III. Horace
« Oserais-je vous demander, Monsieur, si vous n'avez pas un grand plaisir à lire Horace ? — Il a des maximes, dit Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire ' .» Malherbe aurait souscrit au jugement de Pococurante, et il a « fait son profit des maximes » d'Horace. Celui-ci avait déjà fait l'admiration du XVP siècle, et il sera encore l'un des modèles du XVIP : mais tous les écrivains ne l'aiment pas pour la même raison.
Ne te sovient-il pas d'Oraces
Qui tant ot de sens et de grâces * ?
Les uns préfèrent le « sens » d'Horace, sa sagesse, ses « maximes », sa malice aussi et son bon sens bourgeois : et Malherbe, Boileau, La Fontaine sont de ce groupe. D'autres aiment surtout ses « grâces », son style élégant et aimable, les jolis tableaux qu'il sait faire, les tournures brillantes de son expression : tels sont Ronsard, qui ce se rend familier d'Horace, contrefaisant sa naïve douceur »% Racan, l'agréable paraphraste du Beatus ïlle *, et jusqu'à Musset lui-même. Entre les deux catégories
> Voltaire, Candide, chap. XX7.
* Roman de la Rose, éd. Fr. Michel, v. 6470. 3 Ronsard, t. II, p. 10, et 223, Ilf, 285.
* C'est le tableau de la vie champêtre que Racan a goûté dans Horace, ou plus exactement dans une traduction d'Horace.
de lecteurs et de disciples, il n'y a du reste pas de barrière, La Fontaine par exemple est presque autant de la seconde que de la première, et beaucoup d'autres aussi aiment tout dans Horace. Mais chacun est uti peu plus de l'un que de l'autre groupe, et Malherbe, comme Voltaire, est tout à fait du premier.
On dit qu'il avait fait d'Horàce son livre de chevet, « son bréviaire », Racan ' aftîrme du moins qu'il l'estimait, et Ménage raconte qu' a il blâmait souvent » * un vers d'Horace contenant une métaphore non continuée : on sait que Malherbe, logicien versificateur, attachait aux métaphores continuées autant d'importance que Théophile Gautier; et s'il choisit un exemple dans Horace, c'est qu'il le lisait beaucoup. Il s'en souvient à tout moment : sous un passage de Desportes, il écrit : « il veut représenter le tinclus viola pallor ciniantium J mais il n'eu approche pas ^ » ; il y)araphrase l'exclamation sceptique : crcdat Jadai as A2)ella, non ego ^ en
' L. c, LXX. — Baillet, Jii'jemints des savants (é 1. revue par La Moniioye, Amsterdam 1725), t. IV, p. 195 (article: Malherbe) : « On peut dire après Mr. de Brieux qu'Horace étoit son unique Patron et le seul modèle sur lequel il vouloit se l'or, mer. C'étoit, dit-i!, l'ami du cœur do notre Poète, il ne so contentoit pas de l'avoir dans son cabinet, il l'avoit encore sous le chevet de son lit, sur sa toiletto, aux champs, à la ville, et il l'appelloit ordinairement son Brévia're, comme le racontoit souvcntMr.de Grentemesnil qui l'avoit onnu particulièrement » (Mosanti Epist. ad calcem 2. partis Poënialura, pag. lOOj. • * 0. c, p. 469.
■' Malh., IV, 251. (IIoii., Odes, HT, X. 11).
■' UOR, Sut, I, V, lCO-101.
écrivant à Balzac: a Vous dites que vous lui ressemblez, mais à qui le persuaderez-vous ?
Peut-être à quelque Juif, mais non pas à Malherbe ' ».
Il met Malherbe à la place d'Horace : et c'est là sa
grande habileté : de même que la raison de Sénèque est
devenue la raison du gentilhomme normand, de même
Lycé deviendra à un certain moment la Caliste de
Malherbe, les tours des rois seront le Louvre ; et les
cabanes des pauvres, la chaumière des paysans français,
en attendant que Rufillus et autres deviennent l'abbé
Cotin, Saint-Amand et Faret. Alors que Desportes
paraphrasait très longuement, avec mièvrerie, Aiidivej'e
Lyce... ^, Malherbe ne prend qu'un trait d'Horace, et,
parlant en termes généraux, il ne met que quatre vers
, pour le rendre :
^ Voici venir lo temps que je vona avois dit,
Vos jM'ux, pauvre Calisto, ont perdu leur crédit,
Et leur piteux état aujourd'hui méfait honte
D'en avoir tenu compte '.
