‹ Malherbe et ses sources (volume 3)Chapitre 17 sur 26 · IV, B · texte numérisé non relu

IV, B

aussi bien des poètes italiens et français que d'Ovide. Le cri de triomphe de damant : « Lauriers, couronnezmoi 1 » ressemble toutefois singulièrement à celui d'Ovide f , et Malherbe peut fort bien Ta voir pris au livre qu'il présentait à son neveu. Il lui a pris aussi des pensées plus graves, si toutefois il a eu besoin d'un modela pour écrire :

En ce fâcheux état, ce qui nous réconforte,

C'est que la bonne cause est toujours la plus forto *.

Il ne représente pas, en ce qui concerne Ovide, une transformation de l'imitation française : la mythologie n'a pas chez lui meilleure grâce que chez ses prédécesseurs: elle est môme plus factice, quoique moins savante, car il ne l'emploie que parce qu'il la considère comme un décor nécessaire. Quant aux idées qu'il a pu prendre à Ovide, elles sont trop banales pour caractériser une œuvre, et elles n ? ont pas reçu du poète français ces r formes qui se gravent à jamais dans la mémoire.

Laura dolce e pura, Ch' arqueta l'aere, e mette i tuoni in bando

( Péth arque, Sound XC. lu viladi Laura).

Cf. aussi Virgile, Eglogue VII, v. 59 r et Despoetks, p. 15. i MALH., I, 297.

* Ito triumphaloscircnmraea temporajlauri.^wore^I^XII, 1.)

* MALH , I, 70. On a rapprocha de ce paseage celui d'Ovide:

Frangil et altollit vires in milite causa ; Et nsijusta suhest, excutit arma putlor.

On avait depuis lougteraps trouvé «les idées graves dans Ovide; on sait qno V Imitation de Jésus- Christ lui emprunte une sentence.

V. — Staok, Martial, Tibullb, Catulle, Properce, Claudikn. Influences générales des Latins.

C'est un fait bien connu, que les écrivains de la décadence trouvent plus d'imitateurs que les grands classiques. Il est plus facile de butiner dans V Anthologie que de pindariser, et si Ton cherche seulement, chez les anciens, des pensées fortes et des sentences lapidaires, des images poétiques ou quelques fictions mythologiques, on trouve aussi bien tout cela, et plus à portée de la main, dans les yoetae minores. Virgile est trop poète : Lucain est bien plus orateur, Stace est bien plus facile, plus près de l'esprit d'un Français un peu rhéteur.

Tel s'est fait ]>ar ses vers distinguer dans la ville, Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile ! .

Malherbe, lui, distingue Stace de Virgile, et c'est pour donner à Stace 1\ première place. « Pour les Latins, celui qu'il estimoit le plus étoit Stace, qui a fait la Thébaïde, et après Sénèque le Tragique, Horace, Juvénal, Ovide, Martial 5 . » Ce qu'il pouvait goûter dans Sénèque le Tragique, c'étaient ces lieux communs dont nous l'avons vu se pénétrer dans les Épîtres et le Traité des Bienfaits. D'Horace et d'Ovide, nous avons dit aussi ce qu'il avait pris. De Juvénal, il avait moins l'occasion de se servir, ne composant pas des Satires à l'imitation

1 BOILEAU, Art Poétique, IV (allusion à Corneille).

' RACAN, /. c , p. LXX. La liste de Racan est d'aileurs fort incomplète. Ménago (p. 389-90) dit aussi : « Malherbe préféroit Stace à tous les autres poètes latins, comme nous rapprenons des Mémoires de Racan. J'ai ouï dire la même chose de Monsieur Guy et ».

du poète indigné, comme faisaient Vauquelin,. Régnier et Boileau. Il n'y a guère qu'une strophe delà Prière ^mit* le roi allant en Limousin qui rappelle le ton de Juvéna) : celle qui flétrit Henri III, et ou « le soin de ses provinces )> sent un peu son latin. Mais Malherbe s'est souvenu de Stace et de Martial, et de quelques autres encore.

