CHAPITRE I
La Tradition avant Thâopompb
§ i. Les ouvrages d'Épiménide. — §12. Xénophane de Colophon. § 3. La nouvelle ionienne. — § 4. Plalon. — § 5. Les AUhidographes.
Comme la plupart des hommes célèbres antérieurs aa sixième siècle avant notre ère, Epiménide ne fut longtemps connu du monde grec que grâce aux traditions orales. La plus importante d'entre elles rapporte que Solon lui demanda de venir à Athènes pour purifier la ville, et qu'il entretint avec lui des rapports d'amitié. Cependant les fragments de l'œuvre poétique de Solon, si importante pour l'histoire de la république athénienne au commencement du sixième siècle, ne renferment aucune allusion au rôle du purificateur crétois.
§ 1. — Les ouvrages cP Epiménide.
A défaut d'auteurs contemporains, nous pourrions interroger les écrits d'Epiménide lui-même, s'ils nous avaient été mieux conservés, si leur authenticité était mieux établie et leur date plus certaine.
En l'absence de tels renseignements, le titre de ces œuvres et les rares extraits qui nous en sont restés, nous éclairent du moins quelque peu sur la manière dont les siècles postérieurs ont envisagé leur auteur prétendu. L'antiquité connaissait sous le nom d'Épiménide une Théogonie j des Oracles ( /f'i^'jJ^oO » ^^s Purifications (xaOapfjLoi), des Argonautiques, des lettres et divers traités concernant la Crète ^
La Théogonie qui porte le nom d'Ëpiménide ne peut être authentique^ comme nous le montrerons dans la seconde partie de cette étude ; Popinion fondamentale de son auteur sur l'origine du monde dénote Tinfluence de doctrines postérieures à l'époque d'Épiménide.
Cet ouvrage apocryphe n'en présente pas moins de l'intérêt au point de vue de l'histoire de la tradition. Si un écrivain du sixième ou du cinquième siècle a pu mettre en circulation et faire accepter sous le nom du purificateur Cretois une Théogonie de sa composition ou plus vraisemblablement un ancien traité qu'il remaniait, c'est que, dans la conception de cette époque, Épiménide figurait parmi ces esprits religieux qui, à la suite d'Hésiode, s'étaient occupés de l'origine et de l'explication des choses divines.
Des deux ouvrages qui eussent pu nous éclairer sur le rôle prêté au thaumaturge et au prophète, du poème des Purifications et des Oracles^ nous n'avons presque rien conservé. Leur existence nous montre néanmoins qu'Épiménide était considéré, lors de l'apparition de ces écrits, comme un homme inspiré, prévoyant l'avenir et
^, 1 Voir rénumération détaillée de ces ouvrages, avec indication des sources, au dernier chapitre de la seconde partie, p. 119.
écartant la malédiction divine par des prières et des cérémonies expiatoires.
A s'en rapporter aux autres traités qui nous sont cités sous son nom, tels que V Histoire de la Crète et les Arffonantiqiies, Épiménide serait encore un historien et un poète épique. Ces dernières traditions n*ont aucune garantie de vérité : les autres méritent plus d'attention. Pour en contrôler la valeur, nous devrons les confronter avec les renseignements que nous possédons d'ailleurs sur la vie du personnage.
§ 2. — Xénophane de Colophon.
Il est particulièrement intéressant d'examiner le témoignage d'un auteur qui est presque le contemporain d' Épiménide.
D'après Diogène Laërce (I, 111), Xénophane de Colophon rapportait avoir entendu dire qu'Épiménide mourut dans sa cent cinquante-quatrième année. Cette donnée, si elle est authentique, écarte sans discussion possible l'opinion de Platon et des auteurs modernes qui placent Épiménide vers l'an 500 avant notre ère \ On en a, il est vrai, suspecté la valeur historique parce que le renseignement n'est transmis que par un compilateur négligent et peu digne de foi. Mais Théopompe et Pline d'après lui admettaient également la longévité d'Épiménide ^ La forme peu catégorique du renseignement de Xénophane n'indique pas qu'il est sujet à caution ; elle montre seulement qu'à l'époque de Xénophane, Épiménide appartenait déjà à la légende. Nous ne savons
* Voir 8upra p. 4 et n. 1.
