‹ Malherbe et ses sources (volume 3)Chapitre 18 sur 26 · PROP., II, X · texte numérisé non relu

PROP., II, X

Quod si iloficiant vires, audacia certc La us ent : in niSgni? et voluisse sat est.

Pline ", qu'il recommandait un jour à un chercheur de sentences 2 . Properce, Pétrone et d'autres ont également exprimé l'ardeur et la gloire de la passion augmentées par les obstacles * : Desportes et Bertaut la répètent à tout instant, ainsi que le dédain des « palmes communes » et des victoires sans péril sur lesquelles Corneille devait dire le dernier mot. Malherbe, en ce point, parle à peu près comme Bertaut.

Il parle très probablement d'après Claudien, dont « il admirait les panégyriques » l , quand il fait dire par le dieu de Seine au maréchal d'Ancre :

La Fortune t'appelle au rang do ses victimes : Et le ciel accusé de supporter tes crimes Est résolu de se justifier *\ C'est par cette idée que Claudien commençait son poème contre Rufin 6 :

1 Hist. nat., I (PréF.), 11 : Itaque etiam non assecutis, voluisse abnnde pulcrum utque magnificum est.

» Malh.,111, 1.

* PROP., IV, X, 3 et 4. Cette idée est aussi dans Ausone, quo le vieux Daurat admirait tant, et que Ronsard a plus d'une fois imité (AUSONE, Kpigr. XXXIX). De mémo aussi que Malherbe a la confiance qu'il trouvera l'éloquence pour parler de Richelieu et de Louis XIII, Ausone avait dit {Préface) :

Non habeo ingenium : Ceesar sed jussit : habebo.

* Lettres inédites de Balzac, dans Documents inédits pour servir àïhUtoire de France, Mélanges historiques, choix de docunun's, 1. 1 (1873), p. 723.

» MALH., I, 239.

* In Ruf. % I, notamment v. 12. Ce poème de Chilien contro Rufin est plus d'une iois rite par MONTATGNE (Essai*, II, 9, 11); Claudien est également cité ibid., II, 12, 27, 31, III, 8, 12. Dans Claudien se trouvait a-issi celte comparaison du conquérant au torrent, qui se retrouvo chez les Italiens, chez Ronsard» chez Garnier et chez Malherbe.

« Le trépas de Ru fin vient d'absoudre les dieux »,

comme traduira François de Neufchâteau. Cette idée que le triomphe des méchants est une injure aux dieux, et que leur chute justifie le Ciel, se retrouve dans toute la poésie antique et aussi dans la Bible, et Sénèque a pu très souvent la répéter à Malherbe \ Celui-ci se souvenait peut-être même de ceux dont parle Sénèque quand il disait :

Continuez, grands Dieux, et ne faites pas dire Ou quo rien ici-bas ne connoît votre empire, Ou qu'aux occasions les plus dignes de soins Vous en avez le moins *.

Cette conception des dieux comme commissaires responsables de nos entreprises est dans toute la philosophie et la poésie antiques, et elle apparaît chez tous les poètes classiques en France, dans YHippolytc de Garnier *, dans le Lutrin A de Boileau comme dans YAndromaque * de .Racine, et jusque dans La Nature 6 de Lebrun. Elle était déjà chez ceux du XVI e siècle, et Malherbe continue une tradition dont il s'est pénétré en lisant les anciens et

1 Sbn., De Provid., I, Ad Marciam, 12 : deorum crimen erat Sylla tam felix. De même, LUCAIN, Phasale, VII, 447. Psaumes, LXXII, 11. Cf. de nombreux exemple* cités par MàRTHà, Le poème de Lucrèce, chap. IV. On retrouve la môme idée jusque dans l'Ode d'André Chénier à Charlotte Corday.

* MALH., I, 298; cf. trad. de Sén., MALH., II, 248. 3 Garnier, Hippolyte, IV.

* Lutrin, VI :

Viens aux yeux des mortels justifier les cicux.

5 Andromaque, III, 1 :

Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.