Dans cette Thêimîdede Stace, que Vauquelin recommandait dans son Art Poétique^ et que Corneille traduisit en vers J , se trouvaient les idées et les images classiques que Ton a déjà vues à propos de Virgile : « le rivage blême au deçà duquel on ne passe pas deux fois 2 » y figure a comme dans Y Enéide % comme chez Catulle, comme chez les Italiens et les Français de la renaissance; les Pléiades redoutables aux mariniers * et le non moins redoutable Malée * s'y trouvent aussi, et se retrouvent chez Ma'herbe 7 . C'est peut-être aussi dans la Thêbaide * et dans les Sylves ■ que nôtre poète a appris à parler des « rives d'un fleuve où dorment les vents et les eaux ,0 », et les arcana nemorum de Stace ont pu lui donner le goût du « silence des bois » où il fait vivre Diane, ou gémir Âloandre, ou danser les Muses ". « La

1 V.MARTY-LAVÀUX, Études de L française, p. 173-174.

* Malh,, T, 33.

s Thi'b 1 1, 92 : Tififianan limen petit irre:ui-AbiU porUe.

* Ai., VI, 24.

1 Thib.> IX. 460-1.

* Thêh.,Vll, 16.

* Malh, 1,211-2.

* 7%<'fr.,III, 365-6.

* Syive*,L V,c. IV. v. 4-6.

» MALH. t 1,211.

M Malh.,1, 118,168,210.

jeunesse d'Achille décrite par Stace Papinie ' „ n'était> pas moins célèbre que la Thêbaïde, et, de même que dan£F l'Achilléide de Stace, Achille connaît tous les exercices, de même Malherbe, remplissant ses vers par une . savante énumération des parties, nous dit du héros :

Sa gloire à danser et chanter, Tirer de l'arc, sauter, lutter, A nulle autre n'étoit seconde \

Comme dans YAchiliéide aussi,

L'or éclatoit en ses cheveux s Et les daraos avecque vœux Soupiroient après scn vis.nge *.

. Ainsi le portrait qu'avait tracé Stace restait présent à la mémoire des écrivains classiques, et on le retrouvera dans l'Achille de Racine, qui s'est policé et a appris les belles manières,

Mais qui, si l'on nous fait un fidèle discours, Suça même le sang des lions et des ours *.

Seulement, Racine mettait ces paroles dans la bouche de la triste Eriphile, Achille était le principal personnage de la tragédie, et la violence que la tradition lui

* BABBLAIS, Pant, 4« 1 , chap. 2. Voir plus haut, chap. V., §111 (Ovide).

« Màlh.,I 113.

* Ibid. — STACS, AchilL, I, 162 : fuhoque nitet coma gratior auro.

* Dulcis adhuc visu.., (Achill., 1, 161).

8 RACINE, Iphigénie IV, I. Cf. Aehillêide, II, v. 385-6 :

Dicor... spissa leonum Yiscer.i, semianimesque libcns trax'sse m'edulla*

prête répondait au rôle de défenseur d'Iphigénie, tandis qu'on aurait fort bien imaginé l'éloge du duc de Bellegarde sans un Achille danseur et dameret.

Comme toujours, Malherbe a pris trop à son modal e f et ce petit « Archémore » des Stances à Du Périer, qui importunait déjà Sainte-Beuve ■ , est sorti de la TJiôhaide : on ne préfère pas impunément Stace à Virgile.

Malherbe lisait aussi Martial ; on en a conservé un exemplaire qu'il a annoté de sa main, et qui est maintenant la propriété de M. Sardou* : Raderi MattheL, ad Val. Martialiê Epupammaton libros omnes, Ingohtad 1611 Il a retenu les vers latins, et l'épitapbe qu'il composa pour sa cousine de Bouillon-Malherbe se termine par un souvenir de Martial :

Qui fies taliù ne fleas f viator K

La pensée que rappelait cette fin d'êpitapbe a été traduite par Malherbe et mise dans la bouche d'Etienne Puget :

Pleur© mon infortuné, et pour ta récompense Jamais autre douleur ne te fasse pleurer *.