* Voir supra pp. 15 et M s.
pas à quel moment de sa longae existence * Xénophane avait entendu parler de l'âge d'Épiménide, mais l'expression "il dit avoir entendu „ (çTjfflv ixvixosvaO permet de croire que les deux personnages ne se sont pas connus, et qu'Épiménide mourut avant le milieu du VI* siècle* Cette donnée ne nous permet pas de déterminer la date exacte de la purification d'Athènes; mais elle ne nous empêche pas non plus de la placer avant la quarantesixième olympiade (596 avant J. C.)*
Notre conclusion n'est point contredite par une autre indication du compilateur : Xénophane avait, disait-on, combattu les opinions de Thaïes et de Pythagore et attaqué Epiménide *. D'après Schultess"', cette tradition n'a pas plus de valeur que les anecdotes rapportées à propos des inimitiés et des querelles entre philosophes. Le fait, en soi, n'a pourtant rien que de fort possible. Xénophane avait combattu le polythéisme que les poèmes d'Homère et d'Hésiode avaient, disait-il, répandu dans les foules. Pourquoi n'aurait-il pas blâmé les actes et les opinions d'Epiménide qu'une tradition ancienne faisait disciple d'Hésiode ^ ? Le philosophe éléate avait peut-être attaqué les idées d'une théogonie qui circulait à Athènes sous le nom d'Epiménide ^. Mais il est beaucoup plus probable qu'il avait raillé chez Épiménide, comme chez Pythagore, les allures du prophète et du
« DiOGÈNE LAÊECE, IX, 19.
' DlOQÈNE LaèECE, IX, § 18. Cf. supra, p. 25, n. 2.
' G. SCHULTESS, De Epiménide Orete, p. 6.
* Pltjtarque, Banquet des Sept Sages, 158 B : 'AXV *H<iid8ou (j.èv è|jL0i (se. KXeoSioptp) SoxeT Stxoc.dTepov AiWtto^ sutov àTroffiaivstv
» C. Wachsmuth, De Timane Phliasio, pp. 29 ss. et fr. 73 as.
thanmatarge '. La violence spéciale des attaques contre Épiménide, indiquée par le verbe xaBaTCTc^Oai, s^expliqne naturellement chez Xénophane par une antipathie plus grande contre le prêtre que contre les poètes on les philosophes. Elle n'oblige pas du tout à admettre une querelle de contemporains entre Xénophane et i^pimônide. A plus forte raison, n*est-il point nécessaire de supposer l'existence d'un second Ëpiménide, disciple de Pythagore *.
Après Xénophane, le silence se fait pour plus d'un siècle autour du nom d'Épiménide. Les deux principaux historiens du cinquième siècle, Hérodote et Thucydide, ne le citent même pas, bien qu'ils aient eu l'un et l'autre l'occasion de le faire. Ils rapportent, en effet, le massacre des Cylonides dont l'expiation réclama le ministère d'Épiménide '. Les auteurs modernes qui se refusent à admettre la réalité du personnage ont triomphé du silence des historiens et s'en sont servis pour lui dénier tout caractère historique : si les deux connaisseurs les plus sûrs de l'histoire primitive d'Athènes ne disent rien d'Épiménide, c'est, dira l'un d'eux, qu'ils considéraient l'éloignement des Alcméonides comme la seule expiation nécessitée par le sacrilège ^. Pareille assertion n'est en soi rien moins que prouvée : on peut penser que le bannissement des coupables et l'exhumation des
* DiELS, Epimen. von Kreta, l. c, pp. 401 s.
« Tannkby, Pour Vhiètoire de la Science HeVène, pp. 35 s.
* HÉRODOTE, V. 71. — Thucydide, I, 126.
* B. NiESE, Histor. Unters. A. Schàfer ,., getcidmet, pp. 12 s.
morts ne pouvaient apaiser complètement les craintes religieuses; il fallait purifier la ville entière, souijilée par le contact plus ou moins long des meurtriers '.
