MAUL
4 Les pleurs de la reine,
C'est la Seine en fureur qui déborde son onde Sur les quais de Paris (I, 479).
De môme déjà la mère de Geneviève Rouxel « épuisait son cerveau en un ruisseau de pleurs » (GàSTÈ, o. c, p. 48), et une Comolation retrouvée dans l'exemplaire de Martial de Malherbe (BOURBIENNE, o. c, p. 195) dit que consoler la personne éprouvée c'est affronter l'orage de la mer Egée. C'était là une tradition poétique qui remontait à la Pléiade (Du B ELLA Y, Olive, sonnet 96; CHAMABD, J. Du Bellay, p. 187) et à l'Italie.
• XlLH., 1, 179.
H s'en sert auesi pour faire dire à Etienne Puget qui regrette la mort de sa femme :
Comme tcmbe une fleur qt\e la bise a aéchée f Ainsi fut abattu ce chef-d'cetme des cieux K
Dans tous ces vers il se souvient évidemment de ses auteurs français, italiens et surtout latins. En effet, l 1 Enéide, comme au reste déjà l'Iliade, comparait le guerrier blessé à la fleur déchirée ou flétrie, et les vers latins présentent tous les termes que Malherbe utilise avec tant d'empressement : ainsi Euryate, percé d'un coup d'épée, s'aftaisee, ensanglanté
Purpureus velutt cum flos succisus aratro Langueacit mon eus, laasove papa ver a collo Demieero cap ut, -pluvîa citm forte gravant ur ft |
et le jeune Pallas — dont Balzac et ses amis se souvenaient à la mort du jeune Malherbe — est représenté
Qualem virgineo demessum pollice florem, Scu mollis violae, seu languentis hyacinthi Oui neque fulgor adhuc, necdnra sua forma receasît *•
Cette image — qu'il ne faut pas toujours confondre avec celle t aussi répandue, de la brièveté de l'éclat des fleurs et de la vie humaine — on la retrouve chez les poètes de tous les temps, chez Pétrarque l , chez le Tasse
I Id., 1,223.
1 Enéide, IX, 484486. Ou a encore voulu ,T oir nue réminiscence de ce passage dans les ver3 do Hërédia \Htst. de ht L ei de ta litt /r. de Petit de Julie vil le, t. VJJJ- p, 44).
3 Enéide, XI, 63.
1 Corne fior colto (Fbtrarque, In morte di Madonna Laura r canz. III, ptèce 6, v. 10).
..— M», reparlant d'Arm^de \ dans les Amours de Marie * et dans bien d'autres sonnets de Ronsard. Elle est même souvent appliquée au même sujet, et Brizeux, plein de réminiscences virgiliennes, appelle encore Louise, morte « à sa quinzième année » :
. Fleur des bois par la pluie et le vent moissonnée *.
Seulement, cette image est amenée chez les divers écrivains par des raisons diverses. Chez les uns, elle est l'expression spontanée d'une imagination fleurie ; chez les autres, elle est le ressouvenir des classiques, utilisé tantôt avec un sentiment réel de la nature et de l'art, tantôt avec la complaisance d'un versificateur heureux de faire une belle description, comme Desportes quand il montre Damon blessé
4 Jérusalem délivrée, chant XX, CXXVIII, v. 5 et 6 :
Ella cadea quasi fior di mezzo inciso Piegando il lento collo : ei la sostenne.
* Sonnet : Comme on voit sur la branche.... :
Mais balue ou de pluye ou d'excessive ardeur,..
Cf. Ronsard, 1. 1, p. 36 :
Comme un beau lys, au mois de juin, blessé D'un rais lro^> chaud, languit à chef baissé, Je me consume au plus vert de mon âge.
, C'était du reste le lieu commun le plus rebattu de la poésie
française du temps de Malherbe.
Une grande quantité de ces images ont été groupées par
M. H. Guy, Mignonne, allons voir si la rose.,. Réflexions sur un lieu
commun (Bordeaux 1902).
3 BRIZEUX, Marie, La chaîne d'or (Le convoi de Louise).
Brizeux est imprégné de souvenirs de Virgile, ce qui s'explique
par son éducation ^v. S0URIAU, Les cahiers d'écolier de Brizeux,
1904). Sur l'image de la rose, voir plus loin le chap. VIII : Sources
françaises.
