IV. OVIDB
« Une fois, un des neveux de M. de Malherbe rétoit venu voir an retour du collège, où il avoit été neuf ans. Après lui avoir demandé s'il étoit bien savant, il lui ouvrit son Ovide, et convia son neveu de lui en expliquer quelques vers ; à quoi son neveu se trouvant empêché, après l'avoir laissé tâtonner un quart d'heure avant que de pouvoir expliquer un mot de latin, M. de Malherbe ne lui dit rien, sinon : « Mon neveu, croyez-moi, soyez vaillant : vous ne valez rien à autre chose '. » Malherbe était beaucoup plus savant que son neveu et cet Ovide que, comme le vieux Daurat, il a sur sa table, et qu'il estime s , il l'a souvent feuilleté. Le poète latin avait parlé des femmes et des dieux : et sur ces deux sujets l'ami de Peiresc s'en rapporterait volontiers à lui. De l'amour : « vous savez, écrit-il à Peiresc, ou vous saurez quelque jour que
Be$ est soîliciti plena timoris amor ' » ;
des dieux — qui sont, pour Malherbe, le roi et la reine 4 — : « Je crois que l'auteur de l'attentat contre le roi fût fou, et ai cette opinion avec tout le monde ; mais
1 Baoan, l c, p. LXVII.
« Id., p. LXX.
* Malh., III 333. Ovide, Méroïdes, 1, 12.
4 Des lunettes qu'a achetées )a reine, il dit : « ce qui se fait pour lt$ dieux... » (III, 109;.
in magnis stultitia liienda est aussi bien que fortnna ' ». Comme il parle à Peiresc, il parlera dans ses vers, mais en français, et avec des rimes au bout des pensées et des récits d'Ovide.
Les Métamorphoses, qui aujourd'hui ennuient les écoliers et occupent les mythographes, ont eu pendant longtemps pour tous les lettrés un intérêt dont il faut citer les témoignages pour en donner une idée. C'était sans doute un des coins où le goût du merveilleux, dissipé par la raison classique, s'était réfugié. « Le premier goust que j'eus aux livres, il me veint du plaisir des fables de la Métamorphose d'Ovide, dit Montaigne : car environ l'aage de sept ou huit ans, je me desrobois de tout autre plaisir pour les lire -. » Un demi-siècle plus tard, Henri IV « commanda que l'on réimprimât les Métamorphoses d 1 Ovide en belles et grandes lettres * ». Les poètes ne pouvaient faire moins que les philosophes et les rois, et les Métamorphoses trouveront en eux des imitateurs et des admirateurs ; et si à la fin Benserade s'en est égayé dans ses rondeaux, Virgile n'a-t-il pas été plus mal travesti ? Villon doit déjà à Ovide ce qu'il sait de mythologie * : Malherbe lui doit beaucoup aussi. Il se souvient de l'âge d'or des Métamorphoses comme de celui de Virgile : dans le premier, flumina nedaris ibant* ; de même
1 Malh, III, 128 Ov., Tristes, II, 107 : Scilicet in Superis etiam fortuna luenda est.
* Essais, I, XXV.
3 MALH., III, 8G3. L'îiuteur inconnu de cette note (qui écrit en 1618) ajoute : « il nrévoyoit bien, le bon prince, qu'on les pratiqueroit apri-s sa mort ».
* G. PARIS, François Villon (Coll. des gr. écr .). 5 Mêtam.,1, 111.
dans les Stances pour la guérison de Chrysanthe :
Soient toujours de nectar nos rivières comblées l .
Plus d'un trait rencontré dans Virgile se retrouvait, naturellement, chez Ovide, et notamment les Métamorphoses racontaient longuement l'histoire de ces « feuilles peintes » dont Malherbe se souvient volontiers *. Elles racontaient à. peu près tout ce que les poètes français pouvaient utiliser de mythologie : et c'est souvent avec les traits qu'elles leur donnent que notre poète présente les héros antiques. Parmi toutes ses « épargnes d'esprit», comme disait Bayle 3 , ou, comme il disait lui-m-.'me, parmi tous les « objets qu'on pouvait mettre sur sa cheminée après les avoir mis sur son cabinet * », lune des fictions qu'il place et replace le plus volontiers est celle des Argonautes. Elle lui est devenue si familière, que comme chez Ovide, elle est employée métaphoriquement :
Employant ce Tiphya, Syrtes et Cyanées Seront havres pour toi *.
