‹ Malherbe et ses sources (volume 2)Chapitre 17 sur 19 · II. Les Espagnols · texte numérisé non relu

II. Les Espagnols

Le poète de Henri IV, dans ses vers, a dit des Espagnols tout le mal qu'on en pensait au sortir des troubles de la Ligue, et il leur a souhaité les plus affreuses calamités : dans la Prière pour le roi allant en Limousin, il promet que grâce au dauphin

L'Espagne pleurera ses provinces désertes ', et sous la reine-mère il s'écrie, en voyant la puissance des lys de France :

Et l'Espagnol, prodige merveilleux !

Cesse d'être orgueilleux *.

Cela ne l'a pas empêché, du reste, de célébrer ailleurs les deux grands hyménées, Dont le fatal embrassement Doit aplanir les Pyrénées •^,

et il ne faut pas attacher trop d'importance aux indignations rimées du poète officiel. Ce poète n'ignorait pas

' Malh., I, 7-4.

l'espagnol : il donne le parabien à Peiresc ', et il cite un antre jour le proverbe espagnol que Cervantes met dans la bouche de Sancho Pança - : a dineros pcif/ados, hrazos qnebrados ". Il connaissait sans doute de la littérature espagnole ce que les Français en savaient de son temps *, la Cêlestine. les Amad/s, surtout la Diane de Montemayor, et il connaissait assez ce dernier auteur pour découvrir dans une complainte de Desportes une « imitation de Montemayor » ^ — si toutefois il est bien

' Id.III, 303. L'article consacré àMalherbe dans les Jugements des savants de Baillet (n*' 1411) dit : « Enfin Malherbe n'a pas dédaigné même d'imitei les Modernes, parmi lesquels Mr. Colletet (au Discours de l'éloquence el de l'imitation des Anciens, p. 33, 3-4, à la fin de son Art Poétique, etc.) a remai'qué quelques Italiens et quelques Espagnols ». La note de La Monnoye (édit. d'Amsterdam, 1725, t. 4, i'. 195) ajoute justement : a Colletet dans l'endroit cité ne nomme aucun auteur Espagnol que Malherbe ait imité d^

- Cervantes, Don Quichote, 2e partie, chap. LXXL Malherbe a certainement lu Don Quichote, et il y a une allusion à la nouvelle du Curieux impertinent {Don Quichote, Ire partie, chapitre XXXIII, nouvelle particulièrement célèbre et publiée notamment à part par César Oiidin) dans un mot de Malherbe rapporté dans les Historiettes de TallemanT, t. I, p. 281, note 1.

3 Malh., III, 351.

* Voy. à ce sujet Moeel-Fatio, Études sur V Espagne, t. 1 ; Ct. Lanson, Études sur les rapports de la littérature française et de la littérature espagnole au XVlI<i siècle (Revue d'histoire littéraire de la France, 189G) ; Martinenche, La comedia espagnole en France, p. 301, 302 et suiv. ; HUSZAR, Corneille et le . théâtre espagnol (1903), et surtout l'article que M. Brunetière a consacré à ce livre dans la Ecrite des Deux Mondes (1903).

» Dans la copie B, on lit à la marge, un peu plus bas que le titre : « In.itation de Montemayor» (Malh., éd. Lalanne, IV, 457, no 2). Cette copie lî est l'une de celles de la Bibliothèque de l'Arsenal : « les additions proviennent peut-être d'un autre exemplaire pareillement annoté par Malherbe. Il serait encore

l'auteur cle cette note de la copie B du commentaire, note dont les recherches de M. Lanson sur Desportes montrent l'à-propos. Malherbe a eu plus d'une fois l'occasion d'apprendre à connaître la poésie espagnole dans le monde qu'il fréquentait, et, par une véritable ironie de l'histoire littéraire, c'est sous son nom qu'a paru la première imitation de Gongora dans la poésie française, à savoir la chanson :

Qu'autres que vous soient désirées ■', que Berthelot parodia en termes si cruels pour Malherbe ; cette chanson, en stances de six vers, dont le troisième et le sixième se répondent :

Cela se peut facilement...

