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CHAPITRE IV Les Écrivains de la Pâbiode Alexaih^rine

A partir du IV* siècle avant J.-C, notre connaissance de l'histoire et de la légende d'Epiménide ne s'enrichit plus que de données accessoires. Les biographes alexandrins se bornent à réunir ce que les auteurs de l'époque classique ont rapporté incidemment.

lïmée.

Un écrivain curieux de légendes locales, comme l'était Timée de Tauroménion, avait dû, dans son exposé de l'histoire de la Crète, entretenir ses lecteurs d'un des personnages les plus célèbres de cette île. Malheureusement Diogène Laêrce (1, 114) ne nous a conservé qu'une

' La légende do Lycui^ue et de Thalétas dérive de la môme tendance. Cf. infrUf p. 71.

donnée de cette notice» d'après laquelle Epiménide aurait reçu des nymphes un aliment particulier qu'il gardait dans un sabot de bœuf et dont il usait sobrement; la nature n'accomplissait pas chez lui ses fonctions ordinaires et on ne le vit jamais manger ^

Cette légende est très caractéristique : Epiménide nous y apparaît encore sous la protection des nymphes, tandis que de bonne heure l'oracle de Delphes le réclame au nombre de ses serviteurs *. Cette nourriture subtile qu'elles lui procurent, semble être un symbole des inspi rations nécessaires à son rôle de prophète '. Sa sobriété, voire même son abstinence complète, était considérée comme une préparation indispensable aux extases pendant lesquelles la divinité était censée lui révéler l'avenir. C'est surtout ce caractère de tempérance que les Orphiques durent exalter chez Epiménide, lorsqu'ils le rattachèrent à leur secte et lui attribuèrent des ouvrages mystiques de leur composition. Nous savons d'ailleurs, entr'autres par le drame perdu d'Euripide, les Cretois^ que la Crète était par excellence la région des pratiques de l'abstinence orphique *.

^ Diogène Laôrce rapporte ces détails d'après Démétrios de Magnésie, mais il ajoute que Timée y fait allasion dans la seconde section de son Histoire.

* Platon raconte qu'Ëpiménide vint à Athènes "d'après l'oracle du dieu „ (xaià tt^v toô Oeoû {xotvTetav), celui de Delphes, évidemment, qui était d*habitude consulté en de semblables occasion». Cf. infra, pp. 102, 109.

■ Bouché-Lecleboq, Hist de la Divin, II, p. 101.

* Cf. Nauck s F. T. G., 479, v. 18 : xi^v T'ÊjA^.ûywv Ppùi^iv èSsvTiôv irs^uXxvixa'., et les notes de Nauck sur ce fragment.

Néanthe de Oyziqne *.

Néanthe avait eu l'occasion de rappeler la purification d'Athènes dans un ouvrage Sur les Mystères (Trepl TeXeTciSv), où il traitait d'anciennes pratiques religieuses, de sacrifices et de rites expiatoires. C'est d'après cet ouvrage qu'Athénée raconte qu'un jeune homme avait été sacrifié lors de la purification d'Athènes. Cette tradition n'a rien d'invraisemblable.

Le sang des Cylonides, sacrilègement versé, réclamait une immolation humaine en guise d'expiation. Un jeune Athénien du nom de Cratinos se dévoua alors pour sa patrie et son ami Aristodème voulut mourir avec lui. Diogène Laêree rapporte à peu près le même événement : il remplace Aristodème par Ctésibios et ne fait pas allusion à Tamour des deux jeunes gens *.

Polémon avait reproché à Néanthe cette invention d'un amour romanesque; mais il ne semble pas qu'il faille étendre sa critique à la relation même du sacrifice des jeunes Athéniens. La réalité de ce dernier n'est pas aussi douteuse que certains le croient. Des immolations de ce genre eurent lieu en Grèce, même à l'époque historique.

A la fête des Thargélies, la ville d'Athènes était puri-

* Athénée, éd. Kaibbl. XIII, 502 c. = Fragm, Hist Graec.j éd. MÙLLEB, I, p. 8, Ir. 24; III, p. 13, fr. 63. AiapoV,Ta 8' irzh xal xà 67rl Kpaxiv(|i -cep 'A^r^^^aitu YEvojxsva • 6; (xetpaxtov <cov> eujiop^pov, 'ETti|jievioou xaOotipovTO^ Tf,v 'Attixtjv àv6p(oirei({) otVjjLaTt Sià xiva p.Û9T} «aXata, (î>< tcrropeï NeâvOTi; 6 KuÇiX7jv6c âv p' Ttepl TeXetûv, àxfa)^ aùxàv sirÉdcuxev [à Kpax^voç] uTrèp xt)< Op£<{/a(jLévri(,cJî xal èiran^Oavev 6 épaaxijc *Apt9xd8T)fAo< Xuffiv x' eXa^e xô Seivdv. Oûx à^voû 8è 6'xi xà icepl Kpaxivou xat 'Apiaxo8iip.ou TisicXavOat ^t^^I noXé[jLa)v èv xaT^ 7cpà< NmvOtiV àvxtypaçpall;.

