CHAPITRE T La Patrib et l^Obigine d^Épimènidb
L'histoire de la Crète avant le sixième siècle n'est guère mieux connue que celle des autres parties du monde hellénique. Elle repose, en grande partie, sur des légendes qui ont considérablement déformé la vérité historique. Les fouilles entreprises récemment à divers endroits de l'île permettront de compléter les données des auteurs anciens et d'établir avec plus de précision différents faits de l'histoire crétoise *. Comme la plupart des îles de la mer Egée, la Crète fut, suppose -t-on, occupée à l'époque préhistorique par une population carienne, apparentée aux habitants de la côte occidentale de l'Asie Mineure. Les monuments et les tombeaux mis au jour rappellent le style mycénien par leur technique, leur forme et leur contenu. Or, la culture mycénienne qui s'est répandue au XIV* siècle sur toute la côte orientale de la Grèce et dont on retrouve un écho dans les poèmes homériques *,
1 KÔHLBR, Ueber Problème der griechischen Vorzeitj Sitzangsber. der Berl. Akad. 1897, pp. 258-274. — EVANS, Claesical BevieWj mai-juin 1900.
* La description de la Crète dans l'épopée révèle une prospérité que peu de contrées helléniques avaient su atteindre.
avait subi Tinfluence de TAssyrie et de PÉgypte. Il est évident qae les éléments dç l'art oriental parvenus en Grèce par la voie maritime, y sont arrivés particulièrement en passant par la Crète '. L'Ile n'échappa point au bouleversement qu'occasionna dans le monds hellénique l'émigration des tribus doriennes. Des Achéens chassés du Péloponnèse se réfugièrent dans les îles de la mer Egée et se mêlèrent à l'ancienne population. Plus tard les Doriens pénétrèrent en Crète et mirent fin à la puissance maritime que la légende rattache au roi Minos, et dont des découvertes toutes récentes nous ont révélé la richesse et l'éclat; l'arrivée des Doriens dut marquer ici un recul de la civilisation, aussi bien que dans le reste de la Grèce *. Au IX* siècle, la fusion des anciens habitants et de l'élément vainqueur n'était pas encore achevée ; cependant dès lors la nationalité et la langue dorienne furent prépondérantes. Argos, la métropole de la plupart des établissements doriens en Crète, y avait introduit le culte d'Apollon; mais de nombreuses pratiques de l'ancien culte continuaient à être en honneur :
Idoménée et les Cretois jouant aa rôle iinpDrtaat dans la guerre de ïroie (Iliade A 145. Cf. Odyssée, -z 172 s*.). — WlLAMOWlTZ, Homer. Unters.y p. 269, n. d conteste cette tradition. Cf. id, Arist. u. Ath., II, pp. 25 s.
^ Pereot et CHIPIBZ, Histoire de l'Art dans r Antiquité, VI (1894), p. d51. " Plus rapprochée que le Péloponnèse de l'Egypte, de la Phéaicie et de Cypre, la Crète a du ressentir Tinâuence des arts de l'Orient avant que celle-ci parvint jusqu'aux rivages delà péninsule hellénique. Elle était 8ur la roule des expéditions maritimes et du commerce international. „
* Een. Cubtius, Griech. Qeach. T, p. 163. — E. Meyer, Geschichte des, Alterthums, II 1893) § 178 (fin) voudrait placer cette puissance maritime de la Crète après Pinvasion dorienne, contrairement à la tradition générale. Cette opinion nous parait peu probable.
la déesse Bhéa^ antre Cybale entourée des Corybantes et le Zeas de Dicté étaient encore adorés dans beaucoiip de sanctuaires de la plus haute antiquité '*.
Isolée de la péninsule des le VII [* siècle, la Crète avait également gardé intact un fonds de légendes très anciennes qui avait disparu sur le continent. Cette circonstance lui permit de maintenir sa réputation religieuse dont les origines étaient antérieures à Tinvasion dorienne; elle fut considérée comme le plus célèbre foyer de cathartique et de divination.