Cela ne se peut nullement,

a pour modèle une letriUa satirique de Grongora, où le refrain, pareillement disposé, est : BieJi puecle ser au troisième vers de chaque stance, No puede 5erau sixième. La composition en a été racontée par Racan, par Ménage et par Tallemant des Réaux : « J'ai ouï dire à M. de Racan, dit Ménage, que cette chanson fut faite dans la chambre de M™'' de Bellegarde, par elle, par lui et par Malherbe, à l'imitation d'une chanson espagnole, dont le refrain étoit : Bien puede ser, No puede ser; et que M^'^'- de Bellegarde y avoit beaucoup pkis de part, ni que lui, ni que Malherbe. Ainsi cette pièce n'a point dû être mise parmi celles de Malherbe. Cependant, de son temps même, elle passoit pour être de Malherbe, comme il

possible qu'il les eût écrites sur des morceaux de papier détachés qui se seraient perdus plus tard )) 'Malh., IV, Préface, p. II). Cf. Lanson, Études sur les rapports, etc., art. Desportes, {Revue dliistoire littéraire de la France, 1897, p. 63), •■ Malh., I, 90.

VJo

paroit par ces vers que Bertlielot fit contre lui, au sujef. (le cette chanson ' ». Comment connaissaic-on la pièce de Gongora « dans la chambre de M™'' de Bellegarde » ? Peut-être est-ce par le recueil d'Espinosa, Flores de j^oetas ilUistres (1605) En tous cas, le gongorisme ne devait pas tenir une grande place dans l'œuvre ni même dans la pensée du réformateur français :« car l'es^^ïo ciilto consiste en façons de parler trop personnelles; et déjà, quel que soit le raffinement du fond, la communauté de l'expression, même délicate et travaillée, est requise chez nous. C'est une des conséquences de l'œuvre de Malherbe, que l'établissement de la sosiété polie a encore consolidée* ». Et puis à cette époque, en France, le gongorisme n'était pas encore ce qu'on en fait dans certaines histoires littéraires; il n'était du reste pas fait pour plaire à l'ennemi du marinisme ; et, comme Grongora devait surtout agir sur le genre burlesque '\ Malherbe n'en avait vraiment que faire. Il en est de même du théâtre espagnol, qui devait plus tard exercer une merveilleuse influence, et du roman ; et quant à d'autres auteurs espagnols alors répandus, le traducteur de Sénèque n'aurait pas trouvé do plus belles sentences que les latines dans ce Guevara qu'on lisait tant en France depuis le

' AJÉNAOE, 0. c: M.ALH., I, U6 ; Lansox, 0. c. [Revue d'histoire littéraire de la France, 1896, p. ii25j; Tallemant DES RÉAUX, Les Historiettes, 3<» é l. par P. Paris et do Montraerqué, I, 296 et 319; ARNOULD, Anecdote-i inédites, p. 61; ID., Bacan, p. 63.

' Lanson (Revue d'histoire littéraire, 1896, p. 323).

* Lanson, ibid., p. 32G. Malherbe, on l'a vu plus haut, connaiâsait as^ez ce Martial auquel Lope do Vega comparait Gongora pour le sel de la plaisanterie.

XVI' siècle ' ; et en relisant Los siete lihros de la Diana de George de Montemayor, édition de Venise, 1585, que Malherbe a peut-être eue sous les yeux en Provence, ou d'autres éditions ou traductions de Barcelone ou de Paris, on ne voit vraiment rien qu'il n'eût pu trouver aussi bien dans VAminte du Tasse et chez les écrivains italiens, ou même dans ce qui avait passé de littérature espagnole chez Desportes. En I6L3, il va voir les comédiens espagnols venus à Paris, et il en rapporte une fâcheuse impression : « Je viens tout à cette heure, écrit-il, de la comédie des Espagnols, qui ont aujourd'hui commencé à jouer à la porte Saint-G-ermain dans le faubourg; ils ont fait des merveilles en sottises et en impertinences; il n'y a eu personne qui ne s'en soit revenu avec mal de tête; mais, pour une fois, il n'y a point eu de mal de savoir ce que c'est. Je suis de ceux qui s'y sont excellemment ennuyés, et en suis encore si étourdi que je vous jure que je ne sais où je suis ni ce que je fais ! ' ». Il pourrait en dire autant de tout ce qu'il connaît de littérature espagnole : « pour une fois, il n'y a ■point eu de mal de savoir ce que c'est ». Mais il ne discute pas la poésie espagnole, il ne la juge nulle part; on sent qu'il n'y a pas encore de « question espagnole » pour les critiques de 1G05. A Malherbe s'a])pliquent très

