des ennemis qu'il rencontrait chez les anciens. Il en trouvait assez.

' Malh., I, 74.

' Malh., I, 217. Dans un fragmeut sur la prise prochaine de la Roche'le, Malherbe proclame déjà que la ville n'est plus qu'un cimetière ; un autre poêle disait aussi, à la même occasion : « Cette ville sera détruite...» (l. ACmiVRE, Bibliographie des recueils de 'poésiiS publiés de 1597 à 1700, 1. 1, p. 404).

A l'époque homérique, le héros vaut surtout par le nombre des ennemis qu'il tue, et le plus grand éloge de Diomède, dans la bouche de Nestor, ce sont les veuves des Troyens qu'il a tués '. Quand la sauvagerie des mœurs s'adoucit, le passé continue généralement à flotter en épaves métaphoriques sur la langue et sur la poésie. Aujourd'hui encore quand nous « rompons en visière » aux préjugés, ou quand nous (c rompons une lance » non moins métaphorique en faveur d'une idée, nous gardons la trace des habitudes batailleuses du moyen âge. De même toute la poésie antique a gardé la trace de la férocité homérique, et ce fut parfois un plaisant spectacle de voir chez les modernes plus d'un <( galant homme » répéter le plus poliment du monde les menaces sanguinaires des dompteurs de chevaux et des tueurs d'hommes. Quand le galant homme avait infiniment d'esprit et de goût, et surtout quand il avait trouvé la forme littéraire qui convenait à son art : le drame — c'est-à-dire quand Racine représentait les héros homériques — tout pouvait s'arranger ; et ce n'était pas trop mal se souvenir de VEpitJialamium Felei et Ihetidos que de faire dire à Iphigénie, qui parlait à Achille avant d'être immolée par Calchas :

Allez ; et dans ses murs vides de citoyens, Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens '-.

' Iliade, y llï,w. 155-156: 'aÀÀ' où -îiJovTa'. Tpcotov àXo/oi...

(Si Hector t'appelle lâche) les épouses des Troyens que tu as tués ne le croiront pas.

* Racine, Iphigénie, V, 2. Malherbe se souvient volontiers de Thétis et de Pelée :

Et Thétis n'y soupire point Pour avoir épousé Pelée.

j\talherbe avait moins de goût, mais autant de mémoire que Jean Racine, et il ne demandait pas mieux que de copier les poètes latins. Quand il souhaite la bienvenue à Marie de Médicis, il promet qu' (c un dauphin lui va naître », et comme l'épithalame do la nouvelle reine ne doit ])as t"tre moins brillant que celui de Thétis, ce dauphin seia un terrible massacreur :

Oh ! combien lor.s auia de veuves La gent qui porto le turban !

Que de sang rougira les flettves Qui lavent les pieds dii Liban !

Que le Bosphore on ses deux rives Aura de Sultanes captives !

Et que. de mères à Mcmphis En pleurant dront la vaillance De son courage et de sa lance.

Aux fui: ér ailles de leur fils ' /

Non illi quisquain bello se conferet héros, Ciiin l'hrygii Tcnci'O manahuut sanguine rivi

lllius egregias virlules claraque facta Siope falehiintiir griatorum in funere maires. Catulle, Epithal. Pelei et Thetidos (pièce G-iej, 349. Tous les ccatomporains de Malherbe sont aussi féroces que lui, même Bertaut {Disc, présen'é au roi allant en Picardie, p. 108 : V. Grente, p. 215). Ce n'est pàa la seule fois que Malherbe a promis Memphis à la couronne de France (v. encore I, p. 196) ; il ne sait pas Jouer son roi, comme dit M. Lanson, sans lui promeltie la conquête do rEj^3-pte ; il ne se lasse jamais de férocités homéiiques et de « funérailles plus que n'en fit Ilion » ; il veut ruser Turin (I, 55i, voir le Rhin et la Meuse « regorger de sang et de morts » (I, 65), et « l'épée — Au sang barbare trempée » (I, 92), « les plaines pavées de morts » (I, 115), et parlant des ennemis il se promet, tel l'Agamemnon de VIliade, Que leurs pucelles caplives Kn nos maisons fileront.

