‹ Malherbe et ses sourcesChapitre 12 sur 89 · CHAPITRE TI La Légende du long sommeil · texte numérisé non relu

CHAPITRE TI La Légende du long sommeil

Les biographes anciens sont fort explicites sur les détails de l'événement extraordinaire dont Tenfance d'Épiménide aurait été marquée '. Envoyé un jour par son père à la recherche d'une brebis, il s'endormit dans une caverne d'un profond sommeil qui dura cinquantesept ans. Il crut, à son réveil, qu'il avait peu dormi et fut surpris de trouver complètement changé l'aspect des choses qui l'entouraient II n'en continua pas moins à chercher sa brebis; ne la trouvant pas, il regagna la ville où on lui demaiida qui il était. Il réussit enfin à se faire reconnaître par un de ses frères, devenu entre temps un vieillard.

Ce récit merveilleux en rappelle plusieurs autres du même genre parmi lesquels la légend3 des Sopt Dormants

» Diogène LAÉBCE, I, 109 : xaÔETc». Tf,; xojxtjÇ -ri eT5o; TTflfpaX-

* Thèopompe chez Apollonios, Hiat. Mirabiles, c 1, PLINE, Xat. Hi9t., VII, 52 (175) et DiOGÈNE LaêecE, I, 109.

d'Éphèse et celle de Tempereur Frédéric Barberoasse, endormi au KyfFhâuser sont les plus remarquables ' .

La plupart des légendes de long sommeil doivent leur origine à un tour universel de l'imagination populaire; mais en se localisant, elles revêtent une forme différente, suivant le goût des époques et le caractère de ceux qui les développent. Lorsque le peuple rattache ce thème d'un long sommeil à l'histoire d'un homme célèbre, c'est qu'il refuse de croire à la mort d'un héros qui lui est cher, d'un personnage disparu dans des circonstances étranges ou dans un pays lointain. Malgré les témoignages qu'on lui oppose, il garde la conviction que le héros reviendra et qu'il n'est qu'endormi. C'est de ce

* Pour ces légendes, v. J. KOCH, Ifie SithenschlàferlegendCj ihr Ursprung und ikre Verbreitung, Leipzig, 1883. E. ROHDE, Rhein. Mua.^ XXXV, pp. 157 s. WlLAMOWlTZ. Kuripides ^HippolyloSf p. 224, n. L. M. Mayer, dans ROSGHEB, Lexikon der gr, u. rôm, Myth.^ s. v. Knmos, v. surtout pp. 1482 ss. — On peut retrouver dans notre folklore de nombreuses légendes de long sommeil. Marcellin La Garde, Le Val de VAmUève, 2e éd., Bruxelles, Parent, 18G3, Roulard le Toucheur, pp 379-400, rapporte l'histoire d*un jeune homme qui, frappé et jeté dans un ravin par un mendiant à qui il a rtifusé Taumône, s'endort le IG octobre 1752 et se réveille le 17 octobre 1832. Interrogé, le jeune homme prétend s'être endormi la veille et raconte certains détails qu'un nonagénaire du pays regarde comme exacts. Celuici se souvient de sa disparition, mais refuse d'ajouter foi à son récit; car, dit-il, " dans quel pays garde- t-on jusqu'à cent ans cet air de jeunesse? „ (p. 394). A ce moment le jeune homme aperçoit par la fenêtre le mendiant par qui il dit avoir été ensorcelé. Il pousse un cri et tombe raide sur le sol ; " il se débattit dans d'affreuses convulsions qui donnèrent tout à coup à sa figure l'apparence de celle d'un vieillard ; quelques minutes après, il expirait „. Plusieurs personnes, dit Marcellin La Garde, assurent avoir assisté à cette scène et avoir vu dans la terre glaise où le jeune homme avait dormi quatre-vingts ans l'empreinte de son corps.

sentiment, surtout vivace aux époques de misère et de tristesse, que découlent entr'autres la légende de Frédéric Barberousse, celle qui s'est formée dans certaines couches du peuple sur Napoléon I*' et, de nos jours, les traditions populaires de l'Autriche relatives à l'archiduc Rodolphe.

On ne peut guère appliquer cette origine à la légende d'Kpiménide; les traditions sont, en effet, unanimes à rapporter qu*h!piménide s'endormit dans son jeune âge '. Plusieurs auteurs anciens avaient naturellement nié la réalité d'un aussi long sommeil; ils prétendaient qu'Épiménide avait vécu quelque temps dans la retraite en s'occupant de cueillir des plantes médicinales *. Ce détail biographique est peut-être exact, mais n'explique pas la fiction d'un sommeil de cinquante-sept ans. Nous devons en chercher le motif dans le caractère d'Ëpiménide qui fat à la fois un devin et un purificateur et dans les rapports du sommeil avec la divination. Dans l'état de sommeil, l'âme libérée de la prison du corps manifeste sa nature supérieure par des songes qui lui font voir l'avenir. La crédulité populaire admettait que lorsque le corps était endormi, l'âme des hommes privilégiés recevait la visite d'un dieu qui lui communiquait la connaissance des choses futures. Les cavernes étaient les endroits les plus favorables à cette sorte d'inspiration, et la Grèce possédait plusieurs sanctuaires où il suffisait de s'endormir pour avoir des songes pro-

^ Les relations que nous avons conservées da sommeil d*Ëpiménide ne présentent entre elles que de légères divergences. Cf. supra, p. 16.