Du silence des deux historiens, M. Kern conclut qu'au cinquième siècle le nom d'Ëpiménide n'était pas encore rattaché à l'affaire des Cylonides; le purificateur ne serait venu à Athènes que pour faire cesser la peste. Cette tradition, rapportée parDiogène Laôrce, n'est pas suffisamment établie pour que nous admettions qu'un fléau de ce genre ait éclaté à Athènes soit en 596, comme le compilateur le dit, soit en Fan 500, ainsi que l'affirment MM. Lœschcke, C. Bobert et 0. Kern ^.
L'omission d'Hérodote et de Thucydide s'explique aisément par le peu d'intérêt qu'offrait un personnage comme Ëpiménide pour les Athéniens du Y* siècle ; à cette époque, l'attention générale est attirée par les événements contemporains et les esprits ne songent qu*à un passé très proche ^.
De plus, le récit d'Hérodote, incomplet en plusieurs points, dérive d'une source favorable aux Alcméonides ; les principaux coupables du massacre sacrilège; suivant lui, les chefs du gouvernement, responsables du crime commis, ne sont pas les Alcméonides, Mégaclès et les siens, mais les prytanes des naucrares *. Pour atténuer
1 H. DiELS, /. c, p. 391.
* 0. Kebn. De Orpheiy EpimenidiSf Pherecydis theogoniia, p. 82. Cf. suprOj p. 4 n. 1 et pp. 22 s.
' SOHWARTZ dans Pauly-Wissowa, Real Encyclop. e, v. ii^^AM, II(1896)p. 2181.
* HÉRODOTE, /. C. : ol TipuTavee; xtôv vauxpxpwv oiTtep ^v£|jlov tote Ta; 'AOrlvat;.... THUCYDIDE, /. C. : oi 'Mr^'^oTiOi.,,. iTZi^pi^a^xt^ zoiç «vvEï à'pyouji TfjV çpoXaxTiv^ etc.
encore la faute des meurtriers, l'auteur d'Hérodote avait omis le nom d'Épiménide, refusant ainsi d'admettre la nécessité d'une purification générale d'Athènes.
Thucydide, qui complète Hérodote, n'a pas mentionné Ëpiménide, parce que son esprit, rebelle aux données merveilleuses et aux superstitions, ne pouvait croire à Teificacité des mesures du purificateur, ni à sa thaumaturgie. Il n'a pas même jugé opportun d'en discuter la valeur, comme il le fait quelquefois pour les oracles et les interprétations des devins ' .
§ 3. — Za Nouvelle ionienne.
Dans le courant du cinquième siècle, les écrivains de rionie s'attachent à recueillir les légendes qui circulent dans le peuple sur la plupart des personnages célèbres et notamment sur les Sept Sages. Ces traditions ne nous sont malheureusement connues que par des écrits postérieurs à notre ère, tels que le Banquet des Sept Sages de Plutarque et elles ont dû subir des transformations multiples *. Nous pouvons cependant en reconstituer certains traits et nous représenter l'idée que le peuple ionien se faisait du rôle de ces personnages. De même que les Grecs du IX' et du VIII" siècle avaient idéalisé les héros de la légende troyenne et en avaient fait des types de guerriers parfaits, de même nous voyons, au V* siècle, l'imagination toujours active de ce peuple ingénieux réaliser le type de la sagesse morale et politique
» Thucydide, II, Ï7 ; II, 64.
^ WlLAMOWlTZ, Zu Plutarchs Oastmahl der aieben Weisen^ dans VHermeSy XXV (1890), pp. 195 sa. Cf. id., Aristotelea u. Athen, II, p. 18. DlELS, Parmenidea, p. 13.
dans la personne des hommes les plus remarquables du siècle antérieur. Les nouvellistes ioniens recueillent et amplifient les légendes naïves brodées par Timagination populaire autour de ces noms. Épiménide, que diverses particularités rapprochent des Pittacus et des Solon^ devait nécessairement tenter Tactivité d*un logographe ionien.