De même il se souvient du Linqaenda tellus... et jdacens uxor en deax vers où il dit, comme les poètes du temps, a nos amours », terme dont on reprochera encore la « fade galanterie » à Racine :
Et de toutes douleurs la douleur la plus grande, C'est qu'il faut laisser nos amcairs '.
Mais il emprunte à Horace des expressions et des pensées plus graves. Le poète latin avait écrit à Quinctius :
1 Malh., IV, 95.
* Desportes, p. 446.
ï Malh., I, 318.
* I, 58. [Aux ombres de Danton),
Odernnt pecenre boni virlutis amore ; Tu nihil aJinittcs in to formid )ie pœnœ ',
et l'on avait fait Je ces termes un nouveau vers : Otlerniit peccare mali fonniJiiie pœnœ.
Malherbe, qui a plus de confiance dans les gendarmes de Henri IV que dans l'amour du bien, dit dans la Prière pour le roi allant en Limousin :
Tous, <le penr de la perne, auront pour de faillir *.
Ainsi il applique aux Français les expressions dont le poète latin se servait en parlant des bons et des méchants. C'est aux Français aussi, et aux Français de 1600, que Malherbe applique la fameuse sentence d'Horace sur la mort :
Pallida mors 8e.|uo puisât pedo pauperum tabcraas Regumque turres '.
Cette sentence, il y avait longtemps (jue les Français l'avaient traduite : nul ne l'avait fait avec le même succès que Malherbe. Déjà au moyen âge, le moine Hélinand avait dit dans son Vers de la mort (qu'édita au XVI^ siècle un jurisconsulte fort soucieux d'éloquence française, Loisel):
Mors, tu abas a. I. seul jor Ainsi le roi dedens sa tor Com le povre dedens son toit.
C'était la pensée la plus banale du monde, et les vers d'Horace étaient le modèle le plus connu des imitateurs:
' £pîire», I, XVI.52.
* Malh., I, 71.
s HOR., 0(Zcs,I,iv, 13.
du temps de Cervantes on ne pouvait parler de la mort sans les citer ^
Et qu'une âme impériale Aussi tost là bas dévale Dans le bateau de C baron Que l'âme d'un bûcheron ',
c'est ce qu'avaient répété Ronsard et tous les poètes français. Comme tous les grands écrivains qui dans tous les genres ne réussissent qu'en suivant les chemins foulés déjà par beaucoup d'autres, Malherbe a fait oublier en ce point tous ces prédécesseurs : c'est qu'en réalité il a dit quelque chose de plus qu'eux tous en parlant de la mort :
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre, Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend point nos rois '.
Il ne s'agissait donc plus du roi dans sa tour, ni d'âme impériale : c'était de nos rois que parlait le poète, c'était des barrières d'i Louvre, c'était du pauvre en sa cabane, que Malherbe avait regardé avant La Bruyère : ici, encore une fois, il nationalisait la poésie antique comme il avait fait la philosophie. Et comme une idée ne nous
' Don Quichote, Prologue.
' Ronsard, II, 269.
' La comparaison du passage d'Horace et de la stance de Malhc-rbe a foi t occup î les critiques du XVIIe s-iècle ; chacun des deux poètes avait ses champions [BA'LZAC, Entretien XXXI; MÉNAOE, 0. c , 565 et 566'). — Remarquons que Malherbe a dit dans une autre pièca {A^ux Ombres de Damon, I, 58) :
C'est un pouil arrêté, que tout ce que nous sommes,
Issus de pores roi^ ou de pères bergers,
La l'arque également sous la tombe nous serre.
intéresse ', et qu'une belle expression ne nous frappe que si elles éveillent en nous des souvenirs immédiats, personnels ou nationaux, les Stances à Du Périer disaient ce que la poésie française n'avait pas encore dit. Ce qu'elles ajoutaient de neuf, c'est ce qu'ajoutera chaque fois le classicisme à la conception de l'antiquité telle que se l'était faite, par exemple, le moyen âge, et aussi à la conception du XVI° siècle — de laquelle, du reste, le classicisme aura à retrancher plus encore qu'à ajouter. Voyez ce qu'Horace devient de Jean de Meung à Boileau :
Oraces dist, qui n'est pas niccs :
Quant 11 fol cschivent les vices 11 se t ornent à 1er contraire -.