* DioaÈNE LaÊRCE, I, 112 : EiŒÎ S'o"? {/.tj xoijxTiôîivai aûxôv ^eyouaiv, àXXà ypo'vov xtvà èxTrat^aai, àayoXo'jjjLevov izzpX ^t2^oxo[xiav.

phetiques ou jouir d'avantages analogues'. La plupart de ces grottes étaient prétendument habitées par un dieu ou par un héros; et c'est à ce voisinage que les dormants devaient leurs privilèges *. La trad ition courante ne nous dit pas si la caverne où Ëpiméuide s'endormit, était consacrée à une divinité. Seul Maxime de Tyr prétend que ce fut dans la caverne du mont Dicté consacrée à Zeus \ et cette identification toute naturelle doit être ancienne. Aux yeux de la foule, Épiménide avait acquis sa sagesse grâce à l'inspiration de Zeus, de même que le roi Mînos devait la connaissance de ses lois aux confidences que ce dieu lui faisait dans son antre du mont Ida *, Il est fort naturel, en effets qu'on ait considéré la divinité principale de la Crète comme l'inspiratrice du plus illustre représentant de la divination Cretoise ^. La légende du sommeil d'Épiménide serait donc une interprétation populaire du don de prophétie.

Cependant l'ingénieuse explication que M. Diels a proposée de l'origine de la légende du sommeil nous paraît aussi séduisante. Suivant lui, nous aurions affaire à une fiction de l'auteur des traités apocryphes attribués à

^ L'antre de Trophônios, en Bëotie, était parHcalièrement renommé. De même Asklépios révélait en rêve les moyens de se guérir aux malades qui dormaient dans son sanctuaire. Cf. DiBLS, ParmenideSy p. 20.

* E. ROHDE, Rhein. Mut., XXXIII, p. 209, XXXV, pp,

' Maxime de Tyr, dissert. XVI, 1. Cf. supra, p. 83.

* Platon, Mînos, p. 319 C. — Homère, Odyssée, x, v. 178 s. — Maxime de Tyr, diss. ^XXVIII, 2. — Cf ^r. Mayer, L c, E. ROHDE, Psyché, I«, p. 128 et n. 2.

^ Les rapports de Zeus et d*£piménide apparaissent encore dans d'autres détails de sa biographie. Cf. infra, p. 102.

Épiménide '. Au début du traite des Purifications^ le faussaire qui usurpait le nom du prophète crétois, racontait comment il s'était endormi pendant plusieurs années dans la caverne consacrée à Zeus; à la faveur de ce long sommeil, son âme avait quitté le corps, s'était élevée au ciel et avait reçu des dieux les enseignements qu'il communiquait aux hommes dans son ouvrage des Ptwifications '. La relation de ce voyage céleste, que Ton peut rapprocher de celui de Parménide, emporté par des chevaux ailés jusqu'au temple de la Vérité et de la Justice, formait p rut-être le sujet principal du poème. Cette fiction aura été prise à la lettre et sur ce canevas, l'imagination populaire aura brodé les détails accessoires (|ue nous lisons chez Théopompe, tels que l'histoire de la brebis égarée et la reconnaissance d'Ëpiménide par son frère après une longue absence '.

Mais la Crète, autant que l'Athènes des Pisistratides,

» DiELS, Sitzungsber. d. Berl. Akad. 1891, p. 401 et ParmenideSj pp. 14 ss. Cf. WlLAMOWITZ, Eurip. Hippolyt, pp. 213 ss.

* Suidas, s. y. 'Ettiiaêviotiç : ou Àoyos w<; 6?toi tj «J'U^^tj oiroaov rflikt X3ip6v xat TrdtXiv eIttiSI £V t<{Î (7(û{xaTi. MaXIMR DB TTB, diss. XVI, 1 : ovap eçTj ('EirifjLEvtôTjç) èvTu-^eïv aùxiç OsciTç xai Ôewv Ào'yoiç. D'après Diogène Laërce, I, 114, on prétendait qu*Épiinénide avait simulé de nombreuses résurrections (7cpo(77rotT)0f|Vai TroXXâxt^ dtvapEpioxEvai). Musée et Hermotimos de Syra^u«e avaient été les héros d'aventures aussi merveilleuses. Cette idée du ravissement de Tâme appartient au mysticisme orphique. Cf. GOMPEBZ, Qriech. Denker^ I, pp. 107 ss.

» Rœpbb, Philolog., III, p. 47. Cf. id. Philolog., XXX, p. 676 et •SCHULTRSS, 0. c, p. 52, ont essayé d'expliquer le nombre 57 qui correspond précisément à trois ennêadekattérides (19 ans). Leurs interprétations sont peu vraisemblables; nous devons cependant admettre que les données de la durée du sommeil et de la longévité sont corrélatives.

et peut-être avant elle, est la patrie de rorphisme ' . II nous paraît vraisemblable que la Crète avait déjà inventé le détail merveilleux dont, suivant M. Diels, le faussaire athénien s'est habilement servi.

Page 1