I Nouveaux lundi*, t. 13, p. 380.

1 V. BOURRîENNR, Fr. de Malherbe, points obscur* de ta vie normande, p. 198.

1 Malh., I, 861, et n. 1. Martial avait dit : Qui fies tatia, ml fieas r viuio r , La paternité de Fépitaphe est aujourd'hui établie (Mémorial généalogique de» Malherbe dressé par le comte de Blan-y, Caen 1902;.

* MàLH., I, 224.

Pour exprimer la joie publique, TOde sur la prise de Marseille reprenait déjà une formule des Êpigrammes :

' Et quel Indique séjour Une perle fera naître D'assez de lustre pour être La marque d'un si beau jour * ?

Malherbe a été plus habile en traduisant l'épigramme 40 du livre VI, que Marot avait déjà imitée, et que La Monnoie reprendra encore. Lycoris et Glycère sont devenues Jeanne et Anne *, et l'adaptateur a retrouvé la verve de maître Clément et de Ronsard lui- môme 3 .

Tibulle avait parlé avec grâce de l'amour et des dieux, et plus d'un poète a rêvé d'aller, comme dit Ronsard,

près de Tibulle Errer là bas sous lo bois amoureux *.

Sans être aussi enthousiaste, Malherbe lit encore le » Malh., I, 24.

nox omnis el hora qusc nolata est # -

Caris littoris Indici lapillis.

Martial, X, 38.

« Malh , I, 243.

' Ronsard avait aussi traduit certains fragments de Martial (RONS., t. VI, p. 4 17).

.-.* Ronsard t. I, p. 40 (Sonnet LXVII). C'est même devenu une manie, et J. Du Bellay dira (Contre Us Pêtrarquistes) :

Cestuy, voulant plus simplement aymer, Veult un l'roperce et Ovide exprimer. Et voudroil bien encôr se transformel* En l'esprit d'un Tibulle. .

(DU BBLI^AY, éd. Marty-Laveaux, L II, p.936)

poète erotique, et il le connaît assez pour reconnaître dans Desportes un passage où « tout est, de mot à mot, pris de la segonde élégie du premier livre de Tibulle, qui se commence : adde merum vinoque novos... l ». Il a luimême pris certains traits au poète latin : il s'est notamment souvenu des vers que le cardinal de La Valette avait mille fois répétés à Voiture, et que Balzac cite encore à Chapelain * ; et comme Balzac, il trouve qu'il est temps d'écouter la leçon de Tibulle :

Mais aujourd'hui quo mes années Vers leur fin s'en vont terminées, Siéroit-il bien à mes écrits D'ennuyer les races futures Des ridicules aventures D'un amoureux en chevoux gi is 5 ?

Il avait, auparavant, repris dans ses vers amoureux des fictions dont plus d'une remontait aux élégies latines. C'est Tibulle (ou ses disciples italiens) que Baif traduisait pour parler des yeux de sa belle 4 où l'amour, allume ses flambeaux ; et Malherbe, reprenant le même thème, qui avait, du reste, passé par deux générations de pétrarquistes français, transforme les yeux de Caliste en forge :

Amour est dans tes yeux, il y trempe ses dards 5 .

1 Commentaire sur Desportes (MALH , IV, 379)

* Lettre du 12 juin 1645 (citée par Moreau, éd. des Œuvres de Balzac, p. II) :

Jam s ubre pet iners œtas, nec amare decebit, Dicere tiec cano blanditiax capite.

•MAUL, 1.210. (TIB.,.. Ml. 1,71-2.)

* BAïF, Diverses amours, l. II ; TIBULLE, 1. IV. él. II, v. 5-6.