Qu'est-ce que cela peut nous faire ? Mais que Boileau dise :
Souvent la peur d'un mal nous conluit dans un pire,
^ Le même processus se reproduit dans tous les domaines, (ju'il s'agis.-e des vers latins au XVIIe siècle ou des méthodes historiques au XIX''. Pourquoi les Fram.ais trouvent-ils une si grande différenî^e entre la Vie de Jé'^us de Strauss traduite par Littré et la Vie de Jcsus de Renan ? C'est que ce dernier a « nat'onalisé » beaucoup d'idées et de rf^cherches allemandes, qu'il peint Jésus après avoir vu Lamennais et qu'il retrace la pensée des anciens Hébreux en montrant f=inon » le Louvre » crmrae .\iaiherbe, au moins « les Tuileries» : «Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos capitales, sortant de là de temps en temps pour se présenter au palais des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cotte idée seule nous fait sourire. Tel, ccf-endant, fut Elie. Elie le Thesbite, de non jmirs. ne franchirait pns le guichet des Tuileries II. (E. RliNAN, Vie de Jésus, éd. pop., 77e éd , p. 255;.
' Roman de la Rose. v. 6473-6475.-
et voilà une leçon qui nous est donnée, à nous autres, sans plus être présentée sous l'étiquette d'Horace, sans plus être non plus suspendue entre deux crochets comme un écriteau sur un mur, ainsi que faisait le XVP siècle.
Seulement Malherbe , atteignant la bonne façon d'imiter, ne savait pas s'y tenir, ou plutôt ne savait pas que c'était la seule bonne. Vauquelin qui «: suit la trace d'Horace » et le copie de façon agaçante, Régnier qui, aux yeux de Malherbe, égalait les anciens dans la satire, et qui traduisait beaucoup trop les Satires d'Horace, Malherbe enfin, tous payent avec usure leur dette au poète latin. Pour lui avoir pris l'idée de VArt poétique, Vauquelin de la Fresnaye ' se croit autorisé à repeindre le monstre du début de VÊ2)'itre aux Pisons] pour avoir brillammeut imité les Satires, Régnier croira bien faire en traduisant tout, jusqu'au Deni/tto auriculas quasi asellus -; pour avoir appris à parler de la mort, Malherbe récitera sa leçon jusqu'au bout, et n'oubliera ni Tithon, ni Hippolyte, ni le nectar des dieux ; avec lui l'imitation française d'Horace a appris quelque chose, elle n'a pas assez oubhé. Parce qu'Horace a dit : Occidit Tithonus remotus in auras ', et longa Tithonum minuit senectus *, le consolateur de Du Périer dira :
- ' Cf. A. KOWAL, L'Arl Poétique des Vauquelin de La Fresnaye und sei)i Verhàltniss zu der Ars poetica des Horaz. Programm der Stadtrcalscliale im III. Bezirke Wiens. Vienne 1902. Sur J. du Bellay et Horace, voyez Stemplinger, Joachim du Bellay und Horaz (Archiv fur das Studium der neueren Sprachen und Liieraturen, 1904, n. ?., XII, 80-93).
* Vauquelin, Art Prélique, I (éd. Genty, p. 15). RÉGNIER, Sat. VIII, V. 87, et XVI.
^ HOR., Odes., I. I, XXVIII, V. 8.
* Ibid., 1. II, XVI, V. ;;o.
Tithou n'a plus les ans qui le firent cigale ' Et Plu'on....
et Pluton est le voisin de Tithon dans les stances comme dans les vers latins, se montrant de la même façon inexorable et insensible aux larmes des Romains et du président de Verdun *. Il arrive même à Malherbe de mentionner' plus explicitement que le spirituel épicurien les controverses mythologiques : alors que ce dernier faisait une allusion discrète et ironique aux versions nouvelles qui admettaient la résurrection d'Hii)polyte ', le consolateur du président de Verdun dit : Et fjuoi qu\n Use li'Hippoljto, Ce qu'une fois il tient jamais il ne le rend '.
Il conçoit l'autre vie aussi d'après les modèles latins, et s'il ne parle pas autant que Ronsard « des flots du lac oblivieux ^ », et s'il trouve que 7e Létlié est une pédanterie chez Desportes, il ne se lasse pas de nectar et <ïambroisie. C'était une image d'écolier, et Malherbe était à peine sorti des classes quand, traduisant en vers français l'épitaphe latine de Geneviève Rouxel, il rendait caeli dulcedine capta par « affriandée au nectar doucereux •"'»'
1 Malh,, I, 40.
' Malh., I, 40 et 209. Panthoïdeu iterum Orco demi.^sum (ITOR., Odes, I, XXVIII, 10); illacrijmabilem Plutona {Odes, II, XIV, 6-7j, victiraa 7iil miserantis Orci {Odes, II, III, 24i; Orciis non exorabilis auro (Épî(res,ll, IV, 178-179).
* Inferni.s neque tenebris Diana pudicuin
Lilierat Uippolytuin.
(Hoit., 0(/e.v, I IV, VII, 25 et 20).
* Malh.. 1,270.