Les légendes de la purification d'Apollon, souillé par le meurtre du serpent Python, ainsi que celle du devin Thalétas, que Lycurgue aurait fait venir à Sparte, nous montrent qu'Épiménide avait eu des devanciers comme purificateur et comme prophète. Il devait surpasser leur renommée, grâce à la purification d'Athènes *.
Les auteurs anciens admettent tous que le purificateur l'!ipiménide était Cretois; mais ils ne sont pas d'accord sur le nom de sa ville natale. D'après Théopompe et Pausanias, cette ville est Cnosse ' ; suivant Strabon et Plutarque, c'est Phaestos *. Cette divergence d'opinions s'est reproduite chez les modernes : Heinrich * se prononce pour la première ville, en invoquant la majorité
i E. Meybe, o.c, I (I88i) §§ 2ô2 8. Il § 152. — IMMISCE dans llOSCHBR, Lixik. der gr. u. rô n Myth. s. v. Kureten^ II, 1587 sa,; voir surtout 1593 1597.
- BoucHÉ-LeclerCQ, Hiit. de la Div., II, pp. 95 se. E. ROHDE, Payche, I*, p. 128, II*, p. 90.
* Théopompo chez Valère Maxime, VIII, 13, 5, PLINE, VII, 48 (151) et 52 (175) et DioaÈXE LaëRCB, I, 109. Cf. SaiDAS, a.v. *K7ri[xsvtSTi;. PAU3ANIAS, I, 14, 4.
* Strabox, Géogr. X, 4. 14 et PLUTARQUE, Sfofon, c. 12.
^ Heinrich, Epimenides aus Kreta, Leipzig, 1801, p. 12.
des témoignages et la tradition qui rapporte la conclasion d*Qne alliance entre Athènes et Cnosse. Schaltess ' choisit Phaestos parce que cette localité n'eut jamais l'importance de Cnosse et que, pour cette raison, le remplacement de Cnosse par Phaestos est moins explicable que le contraire.
Comme plus de deux siècles séparent Épiménide de Théopompe, le premier témoin en cette matière, il vaut mieux imiter la réserve de Platon et d'Âristote qui donnent au personnage la simple qualification de " Cretois „ (i Kpr;;) ; il est trop facile de recourir à une hypothèse qui mettrait d'accord les auteurs anciens et expliquerait la diversité des traditions : Ëpiménide serait né à Phaestos et aurait résidé à Cnosse '.
La famille du personnage n'est pas mieux connue. Les uns le disent fils de Phaestios, les autres d'Agésarchos ou de Dosiadès ^. Au reste, le nom de son père fût-il historiquement établi, l'intérêt en serait médiocre, puisque nous ne savons rien de sa vie. Remarquons seulement que le nom Phaestios dérive peut-être du nom de sa ville natale *, et que Dosiadès est précisément le nom d'un historien crétois que Diodore de Sicile cite en même temps qu'Épiménide " le théologue „ (è ÔeoXoyo;) ^. Le mot BwXo'j placé devant 'E7ri(jLevt87i<; chez le paradoxographe ApoUonios indique la source du renseignement
* SCHULTESS, De Epimenide Crète, Bonn, 1877, p. 18. Cf. HœOK, Kretay Gôttingue, III (1829), pp. 248 s. et n. g).
* Pauly, Eeal Encyclop. III (1844), s. v. Epimenidea, ^ DiOGÈNE Laébce 1, 109; Suidas, 8. v. 'EirifxEvidnc
* SCHULTESS, 0. c, p. 18. D'après M. USENER (Phil, Anz. IX, pp. 261 B.), le contraire est également possible.
^ DiODOBE DE Sicile, V, 80, 4.
et non la filiation du personnage, comme Barone et TœpfFer le prétendent encore *.
Sa mère s'appelait Balte ou Blastè, variantes d'un même nom '. Le caractère merveilleux du personnage et la protection que les nymphes lui auraient accordée expliquent comment on a pu faire de sa mère une de ces divinités '.