* MALH , I, 132. Une foule d'exemples de la même idée se trouvent chez Ronsard et .«es émules,

En outre, quand il appelle les Muses à la rescousse, il 1(B fait parfois plus longuement que Ronsard ! , et il les décrit d'après PApollon de Tibulle 2 :

Venez en robes où l'on voie Dessus les ouvrage* de soie Les rayons d'or étinceler ; Et chargez de perles vo? têtes, Comme quand vous allez aux fêtes Où les Dieux vous font appeler s :

c'est pour confondre les ennemis de la reine régente qu'il leur demande de prendre ces atours.

Un autre jour il s'était souvenu de Catulle 4 pour faire au dauphin les promesses de gloire que V Epithalamium Pelet et Thetidos formulait pour Achille. C'est une idée bien naturelle, en parlant d'un prince, de prophétiser la défaite de ses ennemie*, et elle se retrouve chez les plus modernes des poètes français : Alfred de Musset disait encore du fils de Louis-Philippe :

Certes c'eût été beau, le jour où son épée, Dans le sang étranger lavée et retrempée, Eût au pays natal ramené la fierté 5 .

« Ronsard, VII, m.

« Tib., II, v.

1 MALH., I, 210. Le même passage de Tibulle a été mité par Colle 4 et (Ménage, o. c ," p. 882-3).

* A. MENNUNG, S'irasin's Leben nnd Werkc, I. p. 26, constate encore la diffusion des poésies de Catulle au XV1I« siècle ; et les modèles de Mnynard sont « Ronsard et Malherbe, Catulle et Martial, et Owcn » (P. Lafenestre, Fr. Mnynard, Rev. hist. iitt. Fr., 1903, p. 459).

3 Le Treize JuilUt XXI (Poésies nouvelles ». La penbéii et la rime êpée-fretnpée sont déjà dans MALH., I, 92.

Seulement, il y a des poètes qui se contentent d'exprimer cette idée sous une forme générale, sans insister sur « le sang étranger ». Il y en a d'autres qui ne se lassent pas de développer La pensée belliqueuse et meurtrière. Malherbe est absolument féroce dans ses promesses: il n'est pas de dévastation qu'il ne présage pour son prince, et le sang des ennemis monte dans ses vers comme dans ceux de Lncain et de Brébeuf : dans la Prière pour le roi tUhmt en Limousin il commence par prier Dieu, et finit en promettant à Henri IV un massacre général de l'Esptg&D l ; il dira du fils :

Len Nouinden n'ont bergerie Qu'il ne suffi:*? à désoler *.

Il s'agissait là du « faon de lionne » qui sera le doux Louis XIII ; et quand, quinze ans plus tard, le même Louis va châtier les Rochelois, son poète promet non seulement que Neptune va mettre incessamment ses Tritons à la disposition du roi « pour être ses matelots » f mais encore

Que le sang étranger fer;. Liiouter nos fleuves Au-dessus de leurs bords 3 ,

Avec un pareil goût, Malherbe devait recueillir avec empressement les promesses de destruction des ennemis qu'il rencontrait chez les anciens. Il en trouvait assez.

* MALIL, I t 217. Dacs an fragmeut sur la prise prochaine de la RocheHa, Malherbe proclame déjà que la ville n'est plus qu'un cimetière ; un iiutre poèie disait aussi, ù la même occasion : a Cette ville sera détruite... a (Lacielvuk. Bibliographie des recueils de pûiêkë publiés de 159? à l?00 y 1. 1, p. 404).