Léandros de Milet ' semble en effet, avoir rassemblé les récits populaires relatifs au prêtre crétois, comme il l'avait fait pour son concitoyen Thaïes. Il remplaçait dans la liste des Sept Sages, Cléobule et Myson, par Léophantos et Ëpiménide (1,41) *. L'intérêt de ce renseignement est de nous montrer qu'à la tin du V* siècle Ëpiménide était considéré comme un contemporr»in de Thaïes et de Solon. On voit ainsi que le rapprochement d'Épiménide et de Solon, que la. République des Atliénieyis d'Aristote (c. 1) nous interdit d'admettre ', est plus ancien que ne le voudrait M. Busolt *. La tradition suivie par Hermippe diffère de l'opinion de Léandros, puisque Plutarque, dépouillant les biographies du premier, nous dit qu'Ëpiménide était rangé parmi les Sept
^ L'époque et le nom méoie de cet écrivain sont peu sûrement établis. On admet généralement que Asavâpo; est une variante de Maâvopioc et que ces deux noms désignent un logographe ionien, dans le genre d'Hécatéo de Milet et d'Hellanicos. Cf. Rœpbr, Philolog., III (1848). pp. 28 s. — MÛLLEB, Fr, HiaL Graec, II, p. 334.
* DIOGÈNE LaëBCB, I, 23; I, 41 : Aéavôpo; [kh yàp àvri KXso- PoJXo'j xai Mûffwvoc AecoçpavTov Topaiccôa, AêJ3^ôiov 5\ 'Eoso-iov xal
^EirifJLeVtCTiV TOV KpTJTOl.
* Cf. infra, pp. 52 ss.
* BUSOLT, Oriechischc Geschichte, II*, p. 210 n., attribue ce rapprochement à Hermippe. Cf. infra^ p. 62 n. 3.
Sages par les auteurs qui n'y comprenaient point Périaudre {Solon, c. 12).
§ 4. ~ Bâton.
La concision des renseignements transmis jusqu'ici a propos d'Epiménide cesse avec Platon. Contrairement à la tradition générale, le Cretois Clinias dit à Tbôte athénien que son compatriote vint à Athènes vers l'an 500. Il aurait accompli alors les sacrifices prescrits par la divinité et aurait prédit aux Athéniens qui craignaient l'expédition des Perses, que celle-ci n'aurait pas lieu avant dix ans et qu'elle serait fatale aux envahisseurs K
Pour concilier les deux opinions, la tradition commune et la donnée de Platon, des solutions aussi nombreuses que peu satisfaisantes ont été proposées *. Quelques-uns ont cru que par les guerres médiques il fallait entendre Texpédition de Cyrus en Lydie; d'autres ont songé à Texistence de deux Ëpiménides qui, à un siècle de distance, seraient venus accomplir des cérémonies religieuses à Athènes \ D'aucuns ont voulu voir dans cette
* Platon, Lois, I 642 D, Kal jjLf,v, w ;év£, xai tôv irap' è[jLoO Xo^ov àxo'jaa; tî xal à7coâsS2[X£Vo; 5apptov ÔTrdffa po'jXst \éyz, TfiOs yàp iWç axr]xoa( (*>; *ETri|X£VÎOT,; y^Y^VEV àvTjp ^elo;, Ô< ^v f,jjLÎv oîxeîo^, ÈÀOwv Se irpô Twv ri£p7txbjv oÉxa eiîT». 7:pox£pov Trap' ujxa; xaxâ ttjv TO'j 3'îoj [JLavT£iav 3'yjta; te ê^jjaTO Tiva;, aç ô Bto^ àvElXe, xai Stj xai çpopoujjLÊVtuv xèv IlEpvtxôv 'AOrjVaîwv ordXov eTrcev, ÔTt Sexà fiàv ÈTÔiv où/ TJÇouaiv, ô'-uav ôè eXôtodiv, àTraXXayiffovuat irpaÇavTEC oùSèv côv fîXTTiîov, TraOdvTE; t£ î) opâffavTE; ttXeio) xaxa. Tôt* ouv E^£V(ô6T)vav ujjLtv ol itpoyovoi ififxôiv, xai E-jvo'.av ex To'aou ï-^tùyz u|jlÏv xat ol T)(x^Tepoi Eyoucrt Yovfjç.
' Voir l'énamération détaillée de ces opinions chez SCHULTfiSS, De Epimen. Crète, p. 7.
* Cette explication, déjà proposée par H. DODWfiLL, De vêteribus Ghraecorum Romanorumqne cycîis, Oxford, 1701, pp. 117 s., a été reprise par M. Taxxbby, o. c, pp. 35 s. Le remède est
donnée une négligence de Técrivain qui aurait confondu le nom d'Epiménide avec quelque autre '. Le texte luimême, qu'on ne peut changer, a été Tobjet d^nterprétations bizarres ^.