Comme on bouton de rose en avril languissant, Qui perd sa couleur vive, alors que la tempeete Ou l'outrage du vent lui fait baisser la teste; On comme un jeune lys, de la pluye aggravé, Laisse pendre son chef, qui fut si relevé l .
Malherbe, lai, n'a guère d'imagination, il n'aime pas non pins la nature :
Il y devient plus sec, plus il voit de verdure,
et s'il parle des fleurs à tout propos, ce n'est pas pour le plaisir de les décrire, mais uniquement pour remplir ses vers. Toutes ces pièces qu'il écrit sur commande, il les fait avec lenteur, avec effort, cherchant dans tous ses souvenirs « un trait qui lui paraîtra triable ». Il n'est pas étonnant qu'il ait été parfois si gauche. Sainte-Beuve, écrivant à un âge où il était encore tout plein de ses études latines et de sa double rhétorique, disait de Millevoye mourant : « Il incline la tête, comme fait la marguerite coupée par la charrue, ou le pavot surchargé par la pluie * ». Il mettait « la marguerite » parce qu'il avait regardé les champs : Malherbe ne regarde que les livres et le Louvre, et fait rimer « violette » à « squelette ».
Virgile présentait en outre, dans « son langage qui est tout épigramme *», bien des vers lapidaires et des pensées fines dont les poètes classiques, et surtout Racine, devaient faire leur profit.
Mais c'est à Horace plus qu'à Virgile, nous allons le
1 Desportes, éd. Michiels, p. 318.
1 SAINTE-BEUVE, Portraits littéraires, 1. 1, p. 410.
5 Montaigne, Essais, III, 5.
voir, que Malherbe demandait les vers bien frappés et les pensées profondes. Il a encore bien des images et des fictions qu'on trouve déjà dans YÉnéide ou les Eglogues ou les Gêorgiques : « la discorde aux crins de couleuvres ' », les fleuves considérés comme des êtres cornus*, les vents messagers des amants *, la comparaison de l'Alphée A , reprise encore par Voltaire; les soleils pour les jours *, tournure déjà familière à Ronsard, le souvenir de Mycènes c et d'autres. Mais tous ces éléments sont aussi bien ceux de toute la poésie antique et de la renaissance. Si Ton peut en dire autant des bergers et des images poétiques, il n'en est pas moins sûr que Malherbe connaissait les bergers et les images de Virgile, et Ton a vu ce que tout cela devenait chez lui. La poésie bucolique a pu mettre un peu de fraîcheur dans les grands vers où Malherbe était soutenu par l'importance du sujet politique, mais quand le poète cherche dans ses souvenirs ce qu'il doit dire, il ne manie pas très habilement la greffe virgilienne, et à cet égard il sent moins bien que Ronsard le « naturisme » et l'art descriptif de la poésie antique.
. * MALH., 1, 186; cf. Enéide, VI, 280.
« ID., I, 93 et 110. Enéide, VIII, 77.
* ID., I, 33. Le souvenir de Mycènes, Malherbe l'aurait aussi bien trouvé dans Sénéque (MALH., II, 517).
IIL Ho&igb»
« Oserais-je vous demander. Monsieur, si vous n'avez pas un grand plaisir à lire Horace ? — Il a des maximes, dit Pococurante. dont un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire f .» Malherbe aurait souscrit au jugement de Pococurante, et il a « fait son profit des maximes » d'Horace. Celui-ci avait déjà fait l'admiration du XVI* siècle, et il sera encore l'un des modèles du XVII* : mais tous les écrivains ne l'aiment pas pour la même raison.
Ne te sovient-il pas d'Oraces Qui tant ot de sens et de grâces * ?
Les uns prêtèrent le « sens » d'Horace, sa sagesse, ses « maximes », sa malice aussi et son bon sens bourgeois : et Malherbe, Boileau, La Fontaine sont de ce groupe. D'autres aiment surtout ses « grâces », son style élégant et aimable, les jolis tableaux qu'il sait faire, les tournures brillantes de son expression : tels sont Ronsard, qui « se rend familier d'Horace, contrefaisant sa naïve douceur »\Racan, l'agréable paraphraste du Beatus xUe 4 , et jusqu'à Musset lui-même. Entre les deux catégories
1 VOLT ÀIRB, Candide, chap. XXV.
1 Roman de la Rose, éd. Fr. Michel, y. 6470.
» RONSARD, t. II, p. 10, et 223, III, 285.
