CHAPITRE III Les Pbophétibs d'Épimbnide
L'époque homérique ne connaît que la divination augurale. Les devins doivent attendre que le dieu manifeste sa volonté par des signes extérieurs : ils interrogent les entrailles des victimes et le vol des oiseaux pour en déduire des présages. Ces moyens sont artificiels. La divination qui ne s'apprend point et qui est exempte de tout procédé technique, n'apparaît ni dans l'Iliade ni dans l'Odyssée. C'est surtout la religion de Dionysos, importée de Thrace, qui l'introduisit en Grèce *. Ce culte, tout de passion et d'enthousiasme, provoque chez ses adeptes une émotion religieuse qui surexcite à la fois les sens et l'imagination. A la faveur de cette exaltation, une union mystique s'établit entre le dieu et ses adorateurs. Mais il n'était pas donné à tous de jouir de ce rapprochement avec la divinité ; il fallait donc, entre celle-ci et la foule, des intermédiaires privilégiés à qui l'inspiration divine permît de communiquer aux fidèles les enseignements du dieu, de leur prédire les choses futures et de leur indiquer les moyens d'expier les fautes
ï Cf. Nauck*, F. T. G., 472 et aupra, p. 66, n. 4.
* Poar la caractéristique de Tétat religieux de la Grèce au Vile siècle avant J.-C, voir l'ouvrage capital d'£. BOHDE, Ptyehej II», p. 1-187.
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ignorées \ Chez ces hommes inspirés, il se produit un grand détachement de la vie corporelle, une sorte de vue directe et sans intermédiaire dans le monde spirituel. Comme les prophètes errants^ les ascètes et les exorcistes des débuts du christianisme, ils n'ont d'autre titre pour exercer leur rôle religieux que leur persuasion intime d'être animés de l'esprit divin; cette conviction leur suffit pour s'emparer de l'esprit des foules superstitieuses. Ëpiménide est un de ces voyants : c'est à l'extase, à l'union avec la divinité qu'il doit son don de prévoir et d'annoncer l'avenir.
La tradition ne nous a conservé aucune allusion à des rapports d'Épiménide avec le culte de Dionysos '. Son exemple montre que Ja divination inspirée pouvait recevoir ses révélations d'autres divinités que du dieu de la Thrace, et qu'elle existait antérieurement à la diffusion de son culte. La patrie de Minos et de Bhadamanthe, de Thalétas et d'Ëpiménide fut de tous temps considérée en Grèce comme une école de science divinatoire *.
Trois divinités différentes nous sont citées comme
^ ROHDE, 0. c, n', p. 63. — SOHŒMANN, QrUch. Altert, 4« é J. (1897), p. 170. Cf. supra, p. 76, n. 1.
* AUG. MOMMSEN, Heortologie, p. 62, croit cependant que les réformes religieases d'Épiménide, à Athènes, s'étendirent au culte de Dionysos.
' La réputation des Cretois comme prophètes est encore attestée an III« siècle avant J. C. par l'épigramme suivante : evuTTVia xpîvo) toO 6eoû irpdffTayixa ejrwv. Tu^ràyaO^. Kpr^^ srciv 6 xptvwv xâSs.
0. RUBENSOHN, Das Aushàngeschild eines TraumdeuterSy (dans Festachrift Joh, Vàhhn.».. gewidmet, Berlin, 1900, pp. 1 ss.). Cf.C.R. de Haebbblin, dans Berl PhiloL Wochcnach,, 1901, c. 395.
inspiratrices d'Iilpiméuide. De bonne heure, le prophète Cretois fut mis en rapport avec le culte des nymphes : on disait qu'il avait reçu d'elles un aliment merveilleux qui pris en quantité minime lui permettait de vivre, ^ symbole assez palpable de l'aliment intellectuel que lui fournit le délire prophétique envoyé par les nymphes „ '.
