CHAPITRE II Thêopompe
Jusqu'ici les auteurs anciens n'ont rapporté à propos d'Épiménide que des faits naturels et vraisemblables : le purificateur crétois a pu vivre sinon cent cinquantequatre ans, comme le rapporte Xénophane, du moins très longtemps. Son caractère d'homme religieux a permis de le classer parmi les Sept Sages, comme le prétend Léandros de Milet. Si Ton fait abstraction de l'anachronisme, la donnée fantaisiste de Platon n'a rien non plus de contradictoire avec le caractère prêté par la légende au personnage. Enfin il est naturel qu'IËpiménide soit venu à Athènes pour purifier la cité, comme le rapportent les Atthidographes.
Avec Théopompe, nous quittons le domaine de l'histoire pour entrer tout à fait dans celui de la fable. Les nombreux détails que Diogène Laêrce cite d'après cet auteur ont un caractère commun : le sommeil de
cinquante-sept ans (I^ 109), la voix adressée da ciel à Ëpiménide (I, 115), et la durée de sa vieillesse (ibid.) sont autant de données légendaires. Elles dérivent toutes du huitième livre de Y Histoire philippique généralement connu dans l'antiquité sous le titre spécial de Récits merveilleux (8a'j(jLâ<jia) ',
A cet endroit de son ouvrage, Théopompe, voulant surpasser Helhmicos, Hérodote, Ctésias et Platon, avait rapporté la plupart des détails extraordinaires attribués aux thaumaturges du septième et du sixième siècle avant notre ère. De même qu'il y avait traité la légende de Phérécyde et de Pythagore ', il avait raconté le long sommeil d'Épiménide dans une caverne, parce que ce fait merveilleux devait plaire à l'imagination de ses. lecteurs et soulevait des problèmes philosophiques, comme la fable de la femme tombée en léthargie et réveillée par Empédocle.
La présence de presque tous les détails de la légende chez Théopompe nous indique que le roman d'Épiménide était achevé au quatrième siècle, au moins dans ses traits principaux. C'est d'ailleurs l'époque féconde en ce genre de compositions : Héraclide Pontique élaborait alorS; d'après des traditions orales et sa propre imagination, le roman des anciens philosophes, de Pythagore et des prophètes errants '. Il n'avait pu omettre de mentionner la légende d'Épiménide, peut-être même de
1 Cf. pp. 17 s. ROHDB, Rhein. Mus., XLVIII, (1893), p. 110 es.
' MÛLLBB, Fragm, Histor^GraeCj I, pp. 287 s. fr. 66, 67 et 68.
' Pour la tendance au fabuleux chez Héraclide, v. ClOÂBON, de natura deoium I, 13 (34) : ex eadem Platonis schola Fontieus HercLclidea puenlibus fabuUs referait libros. Plutabqub, Camille^ 22. Cf. WILAMOWITZ, Âristoteles und Athen, II, p. 14.
lui O0nsa.crer; un traité, comme il l'avait fait pour Abaris, thaumaturge analogue. Parlant du voyage des âmes séparées du corps, il avait sans doute fait allusion à la tradition légendaire diaprés laquelle Pâme du prophète Cretois pouvait quitter son corps, quand elle le voulait '. Après Héraclide Pontique, les romanciers continuèrent à recourir aux légendes et dans leur ignorance des faits historiques, ils réalisèrent, pour chaque personnage célèbre et avec des traits semblables, le type du sage, du prophète ou du purificateur conforme à Tidée que s'en faisait leur époque *. Ces détails fantaisistes furent pris au sérieux par les biographes alexandrins et ceux-ci insérèrent dans leurs ouvrages les inventions que leurs prédécesseurs avaient ajoutées à la tradition primitive.