' L. Clément, Antoine de Guevara, ses lecteurs et ses imitateurs français au XVI^ siècle (Revue d'histoire littéraire, 1900, p. 590 et suiv.); Lanson (Kovue d'iiist. litt., 1896, p. 53).

* Malh., m, 350 (27 octobre 1613) ; Lanson, Revue d'histoire littéraire, 1896, p. 64; ^lallurbe écrit encore (III, 358) : « Les Espagnols ne plaisent à personne : ils jouent au faubourg Saint- Germain, mais ils ne gagnent pas le louagi^ du jeu de paume où ils jouent ». Cf. aussi RlGAL, Alexandre Hardy, p. 107, u. 2 : Marti- NEïf€HE, La comcdla esp. en Fiance, p. 806.

exactement les observations de M. Morel-Fatio sur cette époque : « Si l'on apprend l'espagnol en France, c'est plutôt par genre, pour émailler la conversation de mots exotiques — comme nous faisons aujourd'hui avec l'anglais - que pour lire des livres... Si d'autres livres (que le roman picaresque) trouvent accès chez nous, ce ne sont guère que des pastorales, mêlées de vers et de prose, qui plaisent parce que le genre verni d'Italie s'est acclimaté depuis longtemps en France. On est curieux de comparer au Sannazar et la Diane de Montemayor et VArcadie de Lope de Vega ' )>.

1 A. Morel-FatIO, Études sur V Espagne, I, 33 et 40.

CHAPITEE VII

Sources françaises *

Les réformateurs ont généralement commencé par suivre les modes et le goût qu'ils devaient changer: Ivonsard a admiré Marot et Saint-Gelais '; et Victor Hugo, quand il débute, est plus près des « Grecs » que des « gothiques )>. Malherbe aussi a commencé non seulement par pétrarquiser, mais aussi par l'ovsardiser, comme il disait ; et il a continué à le faire plus ou moins jusqu'à la fin. Il est si difficile de se dégager de ses premières habitudes et de ses vieux souvenirs que l'écrivain se ressent fatalement de sa jeunesse et de ses études pendant toute sa vie ; et la poésie à cet égard est un )ieu comme la langue elle-même, qui charrie les anciens mots avec les nouveaux et ne se transfoi'me que par le lent travail du temps. Nous avons vu Malherbe imiter les anciens et les Italiens comme avait fait le XVP siècle, parfois en y ajoutant une généralisation ou même une nationalisation des pensées et des images antiques. Les deux générations d'imitateurs se ressemblent assez pour que la première ait cru réaliser ce dont on fera plus tard le mérite de Malherbe seul. Du Bellay,

* Ce chapitre a déjà paru, sa'if un détail ou deux, dans la Revue d histoire littéraire de la France, oct.-déc. 1903.

' Il fl d'ailleurs utilisé jusqu'à la fin les œuvres de ses prédécesseurs français (voy. H Guy, Les sources fran çaiors de Ronsard, dans la Revue d'histoire litth-aire de Ix France^ 1902).