Zeus, le dieu national de la Crète,, le revendiquait an nombre de ses serviteurs ; occupé à élever un sanctuaire aux nymphes, il aurait entendu, dit la légende, une voix lui crier du ciel : " Epiménide! pas aux nymphes, mais à Zeus. „ C'est dans l'antre de Zeus, au mont Ida ou au mont Dicté*, que la légende voulait qu' Epiménide eût reçu, pendant son long sommeil, les révélations divines qui lui permirent d'exercer son talent de prophète à travers toute la Grèce. De plus, une tradition le range parmi les Curetés, le regardant ainsi comme le descendant do ceux qui avaient protégé l'enfance de Zeus; c'est à la fois comme prêtre et comme prophète qu' Epiménide fut rattaché au culte de ce dieu '.
Enfin Apollon lui-même, qu'Épiménide ne craint pas de contredire, en contestant à Toracle de Delphes le titre de " nombril de la terre „, semble avoir présidé au rôle de purificateur qu'il joua en Grèce *. Les rapports
* Bouche-Lrclergq, Hist. de la Divin.^ II, pp. 99 ss.
» DlOQKNB LAÊECE, VIII, 3. MAXIMK DE TyR, diss, XVI, 1. La grotte du mont Ida était un lieu de pèlerinage ancien. Cf. Fabricius, Die Idaische ZeusgrottCj Athen. Mittheil. X (1885),
pp 59 88.
* PLDTARQUE, Solorij c. 12. DiOGÈNE LAÊROB, I, 115. Cf. IMMISGH, dans ROSCHER, Lexik. d. gr. ti. r. Myth. s. v. Kureten,
* PlutARQUE, De Defectu oraculorum, cl.— DiOGÈNB LAÊRCE, I, 110 : r/pTjŒîv f, IluOia xaOïipzi ttjv ttoXiv. PLATON, Lois^ I, 612 D. Cf. «upra,'p 66 n. 2.
de la Crèbe avec Delphes sont d'ailleurs attestés par les plus anciennes traditions '.
Quoi qu'il en soit de ces divers patronages, Cicéron définit exactement le caractère d'Kpiménide en le considérant comme un représentant de cette divination merveilleuse, d'où les procédés techniques sont absents et qui parait émaner directement de l'inspiration divine *. Mais sa caractéristique est incomplète. Aristote seul a justement remarqué qu'Kpiménide appliquait plutôt son activité de devin (ifxavreOeTo) aux événements passés qu'aux choses futures '. Chez lui, en effet, le rôle de prophète est subordonné à celui de purificateur. " Entre ses mains, dit M. Bouché-Leclercq, la divination n'avait pas tant pour but de dévoiler l'avenir que de découvrir dans le passé les fautes ignorées dont les malheurs présents étaient la conséquence „ *. C'est à peu près dans ces termes que Platon définit la [xavia prophétique dans son fameux passage du Phèdre (p. 244). En ce sens, chez Épiménide, le prophète est au service du purificateur.
Ëpiménide avait- il fait de véritables prédictions? Comme la plupart de ses pareils, il a dû souvent formuler ses conseils dans des termes obscurs et amphibologiques, en style d'oracle qui permettait diverses interprétations. Nous retrouvons un souvenir dç cette
1 Hymne à Apollon Pythien, v. 91, 101, 260 s. Le culte apollinien compte parmi ses propagateurs des thaumaturges analogues à Épiménids, tels que THyperborédu Abaris et Aristéas de Proconnèse.
* CiCËBON, De divinatiofiCyly 18, 34. Cf. supra, p. 76.
' AmSTOTE, Bhétor, III, 17 : IIcpi Tcîiv èTo;x£VU)v où*/. SfxavtS'JSTO, àXXà irêpl Twv ye^ovoTtuv |jl£V, àorjXojv Ss.
* BouCHÊ-LECLERCQ, Hist.de la Divin. dans rAnliq.yll,^. 100.
attitude dans les oracles apocryphes que nous avons conservés sous son nom. Ce sont pour la plupart des prédictions faites après l'événement, des oracles ex eventii. Nous avons déjà eu l'occasion de dire un mot des supercheries littéraires dont Onomacrite fut l'auteur à Athènes à la fin du VI* et au commencement du V* siècle avant J.-C. Elles consistaient à attribuer à d'anciens prophètes des oracles apocryphes utiles à la cause des Pisistratides *.