^ Ronsard, II, 153. Ol'. « las aguas del olvido » chez les poètes espagnols (Don Quichote, 2© p., chap. LXIX\ '■' Gasté, 0. c, p. 35.
et quaud, dans ses Larmes sur la mort de la même jeune fille, il rappelait
La sucrée Ambroisie et le rectar miéleux '.
Mais le poète de Henri IV est resté toute sa vie un écolier en ce point; et il dit encore de son roi mort :
.... Henri de qui la gloire Fut une merveille à nos yeux, Loin des hommes s'en alla boire Le nectar avecque les dieux '^.
Il avouait, nous apprend Balzac, qu'en faisant ces quatre vers il avait visé à ceux d'Horace :
Quos inter Angustas recumbens Purpureo bibit ore nectar \
Malherbe ne trouvait pas de paroles pour parler du ciel, pas plus que pour parler de la nature ; il jugeait avec une admirable raison le monde et la fragilité de la vie : pour s'élever plus haut il en était réduit à copier ses auteurs, jusque dans les détails les moins appropriés à la pensée française. A force de lire les mores aurcos et images analogues, il parle de (* l'or de cet âge vieil », en quoi Ménage lui-même reconnaît qu' « il n'est pas à imiter * »; comme Ronsard il dit « les meurtres épais ^))
1 Ibid., p. 45,
« Mai.H., I, 183. Cf. Balzac, Entretien XXXI.
* Odes, 1. III, III, 11 et 12.
s Malh., I, 150. Ronsard, VII, 64.
d'après le densentur funera d'Horace '. Chez lui comme dans les Èpodes ■
Le centième Décembre a les plaines ternies ',
et « nos pâturages
Battus depuis cinq ans de grêles et d'orages * »
se ressentent sans doute du Jam satis terris nivis atque dirae grandinis "' et des verberatae grandine vineae ^ que Montaigne citait quand il avait à parler des désagréments que lui causaient les intempéries '. Enfin Malherbe reprend à Horace l'image de la lune qui brille au milieu des étoiles pour l'appliquer à Marie de Médicis **. Les expressions heureuses d'Horace ont frappé tous les classiques, et Racine s'en servira avec adresse pour créer ce mourir tout entier » d'après le non omnis nioriar, et d'autres tournures brillantes. A ce point de vue, Malherbe continue donc une tradition qui devait encore se développer après lui.
En général, Horace, qui était, si l'on peut ainsi dire, le plus français des poètes classiques, et aussi « celui que
1 Odes, 1. J, XXVIII, 19.
* Hic loilius Deceniber, ex qiio 'lesliti Inachia furere, silvis honorein cleculil
{Kpodes, XI, b et 6J.
December pour Tamiée K/'- 'i ^^^ -"•
5 Mai.h., I, 278.
* Malh., I, 229.
•' Odes, 1. I, II.
6 Odes. III, I, 29.
" Essais, in, cliap. 9.
* MaLH. (I, 211) allonge cette comparaison en périplirasant longuement « les étoiles ».
la Pléiade a le mieux connu, le mieux senti, le plus aimé * », est celui que Malherbe a imité avec le plus de succès. Mais, si le consolateur de Du Périer a trouvé parfois le secret des adaptations permises à propos de ces réflexions philosophiques qui sont l'essence même de sa poésie, il lui arrive, comme à ses prédécesseurs du XVI* siècle, de demander encore trop à Horace : et tout œ décor de mythologie qu'il lui emprunte paraît même plus artificiel que chez Ronsard, qui du moins se faisait Tesprit antique d'un bout à l'autre. L'erreur de Malherbe sera d'ailleurs en partie celle de Boileau, dans un autre ordre d'idées : Boileau fera des s i, tires morales à l'imitation d'Horace, oubliant que la satire doit être inspirée par les événements du présent, et qu'il aurait fallu avoir autant d'indign-tion contre les vices français que contre les mauvais livres. Tous les imitateurs sont un peu les mêmes : et qu'ils empruntent oa l'art et la « douceur » d'Horace, ou sa raison, ou son goût de critique, ils regardent trop longtemps leur modèle, ou font trop d'efforts pour lui ressembler. C'est à Horace que la poésie moyenne devait le plus ressembler en France; les élèves du spirituel poète sont les premiers en date à qui Boileau accorde les grands éloges, et avec autant d'admiration que Musset en aura pourMathurin Régnier — autre disciple d'Horace - La Fontaine salue en Malherbe et en Racan
Ces deux rivaux (VHornce, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres pour mieux dire *.
i Chamard, Joachim du Bellay, p. 59.
* La Fontainr, Fables, 1. III, ï. xr.