C'était, comme on le voit, pousser un peu loin les conquêtes du jeune ])rince; tous les poètes du temps, qui célèbrent « le grand dessein », sont du reste aussi hyperboliques, et la tradition se perpétoe jusqu'à Boileau, qui s'en moque :

N'avous-nous pas cent fois, en faveur de la France, Comme lui, dans i.os vers, pris Meniphis et Byzance, Sur les bords de l'EuiJirate abattu le turban. Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban ' ?

Malherbe n'est pas moins embarrassé pour traduire la fameuse pensée de Catulle sur le soleil et la vie humaine, pensée si souvent reprise par les poètes italiens comme le Tasse, qui l'exprime plus d'une fois, et par les poètes français depuis Ronsard jusqu'à M. Eugène Rostand (-):

Soles occidere et redire possunt : Nobip, cum semel occidit brevis lux, Ncx est perpétua una dormienda ^.

Le Tasse écrivant en une langue plus rapprochée du latin, avait pu traduire très élégamment ces vers ' ; il en

1 BoiLKAU, Éjntres, I. Cf. Grente, Jean Bertnut, \\ 124, et

puiv.

* Les poésies de Catulle, trad. en vers français par EUG. Rostand, 2 vol., 1891.

* Catulle. V, 4-G. Malherbe paraît avoir songé à cette image en écrivant l'épitaphe de son premier fils (I, p. 360 : « mes yeux qui n'avoient vu la lumière que deux aus trois mois et sept jours... demeurèrent enveloppés d'une obscurité qui seroit éternelle sans l'espérance du jour du jugement »).

* Ahi, Irainontare soli e tornar ponno; Ma s'uiia brève liice a noi s'ascose, Dormiani di nolte oscura eterno sonno.

{Rime diverse, Vile p.) Le Garini dit aussi {Pastor fido, IV, chœur): Spcriam : che '1 sol cadente ancor rinasce.

avait répété la pensée avec grâce dans son Aniinte ', que Malherbe lisait avec tant de plaisir : cela n'empêche que Malherbe était fort embarrassé. Non pas ])Our la brièveté de la vie : eu faisant rimer selon son habitude, le monde et l'onde, le destin et le matin, quatre vers était vite faits. Mais comment faire coucher le soleil? Pour le faire luire, nous avons vu qu'il allait chercher ses souvenirs de mythologie. Pour dire : soles occidere..., il n'éprouve pas moins de peine. Il écrit d'abord :

Tel que se couche le soleil Au soir accablé de sommeil...

Mais lui-même se sent choqué de ce coucher de soleil comateux, et il corrige, sans taire beaucoup mieux :

Tel qu'iiu soir on voit le soleil

Se jeter aux bras du sommeil,

Tel au matin il sort de l'onde.

Les affaires de l'homme ont un autre destin;

Après qu'il est parti du monde

La nuit qui lui survient n'a jamais de matin -.

Cette fois c'est bien Malherbe qui retardait sur Ronsard; écoutez jîlutôt : <c Je me souviens, raconte M. Gaston Boissier. que M. Patin, dans ses cours de la Sorbonne, nous citait, à propos de cette pièce, la traduction d'un de nos vieux poètes, moins exacte assurément que celle de M. Rostand, puisqu'il s'est permis de remplacer le soleil par la lune, mais où l'on retrouve davantage l'accent mélancolique de l'auteur latin :

' Amiam, che '1 sol si muorc, e poi rinasce : A noi sua brève luce

S'asconde, e 'I sonno clern;i iio'te adduoe {Amniin, i" acte, chœur finali. Malh., I, 269. Il reprend à peu près la même idée (1,330).

Lalunee-t contuiHière De naître tous les mois; Mais qua.nd notre lumière Est étciiile une fois, Sans nous plus réveillor Faut toujours sommeiller ' ».

Ménage - se demandait si Ronsard n'avait pas songé, en même temps qu'à Catulle, au dcunna tamen réparant cœlestm hune: qu'il suffise de constater qu'il arrive à Malherbe de traduire ses auteurs plus littéralement et plus péniblement que Ronsard.