dans la préface de son Olive, dit déjà : « Ceux qui ont lu Virgile, Ovide, Horace, Pétrarque, trouveront qu'en mes écrits il y a beaucoup plus de naturelle invention que d'artificielle et superstitieuse imitation )>; et Du Perron, dans son Oraison funèbre de Ronsard, fait du chef de la Pléiade exactement l'éloge que Balzac fera de Malherbe: « Il s'orna et embellit l'esprit de ce qu'il y avoit de rare et d'excellent dedans les anciens poètes tant grecs que latins, des dépouilles desquels nostre langue n' avoit pas encore triomphé; et usa de leurs richesses si industrieusement qu'elles paroissoient sans comparaison plus belles, mises en œuvre dedans ses escrits, que dedans les livres de leurs premiers auteurs ' «. Du Perron remarquait seulement qu'au début les courtisans furent étonnés des nouvelles manières de parler du grand poète; le monde du Louvre et des ruelles, pour qui Malherbe écrit, n'est plus étonné des fictions de son poète : c'est qu'il s'est instruit depuis le XVI® siècle, et que ce poète est peutêtre un peu moins pénétré d'antiquité que l'autre. Mais les anciens, ou ceux qui les ont imités, restent quand même les maîtres écoutés : « Je ne crains point, dit Godeau dans son Discours sur Malherbe, d'avouer pour mon auteur qu'il a touiours pris les anciens pour ses guides ^ ». Il prend parfois l'antiquité dans la poésie française du XVI® siècle, aussi bien que chez les Italiens, et il se ressent de la Pléiade et de ses prédécesseurs français aussi bien que de Virgile et d'Horace : il parle des dieux et des rois comme Ronsard, de l'amour comme Desportes etBertaut, ou comme Régnier — qui tous en

» Ronsard, éd. Blanchemaia, t. VIII, p. 188. * Malh., éd. Lalanne, t. I, p. 383.

parlent du reste d'après les Italiens — et son poème le plu : fameux, la Consolation à du Périer, se ressent, nous allons le voir, du souvenir d'une Elégie de Dasportes.

On sait le mépris que Malherbe affectait pour Konsard, dans les œuvres duquel il trouvait tant de moellons '. « Il avoit, dit Racan, effacé plus de la moitié de son Ronsard et en cotoit à la marge les raisons. Un jour, Yvrande, Racan, Colomby et autres de ses amis le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il approuvoit ce qu'il n'avoit pas effacé : Pas plus que le reste, dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de lui dire que, si l'on trouvoit ce livre après sa mort, on croiroit qu'il auroit trouvé bon ce qu'il n'auroit point effacé ; sur quoi, il lui dit qu'il disoit vrai, et tout à l'heure acheva d'effacer le reste -. » Un autre jour, il mettait une chanson populaire au-dessus de tout Ronsard, et Ménage se souvenait « d'avoir ouï dire à Gombaud que, quand Malherbe lisoit ses vers à ses amis, et qu'ily rencontroit quelque chose de dur ou d'impropre, il s'arrestoit tout court, et leur disoit ensuite : Ici je ronsardisois '" », Il ne faudrait pas prendre à la lettre les boutades de Malherbe, qui adressera comme les autres son hommage à Ronsard à l'occasion de l'édition de 1G23

' Il voulait dire : vers de remplissage f voy. ARNOULD, Anecd)tet inédites su- Ma'herbe).

* .MALH., I, p. LXXVII-LXXVIII.

' M:;NAGB, o. c, 527. Régnier reproche à Malherbe de prétendit; que

jîoîisarc) en son nicslier i»'esloil qu'un appre ilif.

des œuvres du chantre de Cassandre ; sous le portrait de Cassandre on lisait en effet ce quatrain de Malherbe : .^. L'art, la nature exprimant,

En ce portrait mo fait belle;

Ma's si ne snis-je point telle

Qu'aux écrits de mon amant'.

Malherbe no pouvait dire moins sans ingratitude, car il avait trouvé dans Ronsard la matière de bien des vers "'• D'abord Eonsard et tout le XVI- siècle pétrarquisaient au point que, pour le faire après eux, il était à prine besoin de remonter à la source. Ainsi, pour exprimer l'idée que Montaigne résumait par un vers de Pétrarque, et que Malherbe met dans la bouche d'Alcandre :

Jamais l'âme n'est bien atfeinte

Qnan<l on pnrlo avecqne rai on '\

• Malh., I, 251. C'est .'=:an<« doute ce qui a fait croire à un panégyriste de Ronsard (R0NS.\TID, éd. Blaiichemain. t. VIII), que Malberbe avait « tendu la main » à Ronsard, se montrai. t plus juste que Boib au. — !Mallierbo connaissait assez la langue d" Ronsard pour rappeler à propos de Desportes qu'il emplnip, fère (Malh., IV, 266) et qu'il tient la i'orme nie du Vendomois (IV, 469).