C'est à Louis XIII qu'il parlait ainsi, et ce Tiphys, c'était Richelieu. Mais il y avait longtemps qu'il répétait la même histoire, et beaucoup plus longuement, à tous
1 Malh, 1,298.
1 A/é/nw*., XIII, 39 1-396.
Ronsard adaptait celte histoire en disant de la mort de Henri : Et l'œillet sur sa fouille inscrivit ce malheur.
(Ronsard, IV, 21).
* Dictionnaire, art. Malherbe.
* MÉNAGK, o. c, p. 5 '8
5 Malh., I, 279 Cf. Ov., Tristes, I, IX, 33 :
Haec praecor évinçât, propulsaque flantibus Austris Transeat ir.s ta biles strenua Cyaneas.
leq princes. « La toison » à conquérir avait été Marie de Médicis, et « Jhson » le duc de Bellegarde * : et dans la seconde rédaction de l'Ode au grand écuyer de France, 1$ fiction s'était développée, et a Téthys » avait été charmée de la bonne figure du duc :
Téthys ne sui rit-elle pas
Ta bonne grâce et tes appas.
Comme un objet émerveillai le,
Et jura qu'&vecque Jason
Jamais argonaute semblable
N'alla conquérir la toison *.
Plus tard, « la toison » sera aussi bien la jeune princesse de Condé dont Henri IV est amoureux, et « Alcandre » sera désespéré de n'être pas « Jason ' ». Enfin c'est aux Argonautes que sera comparée la reinemère pendant sa régence, quand elle aura triomphé des guerres des princes : et Malherbe raconte longuement « la fable » en disant « les mers de Scythie » de même qu'il avait lu pontus Scythicus dans les Tristes d'Ovide :
Ainsi quand la Grèce partie D'où le mol Anaure couloit, Traversa les mers de Scythie En la navire qui parloit.
Pour avoir su des Cyanées Tromper les vagues forcenées, Les pilotes du fils d'Éson, Dont le nom jamais ne s'efface, Ont gagné la première place En la fable de la toison *.
« MALH., I, 194, v. 267-270.
Après Jason, son père Eson est Tune des meilleures recrues de Malherbe : Eson rime fort bien à « verte saison », et à « jeune saison », et le Sonnet & Richelieu assure que la France, « cette princesse », confiée au cardinal, va être rajeunie comme Éson \ et le poète luimême se souhaiterait « la fortune cf Éson » pour combattre sous Louis XIII s .
Les héros de la guerre de Troie se ressentent, autant que les Argonautes, d'avoir passé par les vers d'Ovide avant d'apparaître dans ceux de Malherbe. Ici, par exemple, Ménélas est plus d'une fois appelé « le jeune Atride s » comme dans les Métamorphoses '. Malherbe complète d'ailleurs ingénieusement son histoire, on imaginant ce qui serait arrivé si Louis XIII s'était mêlé de la célèbre guerre. « Si j'avais été là avec mes Francs ! » aurait dit Olovis quand on lui racontait la Passion. De même, si Louis avait été là ! Nul doute
. que, ti de ses armes Il ion avait ou l'appui, Le jeune Atride avecque larmes Ne s'en fût retourné chez lui 8 .
* I, 282. Desportes disait, dans sa paraphrase de VAudivere Lyce :
Pour revoir ta jeune saison, Il faudrait les arls de Médée.
* MALH., 1.118, v.154. 217.
* Met, XII, 628 : minor Atrides.
* MàLH, 1,217.
Ce qui est vrai de Ménélas ne Test pas moins d'Achille. On peut dire que le fils de Pelée se présente dans la mémoire de Malherbe comme dans la tapisserie de Pantagruel *, « sa jeunesse descrite par Stace Papinie » (c'est ce que nous verrons plus loin). « sa mort et exeques descriptz par Ovide ».