 l'époque homérique, 1© héros vaut surtout par le nombre des ennemis qu'il tue, et le plus grand éloge de Diomède, dans la bouche de Nestor, ce sont les veuves de? Troyens qu'il a talés '. Quand la sauvagerie des nionirs s'adoucit, le passé continue généralement à flotter en épaves métaphoriques sur la langue et sur la poésie. Aujourd'hui encore quand nous <c rompons en visière » aux préjugés, ou quand nous « rompons une lance » non moins métaphorique en faveur d'une idée, nous gardons la trace des habitudes batailleuses du moyen âge, De même toute la poésie antique a gardé la trace de la férocité homérique, et ce fut parfois un plaisant spectacle de voir chez les modernes plus d'un « galant homme » répéter le plus poliment du monde les menaces sanguinaires des dompteurs dechevaux et des tueurs d'hommes. Quand le galant homme avait infiniment d'esprit et de goût, et surtout quand il avait trouvé la forme littéraire qui convenait à son art: le drame — c'est-à-dire quand Racine représentait les héros homériques — tout pouvait s'arranger ; et ce n'était pas trop mal se souvenir de VEpithalamutm Pdeï et Ihetidos que de faire dire à Iphigénie t qui parlait à Achille avant d'être immolée par Calchas ;

Allez ; et dan» ses mura vides de citoyens, Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens \

* Iliade, VIII, v. 155-150: VAX 1 oâ Bebovrau..* Tp<uo»v i'Aoyo»... (Si Hector t'appelle lâche) les épouses des Troyens que tu as tués ne le croiront pas.

1 RàCIHë, Iphigénie, V, 2. Malherbe se souvient volontiers de Thétis et de Pelée:

Et ThiHis n*y soupire poini Pour avoir épouse" Pelée,

Malherbe avait moins de goût, mais autant de mèmeîjta que Jean Racine, et il ne demandait pas mieux que de copier les poètes Patina. Quand il souhaite la bienvenue à Marie de Médicîs, il promet qu* « un dauphin lui va naître », et comme Pégrî&hftlame de la nouvelle reine ne doit pas être moi us brillant que celui de Ttiétïs, ce dauphin seia un terrible massacreur :

Oh ! combien lors aura de veiives

!La gent qui porte le turban !

Que de savg rougira les fleuves Qui lavent les pied* dit Liban t Que le Bosphore on ses deux rives Aura do Sultaues captiver !

Et qnr de tnères à Memphis tin pfriirant d*ront In vaillance De son courayc tt de sa lance Aux funérailles de leur fils ' ' 1 Ma Tous

1 Malh, 1,50,

H on il li quisquam bel la se confère t héros, Cinn Mhrygii Tencro roanabuni ttagfiiofl rivi

lllms ^regîftfl vîriule* «braque fada Saepe raLebiinlur gnalûrum in funere maires.

Catulle, Epithal Pelti et Thetidos (pièce 64»), 349* Tous Je» ccntomporaiua de Malherbe aont aus&î féroces quelui t morne BERTAUT Disc, prësrn'ê au roi allant en Picardie, p. 108 : v. G II ENTE, p. 216). Ce n'est pas la seule fois que Malherbe a promis Meraphïs a la couronne de France (v. encore I, p. 196) ; il ne fcuit pas louer son roi, comme dit M. Lanson, sans lui promeUio la conquête de l'Egypte ; il ne se lasse jamais de férocités homériques cl de m ium'-iailU s pins que n'en fit Ilîon 3) ; il veut raser Turin il, 55 , voir le Ehin et la Meuse « regorger de sang et do morts » (I, 65), et jt l'épée — Au sang barbare trenpéfi l (I, 92), « les plaines pavées de morts » (I, 115), et parlant de» ennemis il se promet, tel TAgamemnon de l 1 2/ ta Je, Que leurs pucellcb captives En nos maisons fileront.

(Tétait, comme on le voit, pousser un peu loin les conquêtes du jeune prince; tous les poètes du temps, qui célèbrent « le grand dessein », sont du reste aussi hyperboliques, et îa tradition se perpétue jusqu'à Boilean, qui s'en moque :

N 'avons-nous pas cent fou, en faveur de la France, Comme lui, dans nos vers, pris Memphis et Byzance Sur les bords de t'Eii[.ihrate abattu le turban, Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban ' ?