Les deux prophéties qu'Épiménide aurait faites à Athènes à un siècle d'intervalle, Tune relative à l'expédition des Perses, l'autre à Munychie, dérivent de cette tendance. Ce sont des oracles forgés par Onomacrite sous l'inspiration du tyran Hippias; le premier, dans le but de décider Xerxès au rétablissement de la tyrannie à Athènes; le second, plus ancien, pour détourner les Athéniens de toute attaque contre la place forte de Munychie. A la vue du port athénien, Épiménide se serait écrié : " Voilà un lieu que les Athéniens déchireraient à belles dents, s'ils prévoyaient tous les maux qu'il doit causer à leur ville ' „. Diogène Laërce, qui nous rapporte cet oracle, ajoute d'un air entendu : " Cette prédiction fut faite longtemps avant sa réalisation.- „ Nous ne savons à quel événement Diogène songe ici. Peut-être est-ce, comme M. Wachsmuth le suppose ^, à l'occupation de la forteresse de Munychie par une garnison macédonienne en 321 av. J.-C? Avant
' Cf. supra f pp. 45 s.
'^ Plut ARQUE, Solon, c. 12. — Diogène Laèrcb, I, 114. Cf.
TZETZES, ChiliadeSy V, 629 ss.
* Wachsmuth, Die Stadt Àthen im Altert, 1, 1874, pp. 608 s.
la découverte de la République des AUiéniens d'Aristote, il n'y avait guère d'autre opinion possible.
Mais, en rapprochant la tradition de Plutarque et de Diogène d'un passage du nouveau traité d'Aristote, M.Dielsatrouvé une interprétation qui est beaucoup plus probable *. La prétendue prédiction d'Kpiménide aurait été inventée au moment où Hippias, menacé de perdre le pouvoir, fortifiait Munychie dans l'intention de s'y retirer au moment du péril. L'oracle attribué au prophète crétois n'aurait eu d'autre but que d'augmenter aux yeux d'une foule crédule l'importance de cette situation stratégique et d'écarter toute attaque contre elle. Le moyen ne réussit pas, Hippiaç n'ayant pas eu le temps de réaliser ses desseins. L'arrivée de Cléomène, allié aux bannis d'Athènes, força les Pisistratides à se retirer derrière le mur pélasgique, puis à capituler. M. Diels ajoute que ce pourrait être aussi un oracle fait après coup. Dans ce cas, Hermippe ou un autre écrivain l'aurait attribué à Épiménide en prenant pour modèle la prédiction du sage Chilon au sujet de Cythère '.
La dernière prophétie que nous ayons conservée d'Épiménide concerne les Spartiates. Épiménide leur aurait prédit qu'ils seraient vaincus près d'Orchomène par les Arcadiens \ Il s'agit ici d'un épisode des luttes que Lacédémone livra aux cités voisines pendant le VU* et le VI* siècle avant notre ère. Mais aucune autre tradition ne nous apprend qu'une bataille fut livrée à Orcho-
^ Abistote, 'AOt^v. TToXiT., c. 19. Diels, Epim, von Kreta^ p. 399.
* DlOG. LAÊRCE, I, 71 s. Cf. SCHULTKSS, 0. C, p. 47.
' Diogène Laêece, I, 115 (d'après Théopompe). Cf. 1, 114.
mène, à cette époque \ Bien que le séjour d'Épiménide à Sparte soit un fait probable, nous ne pouvons affirmer l'authenticité de la prédiction ; elle était sans doute écrite sur le manuscrit d'Épiménide ('E-'.'xevioe'.ov oép|jLa) conservé à Sparte *.
Nous la rapprocherons d*une tradition argienne, due aux sentiments d'inimitié d*Argos envers sa rivale du Péloponnèse. Voulant discréditer les Spartiates aux yeux de tous les Grecs, lesÂrgiens prétendaient qu'Épiménide avait été fait prisonnier dans une gueiTe entre Cnosse et Sparte et mis à mort par les Spartiates parce que ses prédictions ne leur étaient pas favorables '. Pausanias refusait de croire à ces bruits calomnieux ^
En résumé; les oracles que nous avons conservés d'Épiménide sont apocryphes. Mais, pour les lui attribuer, il fallait que le personnage crétofs jouit dès le sixième siècle du renom de prophète. C'est d'ailleurs le caractère que lui reconnaissent la plupart des auteurs anciens.