N'eut-il pas *a tramo coupée Do la moins redoutable épéo Qui fût parmi srs ennemis f .
C'est bien ce que disaient les Métamorphoses * : et elles opposaient aussi sa gloire qui emplit le monde, au peu de cendre qui reste de lui dans la tombe, ce « je ne sais quoi » (nrscio quid) qui fait songer à Tertullien et Bossuet 4 . Aussi Malherbe dira, après avoir décrit les talents d'Achille d'après Stace :
S'il n'tût rien eu de plus beau, Son nom qui vole par le mondo Seroit-il pas dans le tombeau : ' ?
1 RàUELAIS, Pantagruel, 4® l.,cliap. II.
» Met, XII, 609.
Au reste, un professeur de Caen avait composé sur Achille des vers qui pour Ménage (p. 367-8) valaient ceux d'Ovide.
* Jain cirns est, cl de tain magno restât /.chillc
Ncxao quid % parvam quoi! non bene compleal urnam.
At vivit lot u m quu» tfluria compleat orbem. (Mit., XII, 015 sqq.)
5 MALH., I, 113. u Le tombeau », et non a l'urno » : «n traduisant Sénèque, Malherbe remplace aussi l'idée d'incinérer par enterrer.
Malherbe se souvient trop des héros, et il se souvient encore plus des dieux et de leurs aventures. Pour décrire là riante clarté du soleil levant, ou dirait qu'il a cherché comme M P Jourdain les manières de le dire, et qu'il n'a trouvé rien de mieux que de se souvenir d'Apotlou et d'un récit d'Ovide * :
On diroit, à lai voir sur la tête Ses rayons comme on chapeau de fête, Qu'il s'en va suivre en ai belle journée Encore un coup la fille de Pénée *:
cela dans une chanson — qui contient d'ailleurs de jolis vers — qui est le : « Mignonne, allons voir si la rose >' de Malherbe. La mignonne Cassandre, en devenant « la merveille des belles » de Malherbe n'a donc pas désappris la mythologie. A Ronsard il était arrivé aussi, en parlant à Hélène, de se souvenir de
Celle qu*ÂpoHou vid, vierge de^iteuse, En laurier se former * :
mais il ne la citait ainsi que pour mettre sa belle audessus d'elle, et quand « il priait « son amie, il utilisait plus à propos les vers latins en reprenant lui-même, comme note Muret, «les propos que tient Apollon à Daphné en Ovide » :
Au moins escoule, ut ralente tes pas :
Gomme veneur je ne te poursuy pas *,..
1 Mttam., I, où Daphné est appelée Peneîa et Xympha Pentîs. 1 Malh., I t 386. Ce n'est que flepuis Saint-Marc que cette pièce est ajoutée aux œuvres rie Malherbe.
1 ROHSÀRD, I. 38i, Ronsard, I, 91 etn,2.
Malherbe, dans les Métamorphoses, ne prend que les récits mythologiques, et il les répète à satiété : « oiseaux de Phinée ' », Alcyone — dont il se souvient, qu'il s'agisse de Geneviève Rouxel* ou du mari de Caritée *, — ^transformation des dieux « en bergers, bêtes et Satyres 4 », toute la mythologie y passe, sans qu'on y voie un tcait plus heureux que n'en avait eu ce « vieux poète françois » dont Malherbe ne trouvait à rappeler que les chevilles 5 .
Outre l'auteur de tant de récits mythologiques, il y avait en Ovide le poète coulant, comme l'appelait la Défense et illustration de la langue française, et comme l'appelait encore l'Art Poétique de Vauquelin, qui recommandait aussi de le «suivre». Ronsard avait « cent fois espreuvé les remèdes d'Ovide * », et Régnier imitait abondamment le théoricien de l'art d'aimer. Si Malherbe était peu fait pour s'assimiler, comme du Bellay, la grâce élégiaque des Tristes,\i se trouvait avoir de l'amour une conception analogue à celle de VArt
* Malh., I, 169.
* BOURRIENNE, 0. C, p. 195.
• J MàLH.,1,32, v. 7-12.