2 M. Allais ,i¥aZ/ier6ecHrt poésie />-a«^fme) a rappelé tout ce que Malherbe devait, au point de vue de la versification, à Ronsard, et on a dit avec rai.'on que l'ode de Malherle était l'ode de Ronsard avec de l'^gère.s modifirations. M. E. Dheyfus- BrisAC, Les classiques imitateurs de Ronsard, Malherbe — Corneille — Racine — Boileau (Pari.«, Calmann-Lévy) dans les pp. 16—80 consacrées à « Ronsard et Malherbe », et où du reste les rapprochements ne sont pas absolument tous oistnix, a montré le danger qu'il y a à vonlo"r trouver un auteur dans un autre. M. Dreyfus, qui, comme Boileau, critique en ver.^, s'est écrié (p. 3), non sans force injures à l'adresse de Malherbe :

guaiid Malherbe billail tout Konsard d un j.eul irait,

11 s'effaçait lui-même et brisait son portrait- » MALH , I, 152.

il suffisait de ne souveDir du vers de Ronsard que le sévère commentateur de Desportes avait trouvé bon :

Un homme qui languit ne sauroit bien parler ' ou d'autres qu'on rencontre à tout instant chez Ronsard :

Kon, celuy n'aime point, ou lien il aime peu, Qui peut donner par signe à cognoistre son feu *

ou chez Desportes, ou surtout chez Bertaut :

Ceux-là souffrent bien peu qui se plaignent beaucoup ^. Le mal n'est guère grand qui se peut bien dépeindre *.

Malherbe, qui pensait et écrivait toujours " avecque raison », n'avait qu'à se rappeler ses prédécesseurs en poésie pour déiaisonner en vers — de même que Boileau empruntera à Pindare une espèce de désordre lyrique. Malherbe s'est fréquemment souvenu de Ronsard. D'abord tous deux traitent souvent des sujets analogues, et Apollon, les filles de mémoire, la docte neuvaine, sont de rigueur des deux côtés. Ensuite les termes mêmes de Ronsard se retrouvent parfois dans les vers de Malherbe: le premier appelait en ces termes les Muses à la rescousse contre ses calomniateurs :

Mwies qui habitez de Parnasse la crope, Filles de Jupiter qui allez neuf en trope, Venez et repoussez par vos belles chansons L'injure faite à vous et à vos nourrissons ^.

* Sonnet de Ronsard en faveur de la Cléonice de Desportes (DeSP., éd. Michiels, p. 231) ; cf. Malh. IV, 353.

Cf. PÉTRARQUE, I, Son. 1S8 :

Chi piio tlir corn' rgli ardc, c'a pirciol foco.

* Ronsard, 1. 1, p. 401.

' et. Bert^»UT, éd. Chenevière, p. X.

* Bertaut, Élégie I.

s IlONSARD, t. Vn, p. 1 10.

C'est ainsi que Malherbe les appellera contre les « avortons do l'envie » qui en veulent à la reine régente ', et c'est ainsi qu'elles se présentent déjà quand il commence à faire l'éloge de « la reine des fleurs de lys » ;

Le3 Muses, les nett/" belles fée^, [^oiit les bois suivent les chansons, Rempliront de nouveaux Orphéea La troupe de leurs nou) rissons *.

La célèbre description du combat des Géants, dans l'aOdepour le roi allant châtier les Rochelois«, se ressent de celle de Ronsard, dont elle garde plusieurs détails, notamment le mot puer, que Ménage trouve de mauvaise odeur, sous sa forme archaïque jmt (3" personne) :

Si que le soufre, ami du foudre, Qai tomba lors sur les Géans, Jusqu'aujourd'huy noircit la poudre Qui put i)^r les cliams Phlégrians '.

Ces colos-^es d'orgueil furent tous mis en pciudre. Et tous rouverts des monts qu'ils avoient arni'-hés ; Pltlrgre qui les reç'it, pût encoie 1 1 foudre Dont ils furent touchés ■*.

C'était du reste un lieu commun que ces vestiges du combat des Géants, et da Bellay s'en servait déjà pour

' Malh., I, 209.