* C'est le tableau de la vie champêtre que Racan a goûté dans Horace, ou plus exactement dans une traduction d'Horace.
de lecteurs et de disciples, il n'y a du reste pas de barrière, La Fontaine par exemple est presque autant de la seconde quo do la première, et beaucoup d'autres aussi aiment tout dans Horace. Mais chacun est un peu plus de l'un quo de l'autre groupe, et Malherbe, comme Voltaire, est tout à fait du premier.
On dit qu'il avait fait d'Horace son livre de chevet, « son bréviaire », Racan ' aftirino du moins qu'il l'estimait, et Ménage raconte qu' a il blâmait souvent » * un vers d'Horace contenant une métaphore non continuée: on sait que Malherbe, logicien versificateur, attachait aux métaphores continuées autîint d'importance que Théophile Gautier; et s'il choisit un exemple dans Horace, c'est qu'il le lisait beaucoup. Il s'en souvient à tout moment : sous un passage de Desportes, il écrit : a il veut représenter le tinctus viola pallor amant in m ; mais il n'en approche pas 3 » ; il paraphrase l'exclamation sceptique : crcdat Judatus Apella, non ego l en
1 L. c, LXX. — Baillbt, Juyemsnfs des savants (è 1. revue par La Monnoye, Amsterdam 1725), t. IV, p. 195 (article: Malherbe) : « On peut dire après Mr. <lo Brieux qu'Horace étoit sou unique Patron et le seul modèle sur lequel il vouloit se for. mer. C'étoit, dit-il, l'ami du cœur de notre Poèto, il ne se contentoit pas de Pavoir dans son cabinet, il Pavoit encore sous le chevet de son lit, sur sa toiletto, aux champs, à la ville, et il Pappelloit ordinairement son Brévia re, comme le racontoit souvent Mr. de Grentomesnil qui Pavoit c mnu particulièrement » (Mosanti £pist. ad calceiu 2. partis Poëinalum, pag. 109).
1 MàLH., IV, 251. (Hou., Odes, HT, X 11;.
* HOR,Saf.,I, V, 1C0-101.
écrivant à Balzac: « Vous dites que vous lui ressemblez, mais à qui le persuaderez-vous ?
Peut-être à quelque Juif, mais non pas & Malherbe 1 ».
Il met Malherbe à la place d'Horace : et c'est là sa grande habileté : de même que la raison de Sénèque est devenue la raison du gentilhomme normand, de même Lycé deviendra à un certain moment la Caliste de Malherbe, les tours des rois seront le Louvre ; et les cabanes des pauvres, la chaumière des paysans français, en attendant que Rufillus et autres deviennent l'abbé Cotin, Saint-Amand et Faret. Alors que Desportes paraphrasait très longuement, avec mièvrerie, Audivere Lyce... *, Malherbe ne prend qu'un trait d'Horace, et, parlant en termes généraux, il ne met que quatre vers t pour le rendre :
Voici venir le temps que je vous avois dit, Vos yeux, pauvre Caliste, ont perdu leur crédit, Et leur piteux état aujourd'hui me fait honte D'en avoir tenu compte *.
De même il se souvient du Linquenda tellus... et placens uxor en deux vers où il dit, comme les poètes du temps, c nos amours », terme dont on reprochera encore la « fade galanterie o à Racine :
Et do toutes douleurs la douleur la plus grande, C'est qu'il faut laisser nos amours *.
Mais il emprunte à Horace des expressions et des pensées plus graves. Le poète latin avait écrit à Quinctius :
1 Malh., IV, 95.
* Desportes, p. 446.
» Malh., I, 318.
* I, 58. (Aux ombra de Damon).
Oderunt peecare boni virtutis amore ; Tu nihil adinittes in te formid ne pœnœ \
et Ton avait fait de ces termes un nouveau vers : Oderunt peecare mali formidine pœnœ.
Malherbe, qui a plus de confiance dans les gendarmes de Henri IV que dans l'amour du bien, dit dans la Prière pour le roi allant en Limousin :
Tous, de peur de la peine, auront peur de faillir '.