5 « Or pour maintenant ne se dit point. Ce mot est la cheville ordinaire des vieux poètes françois ; surtout du Bellay s'en est fort escrimé. » MALH., IV, 463 (Commentaire sur Desportes). On connaît le sonnet de du Bellay où Jason n'était pas grâce :
Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage Ou comme ces lu y -là qui conquisl la loi son..
« Ronsard, I, 389.
cVaimer beaucoup plus qu'à celle de Pétrarque dont il prendra si souvent le langage.
O vides dist que celé est chaste
Que nus ne prie ne ne haste
Et il dist voir, par N'ostro Dame f .
Ainsi disait Gautier de Coinsi : et la leçon d'Ovide à souvent été répétée en Franco, depuis Jean de Meung jusqu'à Mathurin Régnier *.
Malherbe continue cette lignée en parlant, d'après Ovide, de celles qui
en nos obsèques mêmes Conçoivent dd nouveaux désira 3 .
Il lui arrive de parler de l'amour avec les images et les pensées du poète latin. La fameuse « comparaison, prinse d'une élégie d'Ovide 4 » entre Amour et Mars,
1 Oautikb de Coinsf, V mpererie de Rome, v. 1339.(MÊAN t Nouveau recueil de fabliaux, t. II, p. 43). Ovide, A mores, I, vm f v. 43 : Cnsta est quam noino rogavit ; Brantôme cite ce vers (Dames galantes, 161) ; la mémo pensée est exprimée par Régnier, Sat. 13, v. 102 :
Celle est chaste, sans plus, qui n'en est point priée.
Elle l'avait (té aussi par BOCCACE (Décaméron, 3e journée, 9« nouvelle).
4 V. notamment, outre lo livro da M. VlANEY, l'édition de Macettc, par les élèves de M. Brunot.
* MALH., I, 59 : Future s-epe viri vir quœrilur. (Ars Am., ni, 431).
* Note de Muret (RONSARD, t. I, p. 100 : Amour et Mars eont presque d'une sorte.)
Ov., Amorti, I, élégie IX : Militât omnis amans, et habet sua castra Cupido.
avait été développée bien des fois depuis Guillaume de Lorrïs — un des bons élèves d'Ovide — jusqu'à Ronsard ' ; Malherbe la reprend encore, pour exprimer une autre pensée d'Ovide :
Mars wft comme 1* Amour : ses travaux et ses peines Veulent do jeunes fions *.
Ces vers sont bien dans le goût de l'humanisme, de même que la phrase d'une lettre à Peiresc : « Je suis vieux et par conséquent contemptible aux Muses qui sont femmes 5 ». Toutes ces expressions, comme t< la fortune qui est femme et n'aime pas les cheveux gris », de Machiavel et de Charles-Quint, se retrouvent chez tous les imitateurs des anciens et des Italiens jusqu'à La Fontaine \ Le retour de la belle qui fait cesser l'orage \ le désespoir d'Alcandre, qui fait songer a celui de Pyiame, et d'autres formules semblables peuvent venir
1 Ne fût-ce qu'en présence du témoignage de Muret* il est probable ici qu'Ovide cet, plutôt que Guillaume de Lorris, te mudel* de Bonsard, qui a du reste connu le Roman de la Bose : v. GUY (Revue d'histoire littéraire de la Francr, L902, p. 243).
1 MALH. f l f 232 Ce souvenir de Mara et d'Amour est familier à Malherbe. Après la guene de Clèvee, il écrit n Peîresc : tt La saison de Mar* tôt pnesee; nous sommes en celte d'Amour, qui règne fort absolument, lia ne valent tous doux rien; mata encore le beau-lils vaut mieux que le beau-père i». (Malh.,111, 103).
3 Malil, I, 988. t^uae bello est habïlis, Yent'ri quoque convenit aoUa. ^ Ovide, Amores 9 I, IX, 8-4),
» MAUI , IIJ, 572.
* Ne cherchez point celle dressera Fortune', bile vous cherchera: son sexe eu use li/tsi.
La Fomaim-, Ftdtta, VU, 13.
• L orage en esl Cftlfté; l\iîr en est édaird (Malh., T t 187)
mil, et aelher taûttintei ilta pirte sererm erai (0v. T Ftote*,