‹ Malherbe et ses sources (volume 3)Chapitre 15 sur 26 · IIS · texte numérisé non relu

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et voilà une leçon qui noua est donnée, à nous aut sans plus être présentée sous l'étiquette d'Horace, sans plus être non plus suspendue entre deux crochets comme un écriteau sur un mur, ainsi que faisait le XVI e siècle,

Seulement Malherbe , atteignant la bonne façon d'imiter, ne savait pas s'y tenir, ou plutôt ne savait pas que c'était la seule bonne. Vauquelin qui « suit la trace d'Horace « et le copie de façon agaçante, Régnier qui, aux yeux de Malherbe, égalait les anciens dans la satire, et qui traduisait beaucoup trop les Satires d'Horace, Malherbe enfin, tous payent avec usure leur dette au poète latin. Pour lui avoir pris l'idée de l'Art poétique, Vauquelin de la Fresnaye ' se croit autorisé a repeindre le monstre du début de VÉpître aux Pisons; pour avoir brillamment imite les Satires^ Régnier croira bien faire en traduisant tout, jusqu'au Demitto auricidas quasi asellus ! ; pour avoir appiis à parler de la mort, Malherbe récitera sa leçon jusqu'au bout, et n'oubliera ni Tithoe t ni Hippolyte, ni le nectar des dieux . avec lui l'imitation française d'Horace a appris quelque chose, elle n*a pas assez oublié. Parce qu'Horace a dit : Occidd Tithonus remotus in auras \ et loiuja Tithomtm minuit senectus 4 , le consolateur de Du Parier dira :

' Cf. A. KOWAL, UArt Poétique des Vauquelin de La Ftrinayt und êriu Vfrhaltnixs zu der Ars poettca des Horaz. Pro gramm der SiadtrtaUchale im JII. Bezirke Wîens. Vienne 1902. Sur J. du Bellay et Horace, voyez STEMPLINGEE, Jaaçhim du Bellay und Horaz (Archiv fur das Studium der neueren Sprachen und Literahuett, lïïul, n. *., XII, 80-93 5.

* VAUQUELIN, Art Pvêtiqut, I v ëd, Genty, p. 15), RÉGNIER, Sat V1IÏ T v. 87, et XVI

1 Hoil, Oies, L I, XXVIir, v. 8.

* Ibid. y L II, XVI, v. 80.

Tithon n'a plus les ans qui le firent cigale * Et Platon....

et Pluton est le voisin de Tithon dans les stances comme dans les vers latins, se montrant de la même façon inexorable et insensible aux larmes des Romains et du président de Verdun s . Il arrive même à Malherbe de mentionner plus explicitement que le spirituel épicurien les controverses mythologiques : alors que ce dernier faisait une allusion discrète et ironique aux versions nouvelles qui admettaient la résurrection d'Hippolyte s , le consolateur du président de Verdun dit :

Et quoi qu'on Use d'Hippolyte, Ce qu'une fois il tient jamais il ne le rend *.

Il conçoit l'autre vie aussi d'après les modèles latins, et s'il ne parle pas autant que Ronsard « des flots du lac oblivieux 8 », et s'il trouve que le Léthê est une pédanterie chez Desportes, il ne se lasse pas de nectar et à! ambroisie. C'était une image d'écolier, et Malherbe était à peine sorti des classes quand, traduisant en vers français Tépitaphe latine de Geneviève Rouxel, il rendait caeli dulcedine capta par « affiriandée au nectar doucereux 6 »»

1 Malh,, I, 40.

• MALH., 1, 40 et 2G9. Panthoïden iterum Orco demissum (HOB., Odes, I, XXVIII, 10); illacrymabilem Plutona (Odes, II, XIV, 6-7), victima nil miserantis Orci (Odes, II, 111,24); Orcus non exorabiliê auro (Épîtres,!!, IV, 178-179).

8 Infernis neque tenebris Diana pudicum

Libérât Ilippolytum.

(Hor., Ode*, 1 IV, vu, 25 et J6).

• Malh., 1,270.

5 RONSARD, II, 153. Cf. « las aguas del olvido » chez les poètes espagnols (Don Qu'>chote, 2«p., chap. LXIX).

• GàSTÈ, o. c, p. 86.

et quand, dans ses Larmes sur la mort de la même jeune fille, il rappelait

La sucrée Ambroisie et le rectar rai él eux ] .