Ainsi il applique aux Français les expressions dont le poète latin se servait en parlant des bons et des méchants. C'est aux Français aussi, et aux Français de 1600, que Malherbe applique la fameuse sentence d'Horace sur la mort :
Pallida mors œquo puisât pede pauperum tabornas Regumque turres *.
Cette sentence, il y avait longtemps que les Français l'avaient traduite : nul ne l'avait fait avec le même succès que Malherbe. Déjà au moyen âge, le moine Hélinand avait dit dans son Vers de la mort (qu'édita au XVI* siècle un jurisconsulte fort soucieux d'éloquence française, Loisel):
Mors, tu abas a. I. seul jor Ainsi le roi dedens sa tor Com le povre dedens son toit.
C'était la pensée la plus banale du monde, et les vers d'Horace étaient le modèle le plus connu des imitateurs:
1 Épttreê, I, XVI. 52.
« MALH., I, 71.
* HOB., Odes, I, IV, 13.
du temps de Cervantes on ne pouvait parler de la mort sans les citer '.
Et qu'une âme impériale Aussi tost là bas dévale Dnns le bateau de C baron Que Târne d'un bûcheron f ,
c'est ce qu'avaient répété Ronsard et tous les poètes français. Comme tous les grands écrivains qui dans tous les genres ne réussissent qu'en suivant les chemins foulés déjà par beaucoup d'autres, Malherbe a fait oublier en ce point tous ces prédécesseurs : c'est qu'en réalité il a dit quelque chose de plus qu'eux tous en parlant de la mort :
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois s .
Il ne s'agissait donc plus du roi dans sa tour, ni d'âme impériale : c'était do nos rois que parlait le poète, c'était des barrières cht Louvre, c'était du pauvre en sa cabane, que Malherbe avait regardé avant La Bruyère : ici, encore une fois, il nationalisait la poésie antique comme il avait fait la philosophie. Et comme une idée ne nous
1 Don Quichote, Prologue.
■ Ronsard, II, 269.
• La comparaison du passage d'Horace i-t de la stanco de Malherbe a ini t occup \ les critiques du XVII*» siècle ; chacun des deux poètes avait eos champions (BALZAC, Entretien XXXI ; MëNAOE, o. c , 565 et 566). — Remarquons quo Malherbe a dit dans une autre pièco (Aux Ombres de Damon, I, 58) :
f/ost un point arrête^ que tout ce que nous sommes,
Issus de pères rois ou de pères bergers,
La l'arque également sous la tombe nous serre.
intéresse \ et qu'une belle expression ne nous frappe que si elles éveillent en nous des souvenirs immédiats, personnels ou nationaux, les Stances à Du Périer disaient ce que la poésie française n'avait pas encore dit. Ce qu'elles ajoutaient de neuf, c'est ce qu'ajoutera chaque fois le classicisme à la conception de l'antiquité telle que se l'était faite, par exemple, le moyen âge, et aussi à la conception du XVI* siècle — de laquelle, du reste, le classicisme aura à retrancher plus encore qu'à ajouter. Voyez ce qu'Horace devient de Jean de Meung à Boileau :
Oraces dist, qui n'est pas nices :
Quant li fol cschivent le9 vices Il se t ornent à 1er contraire *.
Qu'est-ce que cela peut nous faire ? Mais que Boileau dise :
Souvent la pour d'un mal nous con«luit dans un pire,
? * Le moine processus se reproduit dans tous les domaines, qu'il s'agisse des vers latins au XVII® siècle ou des méthodes historiques au XIX'. Pourquoi les Fraudais trouvent-ils une si grande différence entre la Vie de Jé*ns de Strauss traduite par Littré et la Vie de Jésus de Renan ? C'est qne ce dernier a « nat'onalisé » beaucoup d'idées et de recherches Allemandes, qu'il point Jésus après avoir vu Lamennais et qu'il retrace la pensée des anciens Hébreux en montrant finon <• le Louvre » comme Malherbe, au moins « les Tuileries» : «Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos capitales, sortant de là de temps en temps pour se présenter au palais des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cotte idée seuln nous fait sourire. Tel, cependant, fut Elie. Elie le Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries ». (E. RENAN, Vie de Jésus, éd. pop., 77e éd , p. 255). ■ Roman de la Rose, v. G473-G475.