A Valerius Flaccus on rattache dejjuis Balzac '' le passage où Malherbe montre la victoire aux bords de

1 G. BoiSSiER, c. r. delà trad. de M. EuG. ROSTAND, Journal des Savants (1891) p. 412-3. Remarqu .ns que les deux derniers vers de Ronsard (déjà cité par Ménage) étaient :

Sans nos yeux l'éveiller Faut lûiijj-temiis soinmeiHer.

Voici la trad. de M. Rostand :

Vivons, ma Lesbie, ainions-nous,

Et traitons comme rien tous les propos jaloux

l>e la trop sévère vieillesse.

Le soleil meurt et reparaît sans cesse ;

Mais quand meurt notre flamme éphémère, il faut tous

Dormir de môme une nuit éternelle.

» 0. c, p. 543 et sv.

^ Balzac, Entretien XXXI. Dans son Enlreiien F/J/, Balzac, qui s'est si souvent souvenu de Malherbe, se sert de la fameuse fiction : « Il vous semble que la Fortune vous appelle sur les bords de la Seine... »

Charente ', attendant Louis XIII, et où il développe librement une fiction qu'avait déjà employée Ronsard, parlant de Mars -, et qui était bien connue des poètes français. Malherbe a donc probablement suivi le conseil de Vauquelin, qui recommandait « les Argonautes », et il a aussi goûté chez Valerius Flaccus comme chez les autres poètes latins l'histoire de ces héros dont il se souvient si souvent. « Cet^e nymphe qui appelle Louis sur les bords de la rivière do Charente, dit Balzac, n'est-elle pas aussi belle pour le moins, que celle-ci qui appelle Jasou sur les bords de la rivière de Phasis?

... Tu sola aiiimos. mentes-que peruris, Gloria: te viridem videt, iramuncmque senectse Phasidis in ripa stanteni, juvenesqne voc^iitem ^. n

Ce qu'il aurait fallu demander, et qu'oubliait parfois Balzac, c'est de savoir si Louis XIII n'était pas trop différent de Jason, et la Charente — plus souvent la Seine — du Phase.

Il y a chez Malherbe bien des fictions, parfois longuement développées, dont il n'est pas toujours possible de

♦ Certes, eu Je me Ironipe, ou d(5ja la victoire,

Qui sur |)Ius grand lioiiiieur de ses palmes attend, F.staux bords de Charente en son habit de f;loire Pour le rendre content...

(suit la description) Malh., I, 279-280. V. Sainte-BeUVE. Xuuveaux lundis, t. 13, p. 399, n. 3. Remarquons la curieuse admiration deTainepour ce passage de Malherbe (v. II. T.viNE, sa vie tt sa correspondance, t. H p. 26).

* Ronsard, t. V, p. 78.

5 Argon., I, BALZAC, Entr. XXXI.

trouver le modèle précis : déjà du temps de Ménage on ne savait s'il fallait rattacher à Sidoine Apollinaire ou à Claudien la célèbre description du combat des Géants ', do;nt l'Encelade rappelle aussi bien Horace. Il eu est de même de beaucoup de lieux communs de la poésie amoureuse dont on trouve les antécédents chez Proj^erce et d'autres.

Mais dei- conditions où l'un vit ici-bas , Certes celle d'aimer est la plus nialliaarease -.

C'est exactement ce qu'avait dit Properce : mais il serait peut-être difficile de trouver un poète amoureux, latin, italien ou français, qui ne l'ait pas dit aussi.

Et sans atteindre au but où l'on ne peut atteindre Ce m'est assei'C d'honneur que j'y voulois monter *.

Cette idée, qui n'est naturellement chez Malherbe qu'un lieu commun littéraire — puisque c'est pour le duc de Montpensier qu'il « s'exalte » dans ces vers — il a pu la trouver dans Properce ^, il l'a rencontrée aussi dans

1 Ode pour le roi niant châtier les Eochelois (Malh., I, 280). Cette description était fort admirée: « Jamais dit Balzac vantant une épigramme, jamais fable ne fut mise en œuvre avec tant d'art, non pas même celle des Géants dans le dernier poème dn père Malherbe (lettre du 25 janv. IQib, Documents inédits (1873) I. p. 619.