E. Zellbr^ a supposé que Philippe d'Oponte, l'éditeur des Lois de Platon, avait introduit cette donnée légendaire dans le texte original d'après la fable de Diotime de Mantinée rapportée dans le Banquet (201 D) : l'anachronisme n'en subsiste pas moins. Il n'étonnerait guère sous la plume de Platon, qui traite la chronologie avec beaucoup de liberté, si cette erreur était motivée par un but littéraire ou philosophique. Pour Platon, en effet, le détail historique n'a de valeur qu'autant qu'il peut le faire servir à son intention. Mais ici il n'y a aucune raison artistique qui explique pareil changement; bien plus, il est remarquable que le personnage crétois, s'adressant à l'hôte athénien, n'ait pas préféré la tradition courante qui fait remonter à un siècle plus tôt l'amitié de l'Attique et de la Crète.
M. DiBLS * a proposé un autre moyen de concilier les
simple, mais il est désespéré. L'indice invoqué parM.Tannery en ces termes : « l*ami de 8olon semble avoir été de Phaestos (Platarque); l*Epiménide dont parle Platon est de Cn:sse >* est inexact, puisque Théo pompe qui suit la tradition générale, dit qu'Epiménide était do Cnosse.
^ A, CroISET, Histoire de la Littér. gr„ Paris, Thorin, II, 1890, p. 439 u.
* Bbbgk, Funf AbhandL zur Qesch. der griech y Phil. u. Astron.f p. 76, n. 2, a voulu donner au mot eto; qu^on y lit, le sens de « grande année n, c'est-à-dire de ScoocxicTEpi; (12 ans, année chaldéenne), ce qui nous ramènerait vers 610 avant J-C.
5 E. Zellbr, AbhandL der Bcrl. Akad., 1873, pp. 95-99.
* DiBLS, Ueber Epimenides von Kreta^ l. c, p. 395 ss. Cf. id. Parmenides, pp. 13 ss.
deux traditions : la donnée de Platon se rapporterait non pas à rËpiménîde de l'histoire, mais à celui de la littérature, personnage fictif qu'il faut placer un peu avant les guerres médiques. La prophétie que Platon attribue à Épiménide est évidemment un oracle fabriqué après coup, ex eventn, lorsque les Perses eurent été défaits. Elle appartient à un recueil d'oracles qui circulait à Athènes sous le nom d'Epiménide. Nous voyons ce genre de littérature se développer en Attique dès la fin du VI'' siècle. Des oracles plus ou moins récents furent alors attribués à des devins mythiques tels qu'Orphée, Musée et Linos et, grâce à ces noms, obtinrent crédit auprès d'una foule supertitieuse. Les Pisistratides chargèrent une commission de savants de les recueillir, dans le but d'empêcher de nouvelles falsifications. Onomacrite d'Athènes qui la présidait, inséra notamment parmi les vers de Musée un oracle apocryphe ; pris sur le fait par Lasos d'Hermione, il fut chassé d'Athènes, mais se réconcilia plus tard avec ses anciens maîtres, réfugiés à la cour du roi de Perse et continua au profit de leur politique ce genre de supercherie littéraire *. Pour décider Xerxès à favoriser le restauration de la tyrannie à Athènes et pour la préparer dans l'esprit des Athéniens eux-mêmes, Onomacrite avait reçu d'Hippias la mission d'insérer dans sa collection des prophéties d'événements qui s'étaient réalisés, on les attribuant à Kpiménide. Il cherchait ainsi à obtenir du roi la confiance en l'accomplissement des prédictions relatives à son intervention. De même qu'il avait interpolé les oracles de Musée, il aurait, suivant M. Diels, introduit, après 490, dans le
* HÉRODOTE, VII, 6. Thucydide, VI, 59.