Malherbe n'est pas moins embarrassé pour traduire la fameuse pensée de Catulle sur le soleil et la vie humaine, pensée si souvent reprise par les poètes italiens comme le Tasse, qui l'exprime plus d'une fois, et par les poètes français depuis Ronsard jusqu'à M, Eugène Rostand {*•}:

Soles occidere et retlïre possunt :

Xobift, eu m setnet occidk b revis lux, Ncx est perpétua uua dormienda *.

Le Tasse écrivant en une langue plus rapprochée du latin, avait pu traduire très élégamment ces vers ' ; il en

1 BOILKAU, Épîtrts, I. Cf. GRENTK, Jtan Bertaut, p. 124, et suiv.

* Let poésies de Catulle, tra-1. en vers français par EUQ. KdSTAND, 2 vol., 1891.

* CATULLE, V, 4 -G. Malberbe paraît avoir songé à cette image en écrivant Tépitapbe de son premier fils (I, p. 360 : « mes yeux qui n'avoîent vu la lumière que deux aus trois mois et sept jours,., demeurèrent enveloppés d'une obscurité qui eeroit étemelle sans l'espérance du jour du j ugement s).

* Ahi p Iramonfare MkU e lornar poimo; Ma l'uni brève Juce a ncii s'ascoss, Dormiam di notle oseura etemo sonno.

i sans

{Rime diverse, VII» p.) Le Garini dit aussi (Paitor fido t IV mur): Speriam r che '1 aol cadente ancor Tina^r»

chœur); Spe

avait répété la pensée avec grâce dans son Aminte \ que Jtfalherbe lisait avec tant de plaisir : cela n'empêche que .Malherbe était fort embarrassé. Non pas pour la brièveté de la vie : en faisant rimer selon son habitude, le monde «t l'onde, le destin et le matin, quatre vers était vite faits. Hfais comment taire coucher le soleil? Pour le faire luire, nous avons vu qu'il allait chercher ses souvenirs de mythologie. Pour dire : soles occidere..., il n'éprouve pas moins de peine. Il écrit d'abord :

Tel que se couche le soleil Au soir accablé de sommeil...

Mais lui-même se sent choqué de ce coucher de soleil comateux, et il corrige, sans taire beaucoup mieux :

Tel qu'au soir on voit le soleil

Se jeter aux bras du sommeil,

Tel au matin il sort de Tonde.

Les affaires de l'homme ont un autre destin;

Après qu'il est parti du monde

La nuit qui lui survient n'a jamais de matin f .

Cette fois c'est bien Malherbe qui retardait sur Ronsard; écoutez plutôt : « Je me souviens, raconte M. Gaston Boissier, que M. Patin, dans ses cours de la Sorbonne, nous citait, à propos de cette pièce, la traduction d'un de nos vieux poètes, moins exacte assurément que celle de M. Rostand, puisqu'il s'est permis de remplacer le soleil par la lune, mais où l'on retrouve davantage l'accent mélancolique de l'auteur latin :

1 Amiam, che M sol si muore, e poi rinasce :

A noi sua brève luce

S'asconde, e M sonno eterna no. te ad duce (Ammta, i CT acte, chœur final). MALH., 1,269. Il reprend à peu près la même idée (1,330).

La lune e.-t cont ornière Do naitre tous les mois; Mais quand notre lumière Est éteinte une fois, Sans nous plus réveiller Faut toujours sommeiller l ».

Ménage * se demandait si Ronsard n'avait pas songé ^ en même temps qu'à Catulle, au damna ianieii réparant cœlestia hune: qu'il suffise de constater qu'il arrive à Malherbe de traduire ses auteurs plus littéralement et plus péniblement que Ronsard.

A Valerius Flaccus on rattache depuis Balzac 3 le passage où Malherbe montre la victoire aux bords de

1 G. BOISSIER, c. r. de la trad. do M. Eug. ROSTAND, Journal des Savants (1891) p. 412-3 Remarquons quo 1rs deux derniers vers de Ronsard (déjà cité par Ménage) étaient :

Sans nos yeux réve.ller Faut long-temps sommeiller.