6 La Nature, I.

leurs disciples, et dont il a admiré l'expression chez les poètes latins.

En général, il n'est guère d'image ou d'idée, dans .Malherbe, dont on ne puisse trouver un antécédent dans la littérature latine. Il ne faudrait pas, avec Ménage, rattacher à Columelle l'image des « fleurs comme étoiles semées » que l'auteur des Stances aux ombres de Damon a bien plutôt trouvée chez Desportes * et chez les poètes français. Mais on peut croire à l'influence des auteurs latins, de Virgile et d'Ovide, quand l'Ode pour le roi allant châtier les Bochelois parle de « creuser les fossés jusqu'à faire paroître le jour entre les morts » ; et il ne faut même pas rire de Vadius quand il cite Publius Syrus à propos de la fragilité de verre de la fortune humaine, que Bertaut et Malherbe, et après eux Godeau et Corneille s , ont exprimée presque dans les mêmes termes. En effet, quand Montaigne avait à exprimer la même idée, il citait le mime antique : Fortuna vitrea est : lurn cum fplendet, frangitur. Déjà André Chénier, tout en admirant les vers de Malherbe, y reconnaissait « l'a*?surgere des Latins * » et « le ferreus imber de Virgile * » :

1 Dkspobtes, p. 449

1 CornciUo {Polycuct^o. répété Godeau sans lo savoir. C'e.-t à Mulherbc, plutôt qu'à Bertaut, que Godeau a dû prendre cette image, contraireirent à ce que croit M. Allais {Malherbe et la poésie française, p. 103, n. 1). Cette inv^e est familièro à Malherbe (1, 23, 6G, 91, 102, 198, et surtout 27o). Les « noms » que Malherbe emploie dans sa parap'iras-e sont ceux qu'il avait lui-même doniés à son roi (I, 20, 87, 102". et l'image du verre et de l'onde, de la irém» paraphrase, sont parmi les nrag' 1 * favorites de Malherbe. De même, cf. Vàuquklin de la Frksxaye, Art poétique éd. Genty, p. VI.

* Poésies de Mttlhcrbc arec le commentaire de Chênier, p 14.

* Ibid., p 50

on reconnaît de même dans la plupart des stances, et dans les plus fameuses, les pensées et les images des écrivains latins.

Au commencement du XVII e siècle, le latin occupe encore une place immense dans l'enseignement et dans les lettres, et à Malherbe lui-même il arrive encore de penser que le français n'est propre qu'à des chansons et à des vaudevilles \ S'il ne parle pas latin aussi naturellement que Montaigne, on sent pourtant qu'il a été fort en thème. Sous un vers ambigu de Desportes il écrit : Quo me vertam nescio *. « Il avoit souvent à la bouche, à l'exemple de M. Coeffeteau : Bonus animas, bonus deus, bonus cultus ~. » Il avait souvent aussi à la bouche une autre phrase latine, le vers que Prudence fait prononcer à Gallien : Cole dœmonium quodcolit civitas \ En écrivant à Peiresc il parle parfois latin : « Je ne saurais vous dire quid dediderit locum huic fahulœ*»} « vos bonnes grâces me sont chères ut nil nisi sidéra supra 6 »; « inter strepitus armorum, les pauvres Muses ne sont pas en leur élément 7 » ; « nous sommes en un temps

1 Reste à savoir si Malherbe n'en voulait pas à l'esprit français autant qu'à )a langue, car Alfred de Vigny a dit aussi que « tout Français, ou à peu près, naît vaudevilliste et ne conçoit pas plus haut que le vaudeville ».

* MALH., IV, 845.

3 RACAN, /. c, LXXXVIII, et lettre de nov. 1666 (v. plus haut, p. 61, n. 2).

* Sarasin mourut en parlant latin ; il répétait les yeux baignés de larmes : Dincitejustitiam moniti, et non temnere Divo* (Cosnac, cité par HlPPBAU, Écrivains normands, p. 195).

* MALH., III, 312.

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