Mais le poète de Henri IV est resté toute sa vie un écolier en ce point; et il dit encore de son roi mort :

.... Henri de qui la gloire Fut une merveille à nos yeux, Loin des hommes s'en alla boire Le nectar avecque les dieux 2 .

Il avouait, nous apprend Balzac, qu'en faisant ces quatre vers il avait visé à ceux d'Horace :

Quos inter Augustas rocumbens Purpureo bibit ore nectar \

Malherbe ne trouvait pas de paroles pour parler du ciel, pas plus que pour parler de la nature; il jugeait avec une admirable raison le monde et la fragilité de la vie : pour s'élever plus haut il en était réduit à copier ses auteurs, jusque dans les détails les moins appropriés à la pensée française. A force de lire les mort>s aureos et images analogues, il parle do « l'or de cet âge vieil », en quoi Ménage lui-même reconnaît qu' a il n'est pas à imiter * » ; comme Ronsard il dit « les meurtres épais 5 »

1 Ibid., p. 45.

1 Malh., I, 183. Cf. Balzac, Entretien XXXI.

1 Odes, 1. III, III, il et 12.

B Malh., 1, 150. Ronsard, VII. 64.

d'après le densentur fnnera d'Horace '. Chez lui comme dans les Èpodes *

Lo centième Décembre a les plaines ternies 5 ,

et « nos pâturages

Battus depuis cinq ans de grêles et d'orages * »

se ressentent sans doute du Jam satis terris nivis atqne dirae grandinis 5 et des verberatae grandine vineae 6 que Montaigne citait quand il avait à parler des désagréments que lui causaient les intempéries 7 . Enfin Malherbe reprend à Horace Pimage de la lune qui brille au milieu des étoiles pour l'appliquer à Marie de Médicis 8 . Les expressions heureuses d'Horace ont frappé tous les classiques, et Racine s'en servira avec adresse pour créer « mourir tout entier » d'après le non omnis moriar, et d'autres tournures brillantes. A ce point de vue, Malherbe continue donc une tradition qui devait encore se développer après lui.

En général, Horace, qui était, si l'on peut ainsi dire, le plus français des poètes classiques, et aussi « celui que

1 Odes, l. I, xxviii, 19.

* Hic lerlius December, ex quo destiti Inachia furerc, silvis honorem decutil

(Epodes, XI, 5 et 6).

December pour l'année Ep. I, xx, 27.

5 MàLH., I, 278.

* MàLH., I, 229.

5 Odes, 1. I, il.

6 Odes, III, I, 29.

7 Essais, III, cliap. 9.

H MàLH. (I, 211) allonge cette comparaison en périphrasant longuement « les étoiles ».

la Pléiade a le mieux connu, le mieux senti, le plus aimé f », est celui que Malherbe a imité avec le plus de succès. Mais, si le consolateur de Du Périer a trouvé parfois le secret des adaptations permises à propos de ces réflexions philosophiques qui sont l'essence même de sa poésie, il lui arrive, comire à ses prédécesseurs du XVI* siècle, de demander encore trop à Horace : et tout oe décor de mythologie qu'il lui emprunte paraît même plus artificiel que chez Ronsard, qui du moins se faisait Pesprit antique d'un bout à l'autre. L'erreur de Malherbe sera d'ailleurs en partie celle de Boileau, dans un autre ordre d'idées : Boileau fera des sxtires morales à l'imitation d'Horace, oubliant que la satire doit être inspirée par les événements du présent, et qu'il aurait fallu avoir autant d'indign- tion contre les vices français que contre les mauvais livres. Tous les imitateurs sont un peu les mêmes : et qu'ils empruntent ou l'art et la « douceur » d'Horace, ou sa raison, ou son goût de critique, ils regardent trop longtemps leur modèle, ou font trop d'efforts pour lui ressembler. C'est à Horace que la poésie moyenne devait le plus ressembler en France; les élèves du spirituel poète sont les premiers en date à qui Boileau accorde les grands éloges, et avec autant d'admiration que Musset en aura pour Math urin Régnier — autre disciple d'Horace - La Fontaine salue en Malherbe et en Racan

Cea deux rivaux (VHorace, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres pour mieux dire f .

1 CHAMARD, Joachim du Bellay, p. 69. ~"

1 La Fontaine, Fables^ 1. III, f. xi.

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