* Malh., I, 305. Cf. Properce, II, XVI, 9 :

Diirius in lei-ris niliil est (luod vivat am;inlc. Voir plus loin le chapitre VI : Les Italiens. ' Malh., 1,21,

* Prop.,II, X, 5 :

Quod si (leficiant vires, audacia certe • -

Laus erit : in magnis et vnluisse sat est.

Pline ', qu'il recommandait un jour à un chercheur de sentences -. Properce, Pétrone et d'autres ont également exprimé l'ardeur et la gloire de la passion augmentées par les obstacles '' : Desportes et Bertaut la répètent à tout instant, ainsi que le dédain des «? palmes communes » et des victoires sans péril sur lesquelles Corneille devait dire le dernier mot. Malherbe, en ce point, parle à peu près comme Bertaut.

Il parle très probablement d'après Glaudien, dont <( il admirait les panégyriques ))', quand il fait dire par le dieu de Seine au maréchal d'Ancre :

La Fortune t'appelle au rang do ses victimes ; Et le ciel accusé de supporter tes crimes Est résohi de se justifier •"'.

C'est par cette idée que Claudien commençait son poème contre Rufin •' :

' Hist. nat., I (Prcf.V 11 ; Itaque etiam non assecutis, voluisse abnnde pulcrum îitque magnificum est.

* Malh.,111, 1.

' PrOP., IV, X, 3 et 4. (yétte idée est aussi dans Ausone, que le vieux Daiuat admirait tant, et que Ronsard a plus d'une fois imité (AUSONE, Kpigr. XXXIX). De même aussi que Mallurbe a la confiance qu'il trous-era l'éloquence pour parler de Richelieu et de Louis XIII, Ausone avait dit {Préface) :

Non habeo ingenium : Cfesar sed jagsit : habebo.

* Lettres inédites de Balzac, dans Documents inédits pour servir à l'histoire de France. Mélanges historiques, choix de docwiun's, t. I (1873), p. 723.

^ Malh , I, 239.

" In Ruf„ I; not.imnunt v. 12. Ce poème de Clauclien contre Rufin est plus d'une fois cité par MONTAIGNE {Essai'-, 11,9, 11); Claudien e.sl égalem:Mit cité iljid., II, 12, 27, 31, III, 8, 12. Dans Claudien se trouvait a'issi cette comparaison du con.juérant au torrent, qui se retrouve chez les Italiens, chtz Ronsard, chez Garuier et chez Malherbe.

« Le trépas de Rufin vient d'absoudre les dieux »,

comme traduira François de Neufchâteau. Cette idée que le triomphe des méchants est une injure aux dieux, et que leur chute justifie lo Ciel, se retrouve dans toute la poésie antique et aussi dans la Bible, et Sénèque a pu très souvent la répéter à Malherbe '.Celui-ci se souvenait peut-être même de ceux dont parle Sénèque quand il disait :

Continuez, grands Dieux, et ne faites pas dire Ou que lien ici-bas ne connoît votre empire, Où qu'aux occasions les plus dignes de soins Vous en avez le moins -.

Cette conception des dieux comme commissaires responsables de nos entreprises est dans toute la philosophie et la poésie antiques, et elle apparaît chez tous les poètes classiques en France, dans VHqrpolytc de Garnier '% dans le Lutrin * de Boileau comme dans V Andromaque ^ de Eacine, et jusque dans La Nature " de Lebrun. Elle était déjà chez ceux du XVP siècle, et Malherbe continue une tradition dont il s'est pénétré en lisant les anciens et

' Sen., De Frovid., I, Ad Marciam, 12 : deorum crimen erat Sylla tam felix. De même, LUCAIN, Fha> sale, Y II, 147. Psaumes, LXXII, 11. Cf. de nombreux exemples cités par Martha, Le poème de Lucrèce, chap. IV. On retrouve la même idée jusque dans l'Ode d'André Chénier à Charlotte Corday.

* Malh., I, 298; cf. trad. de Sén., Malh., II, 248. 2 Garnier, Hippolyte, IV.

* Lutrin, VI :

Viens aux yeux des mortels justifier les doux.