recueil des oracles d'Epi ménide, la prédiction d'un événement qui venait de s'accomplir, la défaite des Perses conduits par Darius ^
Bien qu'on ne puisse nier un rapport entre l'indication de Platon et les oracles du pseudo-Épiménide, on ne voit pas clairement comment elle a pu en dériver. C'est tout au plus si le souvenir de ce recueil d'oracles apocryphes a pu suggérer à Platon l'idée d'attribuer son étrange anachronisme à l'interlocuteur crétois. Si Épiménide a purifié Athènes du sacrilège cylonien, comme l'admet M. Diels, et si, en conséquence, le souvenir de cet événement s'est conservé jusqu'à la fin du VI* siècle, époque où l'on connaissait les oracles d'Épiménide, Onomacrite n'a pu attribuer au prophète crétois la prédiction de la défaite des Perses, du moins telle qu'elle apparaît chez Platon. Le faussaire ne pouvait prétendre, même en recourant à la fiction d'un sommeil centenaire, que la prophétie d' Épiménide ne précédait les guerres médiques que de dix ans *, Les Athéniens du V* siècle n'étaient pas assez ignorants de leur histoire pour que la légende d'une intervention d' Épiménide vers l'an 500 eût quelque chance de s'accréditer chez eux. Il eût été difficile, pour
^ DiBLS, /. c, p. 397 : « Es ist îmmer das alto Kunstatûck aller Orakelweisheit, dnrch Fiction von Orakcln ex eventu die Glaabwûrdigkeit der auf die Zukunft beziiglichen neuen zu verbûr,<;en. » M. Diels qualifie ce genre littéraire de « propagande d'émigrés ».
* Platon a peut-être ajouté cette indication de dix ans à la forme primitive de Toracle parce que cet intervalle de temps joue un rôle important dans la divination ancienne. Dans le Banquet (p. 201 D), il nous dit, à propos de la Mantinéenne Diotima : /.ai 'AÔT^vaioiç Trotè 5uJ7[jLevoi; irpô toj Xot(jLoû oéxa êtïj àvapoXijv ÈTToÎTjas tt,; vojou. Cf. Tœppfeb, Attische Généalogie^ p. 142.
ne pas dire impossible, de Jeur faire admettre que si les Perses n'étaient venus qu'en 490, c'était à Épiménide qu'ils le devaient.
Nous croyons qu'il faut chercher par une autre voie la solution du problème. Dans le dialogue des Lois, Fironie platonicienne se joue de la crédulité et de l'ignorance du personnage crétois *. Nous poumons donc nous demander si un anachronisme aussi grossier que de faire venir Ëpiménide à Athènes vers l'an 500 n'est pas intentionnel de la part de l'écrivain. L'ironie apparaît plus visiblement encore, lorsque dans l'entretien du même personnage avec l'hôte athénien sur les inventions fameuses de l'antiquité *, Platon fait rappeler par celui-ci que le Crétois oublie de citer ^ un homme qui le touche de près et qui n'est véritablement que d'hier „ (tov (pOvOv... Tov aT£y vwç ^^fie; yevofievov) ; et Clinias répond à son interlocuteur : " Parles-tu d'Épiménide? „ Il nous semble que ces mots rappellent ironiquement l'anachronisme que l'auteur vient d'attribuer au Crétois •\
* Platon, Lois, III, 680 C. Cf. Wilamowitz, Jîowwr. Unters., p. 269 D.
* Platon, Lois, III, 677 D; le mot dcTsyvdic est ironique.
' Selon E. ROHDB, Psyché. IP p. 97, Platon n*a pas voula contester la tradition de l'ancienne purification d'Athènes; il ne Be sera pas demandé comment le même homme ponvait reparaître au même endroit à un siècle d'intervalle, peut-être à cause da grand âge d'Epiménide. Les Crétois disaient, en effet, que leur compatriote avait v^cu deux cent quatre-vingt-dix-neuf ans (Diog. L. I, 110\ ce qui lui aurait permis de venir à Athènes à la fin du VIP siècle et au commencement du V^. Nous doutons fort cependant qu'il faille recourir à cette légende pour expliquer le texte de Platon.
§ 5. — Les Atthidographes.
