III
5 Malh, IV, 266; Macrobe, Sat., Il, 4, 21 : Temporibus triumvir alibua PoUio,cumfescet\ninos in eum Augustus scripsisset, ait : At ego tacco, no7i est enim facile in eum scrihere qui potest proscribere. Il est trèi probable que Malherbe a connu Macrobe, fort répandu en France dès le moyen âge, et souvent cité par Montaigne et Rabelais.
•• I, 134 : Extrnna gaudii Iwtus occupât. C'était aus?i une habitude de Régn'er d'enchâsser des proverbes dans ses vers (v. l'édition de Macette par les élèves de M. Brunot, Introd., p. XXXIX et XL). Le mot de Malherbe sur l'impossibilité de changer le genre d'un mot (RaCAN, LXXIX) est pris aux anciens comme celui de Du Perron (BrunOT, o. c , p. 180 et 181).
" A propos de Geneviève Rouxel, dans des vers d'ailleurs imités des vers latins de Rouxel (GasïÉ, o. c, p. 42).
'^ I, 180. Cf. encore « le blond hyménée » (I, 112).
vanter un personnage sans évoquer a Mars de la Thrace ' » ou Hercule, auquel il compare tout le monde, depuis Perrache jusqu'à Jeanne d'Arc - ; il ne saurait surtout parler de la mort sans citer les Parques, notamment Atro])OS, ou l'Erèbe, ou « le noie à Caron '' ». Léandre, « les Busires)), les dieux et les déesses « que nous récite l'histoire des temps passés ■* », le rocher de Sipyle, le Thermodon, Thésée et le labyrinthe, encombrent ses vers, et naturellement ceux-ci sentent trop souvent l'huile. Ils Ont encore d'autres défauts : les religieux de Saint- Denis refusèrent un jour de laisser placer dans leur église l'épitaphe que Malherbe avait écrite pour le duc d'Orléans : i' y avait encore une fois placé la Parque et le Mars de la Thrace, et les religieux trouvèrent, le sonnet trop payen •'! André Chénier, pourtant peu prude, trouvait parfois obscène la mythologie du bonhomme ". Ménage lui reprochait, d'un autre côté, des hérésies mythographiques, et lui en voulait d'avoir fa't Céphale amoureux de l'Aurore '. A cela Malherbe avait bien répondu quand il disait « qu'il n'apprêtait pas les viandes pour les cuisiniers », c'est-à-dire qu'il ne faisait pas ses
- I, 205; de même I, 21, 21. Le sonnet à Perrache est dans l'édition Jannet.
^ Notamment en parlant de Geneviève Rouxcl, et encore dans la Lettre à La Garde, I, 358. ,
^ Malh., I, 189.
•"' 0. c. p. 49 (à propos de la strophe IG de l'Ode sur la bienvenue de Marie de Médici^). Fa mythologie eut toujour3 mauvaise réputation : c'est déjà Malherbe (jue Racine invoquait pour excuser une allusion à un mythologique adultère (RACINE édition des Grands Écrivains, r. VI, p. 383).
vers pour les savants, mais pour le Louvre. Seulement, pour le Louvre, il aurait pu mettre moins de mythologie; et ici encore - comme souvent quand il se contredit — il est tiraillé à la fois par sa propre opinion et par les livres qu'il a lus, par les anciens et leurs imitateurs. 11 pense et il juge d'une façon, il écrit de l'autre, parce qu'écrire, pour lui, c'est remanier ce (ju'ont écrit les poètes latins, italiens et français.
Cette contradiction perpétuelle entre le gentilhomme normand et l'élève des clas.-^iques — comparable à la contradiction qu'on trouve chez Flaubert entre le réalisme normand et les souvenirs romantiques — apj^araît aussi dans sa façon déjuger la poésie et surtout de parler de ses propres vers. On connaît la première opinion de Malherbe, celle qu'il a prise à Sénèque, et qu'il répète à Racan : la poésie n'est qu'un passe-temps frivole. Il parle bien autrement dans ses vers, et celui qui ne se croyait pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles, devient tout à coup le plus ferme rempart des rois : la louange de Henri IV sera bien plus brillante
Quand elle aura cette gloire Que Malherbe en soit l'auteur '.
Le poète confère la gloire et l'immortalité; il « exempte l'homme de la Parque - » : et voilà le bonhomme qui défie « le fameux Amphion ^ » ou Apelle et sa Vénus inachevée ', il est a plus ardent qu'un athlète à Pise »; il va couronner Henri IV « d'amarante •' »; il jure « par
1 Malh,, 1,317.
* Cf. Desportes, p. 4.
^ Cette dernière expression était familière aussi à du Bellay
]a Montagne au double sommet» de donner l'immortalité au duc de Bellegarde; il veut mieux dire « qu'un cygne près de sa mort »; il ne doute pas de sa supériorité sur « les cygnes qu'aura la Seine »; il est du petit nombre de ceux à qui Apollon réserve une verdeur immortelle, et il entonne avec un air de confiance inspirée son Exegi moniinientum ' :
Ce que Malherbe écrit dure éter Tellement.
Et il réclame l'éternité non seulement pour ce qu'il écrit, mais encore pour ce qu'il dit des écrits des autres :
Et puisque Malherbe le dit,
Cela sera sans contredit,
Car c'est un très juste présage ^.
La Parque, Amphion, l'amarante et les cygnes diraient assez, s'il en était besoin, d'où viennent toutes ces déclarations de Malherbe: elles répètent, encore une fois, les paroles de tous les poètes antiques. Cette confiance dans le métier des vers est un signe très sûr de l'influence antique : elle éclate avec la Renaissance '\ où « chacun, comme dit Estienne Pasquier, se promettait une immortalité de nom par ses œuvres », et Ronsard disait exactement à sa dame ce que Malherbe dira à son roi :
' HoRACK, Odes, III, XXX, 1 . Ovide, Metam., Epil. - Vauque- LIN parlait dans son Art poétique, I (éd. Genty, p. l'J) de La couronne aux savants île verdoyant laurier, Signe que la verdeur d'imuiorlelle durée Aura contre le temps une force asseurée. '- Malh.. I, 289.
"' Voy. BURCKHARDT, Die Culinr der Renaissance in ftniien 7o éd. (1899j, t, I,)). 162-165. En France,' n trouve une déclaration de l'espèce à la fin du XII'^^ siècle, dans le début du Roman de Thèbes (éd. des Anciens textes).
C'est liiy, dam'", qui peut avecquo son bel art Vous aftVanoliir des ans et, vous rendre déesse '.
C'était Cassandre, ou c'était Hélène, qui inspirait à Ronsard ses meilleurs vers ; Malherbe est plus à l'aise en parlant de Henri IV qu'en parlant à Caliste : et c'est peut-être là l'une des plus grandes différences entre les deux poètes. Mais tous deux parlent le même langage, ils ont en vers la même fierté : seulement ce que le premier disait souvent du fond du cœur, le second ne le répète que dans ses vers, et parce qu'il l'a entendu dire.