* Malh., 1,187.

' MÉNAGE, 0. c, p. 337.

* Malh., 1,280 et '-81. Taine est encore frappé de la familiarité du passage de Malherbe: « pue encore la foudre » (H. Taine), sa vie et sa correspondance, 1. 11, p. 26); ce qui ept plus surprenant, c'est que Taine ajoute : « Tout cela lait revoir le vieux soldat des guerres de la Ligue, qui écrit sans modèles frarçais... »

parler de Rome '. Mais là n'est pas le seul souvenir mythologique par où Malherbe rappelle Ronsard ; et Ménage ^ disait déjà d'un passage de la Consolation au président de Verdun : « Il n'y a personne qui puisse nier que tout cet endroit ne soit pris de l'ode V du IV' livre des Odes de Ronsard )) :

Jupiter ne demande

Que des bœui's pour offrande :

Mais son frère Pluton

Nous demande, nous, hommes,

Qui la victime sommes

De s )n enfer glouton.

Jupiter, ami des mortel?,

Ne rejette de ses autels

Ni requêtes ni sacrifices...

Pluton est seul entre les dieux

Dénué d'oreilles et d'yeux

A quiconque le sollicite.

Il dévore sa proie aussitôt qu'il la prend ^.

Mais c'est surtout en parlant des rois et des événements politiques que Malherbe ressemble à Ronsard. Ils ont la môme façon de parler de « l'hymne de la victoire )) de leur roi \ de comparer le conquérant au torrent « qui ravage tout ce qu'il trouve » — la comparaison était d'ailleurs aussi dans Claudien, chez les Italiens, et dans la Bradamante de Garnier ^, que Malherbe

1 Sonnet XII.

5 Malh., I, 269.

^ Malh., I, 317. Ronsard, II, 53.

^ Bradamante, I, I. Cf. aussi : « Comme un torrent d'Esté qui s'enfle de ruisseaux ') de Montchrestien, chœur final à.' Aman pris du Psaume CXXIIII {Tragédies, éd. elzév., p. 277).

avait vue — et, de même que la Charente chez Ronsard et la Seine chez Baïf s'animaient ou s'indignaient à l'occasion des guerres civiles, de même, chez Malherbe, non seulement le Pô « tient baissé le menton*^) et le Tessin « consulte de se cacher », mais surtout la Meuse interpelle vigoureusement les princes révoltés et, avec les mêmes paroles, la Seine injurie le maréchal d'Ancre quand il est tué '. Dans V Ode f^nr Id prise de Marseille^ Malherbe avait repris au chef de la Pléiade, qu'il avait cultivé pendant sa retraite, le vers heptasyllabe et la strophe de dix ve'^s, calquée sur la strophe de V Ode à Henri 11 : « Comme un qui prend une coupe « -. Il lui prend parfois, pour vanter son roi, plus que des formes rythniiques. 11 dit de Henri IV, comme E,onsard de Charles IX, que, même sans ses droits héréditaires, sa verla devait lui faire donner la couronne \ et quoiqu'il reproche à Desportes une « fable nouvelle », il fait luimême allusion aux fleurs de lys tombées du ciel, à l'origine troycnne des Français, coTime aux Scythes descendus d'Hercule.

Enfin et surtout, Malherbe construit son Rik-it d'un berger au ballet de Madame exactement comme Ronsard, suivant une tradition déjà vieille *, construisait ses Églogues. Lo roi, ou les gouvernants, sont des bergers, ou même le dieu Pan — Madame Deshoulières

1 Malh., 1,219.239.

^ Ronsard, t. VÎI,p. 41. allais, Malherbe, et la poésie frniçaise, p. 297.

^ Malu.,!, 77.

* Voy. Guy, dans Rei-iic d'histoire. littéraire de la France (1902) p. 250 et sv.

continuera la mode ^ ; — les sujets sont des troupeaux à conduire, et dans l'État tout marche à souhait comme dans une églogae ou même comme dans l'âge d'or. L'Eglogue I de Ronsard présente ce trait que Scaliger reprochait à Ovide do n'avoir pas gardé dans sa description de l'âge d'or :

Les vieillardt: sans douleur >ortoient de cette vie, Comme eu songe, et leurs ans doucement finissoient -.