* DiOGÉNS LA2R0S, 1, 110.

fiée par le sacrifice de criminels dont le sang devait délivrer la communauté de la colère des dieux et la laver de ses souillures. Avant la bataille de Salamine, les Grecs forcèrent Thémistocle à immoler trois jeunes prisonniers, sur l'ordre du devin Euphrantidès \ Enfin Istros dans son Recueil des sacrifices crétois (Swvayuvrj Twv Kpr.Ttxwv 6i>Ttwv) rapporte que les Curetés sacrifiaient jadis des enfants au dieuKronos*; le fait est remarquable si nous songeons qu'Épiménide fut rangé parmi les Curetés '. Ces nombreux indices nous empêchent de mettre en doute le sacrifice humain auquel la purification d'Athènes donna lieu.

Sosibios de Laconie.

Les traditions Spartiates concernant Epiménide apparaissent assez tard dans la littérature. Elles ne sont même un peu détaillées que chez des écrivains postérieurs à notre ère et particulièrement chez Pausanias. Le premier écho nous en est transmis par Théopompe \ Mais elles ne semblent avoir été réunies qu'au IIP siècle avant notre ère par Sosibios, un des rares historiens de la Laconie ^

^ Plutabqu£, Thémiatocley c. 13 (d'après Phanias de Lcsbos). Cf. Platon, Minos, 315 C. — Stengel, Griech. KultusaltMUmer, 2e éd. (1898), {Handbuch d'iwan Muller). pp. 114 ss. - L. Pab- MENTIEE, Revue de Philologie, XXI (1897), pp. 143 ss.

* MÛLLEB, Fragm. Hiat Qraec.y I, pp. 418-427, fr.47.

' Plutaeque, Solon, c. 12. — Diogbnb Laeeoe, 1,115.

* DiOGÈNE LAËRCB, I, 115.

s Sur Sosibios, voir notamment C. Wachsmuth, Einleitung in dos Studium der alten Geschichte, Leipzig, llirzel, 1895, pp. 136 ss. et SUSEMIHL, Gesch. d. gr. Lit in der Alex. Zeit, 1, pp. 603 ss. Cf. supra, p. 30.

Le défaut de documents historiques obligea Sosibios plus encore que les logographes athéniens à recourir aux traditions locales de la Laconie, fort sujettes à caution parce qu'elles ont été mises par écrit plus tard que les traditions athéniennes et qu'elles ont été arrangées d'après celles-ci '.

En étudiant dans sa chronique les institutions de sa patrie, Sosibios avait rencontré le nom d'Épiménide et il est probable que son traité Sm- les sacrifices à Lacédénwne (icepl tcov ^^ Aax£oai|Jiovi Outiùv) renfermait au sujet du prophète crétois d'autres renseignements que la donnée de Diogène Laërce.

Sosibios racontait notamment que les Spartiates conservaient, sur l'ordre d'un oracle, le corps d'Epiménide *. Mais les Ârgiens prétendaient, à tort, selon Pausanias, qu'ils le leur avaient enlevé et que le tombeau d'Epiménide se trouvait à Ârgos devant le temple d'Athéna '. D'autre part, Suidas rapporte que la peau d'Épiménide fut trouvée couverte de lettres (ypa[jL(jLa<Tt xaTaTrixtov), longtemps après sa mort. Il est probable que l'on conservait à Sparte un manuscrit sur p eau où l'on avait noté les prophéties d'Epiménide. L'expression to 'E7î'.|x€vt5£iov oépp.âi qui servait à désigner ce document aura été prise à la lettre et les Spartiates auront prétendu qu'ils possédaient la peau d'Épiménide, en d'autres termes le corps même du purificateur crétois.

» WlLAMOWITZ, Homer, Tintera., p. 367 et Arist w. Athen, II, p. 25.

• DlOQÈME LaÊRCB 1, 115: TO Œio|jLa auToG cp'jXaTTOJdt Aaxeôai- {xov'.oi Tuap'IauTOt^ xot-a ti Xo^iov, w; otjJi Sujji^'.o; 6 Aaxwv.

» Pausanias, II, 21, 3 (1). Cf. id. III, 11, 11 (7).

C'est probablement au traité de Sosibios qae sont empruntés les renseignements de Pausanias concernant la visite d'Épiménide à Sparte *. Le periégète mentionne l'existence d*ane statue d'Épiménide dans l'ancien palais des éphores et d'un temple qu'il aurait fait élever dans le voisinage de la Skias *. Ces indices montrent que le souvenir d'Épiménide fut très vivace en Laconie.

Faut-il mettre en doute la réalité d'une intervention dont le motif n'est nulle part indiqué? On a supposé, non sans vraisemblance, qu'-Épiménide avait favorisé la politique des éphores et que ceux-ci lui avaient élevé un monument commémoratif pour reconnaître ses services ''.