Au quatrième siècle, un courant général entraîne les savants grecs vers l'étude des anciennes institutions politiques et religieuses; on veut connaître le culte et les rites du passé ^ La légende d'Epiménide fut remise en honneur alors, et c'est probablement aux investigations des Âtthidographes que nous devons la connaissance des détails de la purification d'Athènes '. Le souvenir de celle-ci n'avait jamais dû disparaître entièrement : rattachée au massacre des Cylonides, l'histoire d'Épiménide ne pouvait tomber dans l'oubli. Nous voyons, en effet, les conséquences du sacrilège commis par Mégaclès et les siens peser longtemps encore sur la famille des Alcméonides. En 508, après la chute de la tyrannie, Isagoras oblige l'Alcméonide Clisthène à s'enfuir, et le roi de Sparte Ciéomène, appelé pour la seconde fois, purifie de nouveau la ville '. Plus tard, au début de la guerre du Péloponnèse, les Lacédémoniens voulant discréditer Périclès, apparenté aux Alcméonides, dans l'opinion de ses concitoyens, ordonnent aux Athéniens d'expier le sacrilège commis contre la déesse lors du massacre des Cylonides ^ D'autres événements du cinquième siècle tels que la purification de Délos et la peste d'Athènes avaient encore impressionné les esprits et réveillé le souvenir d'Épiménide *.
* WILAMOWITZ, Aristot. u. Athen, I, p. 260 sa , II, pp. 17 s. — SOHWABTZ; dans Patjly-Wissowa, Real Encycl, s. v Atthis II (1896), pp. 2180-2183.
* DiOGÈNE Laêrce, I, 110. Cf. pp. 23 et lOG. ' ARISTOTE, 'AOrjVatwv TToXiTSta, c. 20.
* Thucydide, 1, 126 s.
8 HÉRODOTE, I, 64. Thucydide, I, 8; II, 47 bs., III, 104. Plutarque, Banquet des SeptSageSj c. 14, 158 A.
Au milieu des lutteô civiles de la république athénienne, Phistoire du purificateur crétois fut sans aucun doute un sujet de discussion entre les partisans et les adversaires des Alcméonides : les premiers avaient intérêt à nier un événement qui, aux yeux d'une population religieuse, augmentait la gravité du sacrilège commis par les ancêtres de leur famille. Que les adversaires de celle-ci en aient conservé soigneusement le souvenir dans un but opposé, c'est très naturel ; qu'ils l'aient inventé de toutes pièces pour en faire un sujet de reproche à leurs ennemis politiques, comme le suppose M. de WiLAMOwnz, c'est peu probable ^
Le nom de Nicias, attribué au chef de l'ambassade chargé de ramener Ëpiménide en Attique, renferme, selon nous, une allusion au général athénien homonyme, le plus religieux et le plus superstitieux des Grecs du cinquième siècle. Cette homonymie peut difficilement être fortuite. Il était très naturel de placer à la tête d'une mission semblable un ancêtre du dévot Nicias *.
Les Atthidographes ne paraissent pas avoir fixé d'une
• M. de WlLAMOWlTZ, Eitripides ^Hippolytoa, pp. 243 s., prétend que grâce à la fiction du sommeil d*Épiménide introduite dans un ouvrage apocryphe de la fin du YI» sièclei les partisans d'isagoras inventèrent alors la purification d'Athènes accomplie par Épiménide avant son sommeil et augmentèrent ainsi l'importance du sacrilège commis par les ancêtres de leurs adversaires politiques. Nous donnerions plutôt Pexplication inverse : la purification de Oléomène est faite à l'image de celle d'Épiménide, comme si le séjour en Attique de l'AIcméonide Clisthène avait rendu une nouvelle expiation nécessaire.
* DiOGÈNE Laëbce, I, 110. Thucydide, VII, 50, 77, 86. Cf. Plutarque, Nicias, c. 9; 26. THUCYDIDE, II, 86, parle d'un Crétois appelé Nicias, proxène des Athéniens à Gortyne,
manière certaine la date de la purification d'Athènes. Ne reposant pas toujours sur des documents officiels, leur chronologie hésitait très souvent pour l'époque antérieure à Solon. De plus, en leur qualité d'auteurs officiels, ils étaient animés d'uu esprit démocratique et s'attachaient à mettre en relief le lôle des personnages populaires ; obéissant à cette tendance, ils avaient sans doute déjà admis le rapprochement d'Épiménlde et de Solon. Ainsi s'expliquerait l'erreur des biographes anciens qui ont considéré cette fiction comme une tradition historique parfaitement établie.