De même le Récit cViin berger de Malherbe promet qu'un âge va renaître

Où le nombre des ans sera la seule voie D'arriver au trépas '.

Dans l'Eglogue I, le Navarrin (Henri de Navarre, le futur Henri IVj a appris

dès enfance à cognoistre Le grand Pan des bergers, de toutes choses maistre *.

Dans le Récit.,

Notre grande Bergère a Pan qui la conseille ■".

Les Gérions, les glands qui nourrissaient les hommes primitifs, Yaconite ", la myrrhe., V encens., sont dans le

' On pourrait même suivre la trace de cette allégorie jusque dans la scène de V Aiglon de M . Rostand, où le berger « c'est le duc de Keichstadt et le champ c'est la France ».

* Ronsard, t. IV, p. 23.

5 Malh., r, 232.

* Ronsard, IV, 25.

•" J\lALH., I, 231. Fan désigne probablement le maréchal d'Ancre, ar.quel Malherbe pariiît déjà faire allusion dans le discours d'une des « Sib\ l'es » (I, 200). — Pan=^Richelieu dans une lettre de Malherbe (IV, 19, 20).

® Ce terme a été remplacé dans la rédaction définitive ; il figure dans l'une des variantes.

discours du Navarrin et dans le Récit du berger. Ce dernier a aussi une formule d'affirmation que Ronsard avait employée ailleurs que dans l'Eglogue I ; ces formules étaient fréquentes dans la poésie ancienne et moderne ', mais celle de Malherbe ressemble particulièrement à celle du chef de la Pléiade :

Mais que chacun y donne aussi ferme crédit Que si les chêies vieux d'Epire l'avoient dit *.

Et les chênes d'Epire Savent moins qu'il ne sait les choses à venir ^.

Les éloges que Malherbe écrit pour les fêtes royales sont souvent tracés dans les mêmes cadres que ceux des poètes de la génération précédente : il reprend les prophéties des Sibylles *, et il y met ce qu'y mettaient ses prédécesseurs et ses contemporains ^.

Son style a gardé aussi les expressions du seizième siècle : il a la même façon de « soupirer les peines » de l'amant ; il appelle la mer « la plaine salée » et emploie des périphrases dans le goût de Ronsard ; il parle encore des liémérocalles, et même il le fait avec pléonasme, puisqu'il dit « hémérocalles d'un jour )).Il parle aussi, comme Ronsard et Régnier, du soleil et de ses douze maisons qui riment à

* Cf. Ovide, Ars amandi, III, 789 et 790 ; voy. aussi MarthA., Le poème de Lucrèce, p. 16, à propos du passag) du De Natura Ecnim, V, 110-112.

* Ronsard, III, 266.

' Malh., I, 232.

* Malh , I, 197 sv.

^ Voy. par exemple FrÉD. LachÈ VRE, Bibliographie des recueils collectifs de poésies publics de 159? à 1700, t. I, p. 403. Sur les ballets à cette époque, voy. G. Grente, Jeari Bertauf, p. 138-143

saisoJîs '. La plus fameuse de ses images surtout est une image du seizième siècle. Il n'y a peut-être pas dans la littérature franc lise de tradition moins interrompue que la comparaison de la jeune fille à la rose - : elle fait les frais du Roman de la rose, la seule œuvre du moyen âge qui surnage complètementà travers toute la Renaissance, et dont on peut suivre l'influence jusqu'à Mademoiselle de Scudéry. Bdïf, qui présente l'un des antécédents de la célèbre stance à du Périer, écrit encore des vers Au Boy sur le Roman de la Rose ■' ; et l'on sait l'estime qu'avaient pour l'œuvre de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung, et Ronsard et du Bellay '. En outre, la brièveté des roses était un lieu commun dans toutes les littératures ^ :

* Je dy ce. frami Soleil qui nous fait les naisons Selon qu'il entre ou sort de ses clmizc tnai.wn.s.

HoNSAliD, Vil, 56.

Vive source de feu qui iiOJS fait les saisoiu Selon qu'il entre ou sort de sea douze maiscn.i.

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