Ce serait peine inutile de vouloir fixer avec quelque certitude l'année de la naissance d'Épiménide. Le seul témoignage précis provient de Suidas, le dernier auteur qui cite le personnage : yéyove 8è IttI t/Îi; X' 'OX'j|jL7tta8oç (ol. 30 = 656 av. J.-C). L'interprétation de cette donnée est même peu certaine. E. Bohde a prétendu que le verbe yiyove désigne ici, comme dans de nombreux articles du lexicographe, non pas la naissance du personnage, mais les années les plus remarquables de sa vie, r xx[ji/t *. L'emploi abusif que les chronographes alexandrins ont fait de synonymes peu clairs pour désigner la
\ Babone, Epimenide di Creta, p. 38. Tœpffeb, Attische Généalogie, p. 144. Cf. supraj p. 17 n. 1.
^ Plutarqoe {Solon, c. 12) dit que c'était une nymphe. M. USENEB, l. c, croit qu*à Torigine ce nom était porté par la mère du héros Epimenide d*Âthènea.
' D'après TŒPFFEB, l. c, les noms de BtôXoc et de BXdIcrcT) symboliseraient uniquement les bienfaits d'Épiménide, héros de l'agriculture en Attique. BdiXoç personnifierait la motto de terre. BXaTtT} désignerait la germination des semences et la croissance des fruits de la terre. Cf. id. dans Pauly-Wissowa, s. v. Buzyges.
* E. ROHDE, Rhein. Mus, XXXIII, p. 208 Cfr. BUSOLT, Oriech. Geack, IP, p. 211 note et supra, p. 74.
naissance et Yakmè * rend Popinion d'E. Bohde fort plausible, au point de vue grammatical. Mais comme son argumentation repose sur l'indication de la longévité extraordinaire d'Épiménide, elle nous parut peu certaine. Bohde ne sait d'ailleurs quel événement aurait pu décider un auteur ancien à placer à la 30* olympiade Vakmè du personnage.
Sans vouloir entrer dans la longue discussion ouverte sur ce point, nous signalerons Thypotlièse de Schultess ' qui met en rapport le texte de Suidas avec la donnée de Platon d'après laquelle Épiménide serait venu à Athènes en l'an 500. Le chiffre de Suidas aurait été obtenu en ajoutant le nombre des années de la vie d'Épiménide (157) au chiffre indiqué par Platon. Mais celui-ci ne dit pas qu'Épiménide mourut en l'an 500, ce que demanderait le calcul proposé '\
En résumé, la chronologie d'Kpiménide, compliquée de bonne heure par les légendes de son sommeil de cinquante-sept ans et de sa longévité extraordinaire, a été arrangée par les biographes alexandrins d'après le rapprochement du purificateur et de Solon (46* ol. = 696 av. J.-C). Si Épiménide est venu à Athènes avant la constitution de Dracon, comme nous l'avons admis *,
^ Cette iDCcrtitude est due en pat lie à la forme même qu'Apollodore d'Atliènes avait donnée à son ( uvrage de clironologie. Comme il écrivait en trimètres ïambiques, il avait dû parfois employer an lieu de êv-wt^Ot, des roots tels que YeysvTiTaî, yc'yove, YÎv£Tat, 6YÊVST0, termes qui servaient é.:^aleraent à désigner Vakmè du personnage. Cf. DiELS, Rh, Mus , XXXT, p. 19.
■ Schultess, o. c p. 65. Cette opinion a été approuvée par DiELS, Sifzuvgsbir. d. BerL Akad , 1891, p. 402, n. 1.
» ROHDE, Bhein. Mus.. XXXIII, p 208, n. 1. Cf. BUSOLT, /. c.
* Voir supra^ p. G4.
nous devons placer sa naissance dans le premier quart du septième siècle. En raison de son grand âge, il peut ainsi être considéré à la fois comme le prédécesseur et le contemporain des Sept Sages.
Diogène Laêrce nous rapporte un détail relatif à la ph}'sionomie d'itipiménide : il portait, paraît-il, une longue chevelure qui donnait à ses traits un aspect étrange et imposant *. Cette tradition provient du type ordinaire prêté à de tels personnages.