•■' Andromaque, III, 1 :

Je ne vois que malheurs qui coridamaent les dieux.

'■ La Nature, I.

leurs disci]:>les, et dont il a admiré l'expression chez les poètes latins.

En général, il n'est guère d'image ou d'idée, dans Malherbe, dont on ne puisse trouver un antécédent dans la littérature latine. Il ne faudrait pas, avec Ménage, rattacher à Coluraelle l'image des « fleurs comme étoiles semées » que l'auteur des Stances aux ombres de Damon a bien plutôt trouvée chez Desportes * et chez les poètes français. Mais on peut croire à l'influence des auteurs latins, de Virgile et d'Ovide, quand l'Ode pour le roi allant châtier les Rochelois parle de « creuser les fossés jusqu'à faire paroître le jour entre les morts »; et il ne faut même pas rire de Vadius quand il cite Publius Syrus à propos de la fragilité de verre de la fortune humaine, que Bertaut et Malherbe, et après eux Godeau et Corneille -, ont exprimée presque dans les mêmes termes. En effet, quand Montaigne avait à exprimer la même idée, il citait le mime antique : Fortnna vitrea est : lum eu 1)1 spleniht, fruugitu?-. Déjà André Chénier, tout en admirant les vers de Malherbe, y reconnaissait « Vassurgere des Latins ' » et « le ferreus imber de Virgile * » :

1 Dl'LSPORTES, p. 449

- Corneillj {Poîyructe) a répété Godeau sans le savoir. C'est à Miilheibc, plutôt qn'cà Bertaut, ']ue Godeau a dû pretK'rc cette image, contraireireiit à ce que croit M. ALLAIS (Malherbe et la poésie f'ihtiçnisc, p. 163, ii. 1). Cett.? inmi^e e-^t familière à Malherbe (I, 23. GG, 91, 102, 198, et surtout 273). Les « noms » que Alalhcrbe emploie dans su paiap'.ra?e sont ceux qu'il avait lui-même doi nés à f-on roi (I, 2G, 87, 102'. et l'image du vorre et de l'onrle, de la même paraphra.«-e, Font parmi les images favorites de Malherbe. De même, cf. VaUQUKLTN DR LA Frksnayk, Art. poèUque, éd. Geutjs p. VI

"' Poésies de M'ilhcrbc arec le commentaire de Chénier, p 14.

^ Ibid., p 50

on reconnaît de même dans la plupart des stances, et dans les plus fameuses, les pensées et les images des écrivains latins.

Au commencement du XVII" siècle, le latin occupe encore une place immense dans l'enseignement et dans les lettres, et à Malherbe lui-même il arrive encore de penser que le français n'est propre qu'à des chansons et à des vaudevilles '. S'il ne parle pas latin aussi naturellement que Montaigne, on sent pourtant qu'il a été fort en thème. Sous un vers ambigu de Desportes il écrit : Qao me vertam nescio -. « Il avoit souvent à la bouche, à l'exemple de M. Coeifeteau : Bonus animus, bonus deus, bonus cultus '. » Il avait souvent aussi à la bouche une autre phrase latine, le vers que Prudence fait prononcer à Gallien : Cole dœmonium quod colit civitas *. En écrivant à Peiresc il parle parfois latin : « Je ne saurais vous dire quid dediderit locum huic fabulœ " » ; « vos bonnes grâces me sont chères ut nil nisi sidéra supra " »; « inier strepitus armoriun, les pauvres Muses ne sont pas en leur élément ^ » ; « nous sommes en un temps

' Reste à savoir si Mallierbe n'en voulait pas à l'esprit français autant qu'à la langue, car Alfred de Viguy a dit aussi que « tout Français, ou à peu près, naît vaudevilliste et ne conçoit pas plus haut que le vaudeville ».

* Malh., IV, 345.

•' RACAN, /. c, LXXXVIll, et lettre de nov. 1656 (v. plus haut, p. 51, n. 2).

* Sarasin mourut en parlant latin ; il répétait les yeux baignés de larmes : Discite justitiani mo7iiti, et non temnere Divos{CosDac, cité par HiPPEAU, Écrivains normands^ p. 195).

s MALH., m, 012.

f- III, 351.

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