Voici la trad. de M. Rostand :

Vivons, ma Lesbie, aimons-nous,

Kt traitons comme rien tous les propos jaloux

he la trop sévère vieillesse.

Le soleil meurt et reparaît sans cesse ;

Mais quand meurt notre flamme éphémère, il faut tous

Dormir de môme une nuit éternelle.

* 0. c, p. 543 et sv.

3 Balzac, Entretien XXXI. Dans son Entretien VIII, Balzac, qui s'est si souvent souvenu de Malherbe, se sert de la fameuse fiction : « Il vous semble que la Fortune vous appelle sur les bords de la Seine... »

Charente \ attendant Louis XIII, et où il développe

librement une fiction qu'avait déjà employée Ronsard,

parlant de Mars * t et qui était bien connue des poètes

français, Malherbe a donc probablement suivi le conseil

de Vauquelin, qui recommandait » les Argonautes », et

il a aussi goûté chez Valeiius Flaccus comme chez lea

autres poètes latins l'histoire de ces héros dont il se

souvient si souvent, « Cette nymphe qui appelle Louis

sur les bords de la rivière do Charente, dit Balzac,

n'est-elle pas aussi belle pour le moins, que celle-ci qui

appelle Jason sur les bords de la rivière de Phasis?

*.. Tu sola animos. mente^que périma, Gloria: te riridem videt, immunomquesenectie Phasidii* in ripa stantem, juveneaque voc-iritem \ »

Ce qu'il aurait fallu demander, et qu'oubliait parfois Balzac, c'est de savoir si Louis XIII n'était pas trop différent de Jason, et la Charente — plus souvent la Seine — du Phase.

Il y a chez Malherbe bien des fictions, parfois longuement développées, dont il n'est pas toujours possible de

Certes, vu \a me trimipe» ou déjà la victoire. Qui sur plus gnuul aooiveur de Mi palmen attend. Fœtaux bords de Charente eu son habit de gloire l'our te rendre content...

(sait la description) àlALH., 1,279-280, V. SAINTE-BEUVE. Nouveaux lundis, t. 13, p. 399, n. 3. Remarquons la curieuse admiration deTainepour ce passage de Malherbe (v. H. TAINE, sa vie vt sa correspondance , t. II p. 26).

1 Ronsard, t. V, p. 78,

1 Argon., I, Balzac, Entr> XXXI.

trouver le modèle précis : déjà du temps de Ménage on ne savait s'il fallait rattacher à Sidoine Apollinaire ou à Claudien la célèbre description du combat des Géants f , dont l'Encelade rappelle aussi bien Horace. Il en est de même de beaucoup de lieux communs de la poésie amoureuse dont on trouve les antécédents chez Properce et d'autres.

Mais des conditions où Ton vit ici-bas , Certes celle d'aimer est la plus malheureuse V

C'est exactement ce qu'avait dit Pro perce : mais il serait peut-être difficile de trouver un poète amoureux, latin, italien ou français, qui ne Tait pas dit aussi.

Et sans atteindre au but où Ton ne peut atteindre Ce m'est assez d'honneur que j'y voulois monter *.

Cette idée, qui n'est naturellement chez Malherbe qu'un lieu commun littéraire — puisque c'est pour le duc de îlontpensier qu'il « s'exalte » dans ces vers — il a pu la trouver dans Properce 4 , il l'a rencontrée aussi dans

1 Ode pour le roi allant châtier les Rochelois (MaLH., I, 280). Cette description était fort admirée: « Jamais dit Balzac vantant uno épigramme, jamais fable ne fut mise un œuvre avec tant d'art, non pas môme celle des Géants dans lo dernier poème du père Malherbe (lettre du 25 janv. 1615, Documents inédits (1873) I. p. 619.

* Malh., I, 305. Cf. Properce, II, XVI, 9 :

Durius in terris nihil est quod vivat amante. Voir plus loin le chapitre VI : Les Italiens.

* Malh., 1,21,

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