Les traditions Spartiates offirent de nombreux points de ressemblance avec les traditions athéniennes :

Athânks. Sparte.

D'après Plutarque,

Ëpiménide aide Solon dans sa II rend service aux éphores. (?)

tâche de législateur.

Il a une statae à Athènes, Il en a une à Sparte au palais

devant rËleusinion (Pausan. dos éphores.

Il fait des prédictions aux II prédit aux Spartiates leur

Athéniens. défaite à Orchomène.

Les Athéniens possèdent un Les Spartiates ont ** la peau

recueil d'oracles d'Épiménide. d'Épiménide „.

Épiménide restaure à Athènes II élève à Sparte un monument

le sanctuaire des Enménideë. avec les statues de Zens et

d^ Aphrodite.

1 Kalkmann, Pausanias der Perieget^ Berlin, 1886, p. 122. Cf. WA0H8MUTH, 0. C, p. 136, n. 1.

« Pausanias, III, il, Il (7) et III, 12, Il (9).

' Uelichs, Bhein. Mus.y VI (1848), pp. 217-221. Cf. SCHUL- TESS, De Epim. Crète, pp. 43 s. Les devins Abaris et Bakis

En présence d'ane semblable analogie, on pourrait croire que le récit Spartiate est un doublet de la tradition athénienne. Les Lacédémon'ens ont, semble-t-il, copié certains traits de la légende de Lycurgue et du Cretois Thalétas sur la version athénienne des rapports d'Épiménide avec le législateur Solon ' ; mais ce serait aller trop loin que de nier pour cela l'existence même de Thalétas et sa venue à Lr cédémone. Les rapports entre les deux grands états doriens devaient être très fréquents, comme nous le montrent toutes les traditions. Nous ne voyons donc aucune raison de rejeter le fait de la visite d'Épiménide à Sparte et nous la considérons comme historique, bien que plus tard on ait pu broder sur cette tradition des données imitées de la légende athénienne.

Bôlos de Mendès.

Le récit du long sommeil d'Épiménide,tel que nous le lisons chez le paradozographe ÂpoUonios, ne dérive pas directement de Théopompe.

Nous avons dit qu'il est emprunté, ainsi que le contenu des chapitres consacrés aux personnages demi-légendaires du VII* et du VI' siècle avant J.-C, au recueil de prodiges (irepl 6au|jia7{(i)v) formé par Bôlos de Biendès à l'époque de Callimaque -.

étaient prétendument venus à Lacédémone pour faire cesser des épidémies.

* WlLAMOWITZ, Homer. Untera., p. 271. Cf. E.Meyee, Rhein, Ifu^., X LU (1887), p. 00 et n. 4. Pour se rapporter à une époque plus ancienne, la tradition concernant Lycurp:ue et Thalétas n^est pas nécessairement antérieure à l'his^oird d'Épiménide. On ne peut donc invoquer contre la réalité de Tintervention d'Ëpiménide à Sparte la ressemblance des récits de Plutarque relatifs à Epiméni de et à Thalétas.

* Cf sujyra, p. 17.

Comme M. Diels Ta fait remarquer \ le début du traité d'ÂpolIonios trahit une influence pythagoricienne : Ëpiménide, Aristéas, Hermotimos, Abaris et Phérécyde y sont considérés comme des précurseurs de Pythagore (touto'.ç iTctyevôixevoç). Cette disposition, suivant M. Diels, n'a d'autre auteur que Théopompe, à qui Bôlos l'aurait empruntée. Nous croyons plutôt que ce classement des hommes merveilleux antérieurs au philosophe de Samos provient de Bôlos lui-même surnommé quelquefois le Pythagoricien •.

Cette tendance de donner à Pythagore des devanciers dont sa thaumaturgie efface la renommée, reparaît chez les néo-platoniciens du IIP siècle après notre ère, avec cette différence remarquable que Pythagore est considéré par eux comme le maître de ses anciens prédécesseurs. Par le fait même, toute la chronologie se trouve bouleversée et Pythagore devient l'aîné de personnages qui lui sont antérieurs de plusieurs siècles \

Les biographes alexandrins.

Dans la transmission de la légende et de l'histoire d'Épiménide, l'unique rôle des compilateurs alexandrins paraît être de réunir les traditions antérieures. L'imagination romanesque d'Hermippe amplifie les données de ses sources et attribue au thaumaturge crétois

^ Diels, Epimen, von Kreta^ o, c, p. 393.

* Suidas, s. y. BuîXo^ cite deux aateara de ce nom, l'un pythagoricien, l'autre, sectateur de Démocrite. Mais on admet généralement, d'après un passage de COLUMBLLB, VU, 5, 17 qu'il y a là un dédoublement du seul écrivain de ce nom. Cf. supra^ p. 17, n.2.

* Cf. infra, pp. 84 s.

des détails que la tradition rapporte seulement de personnages analogues. C'est le seul des biographes du second siècle avant J.-C. dont les écrivains postérieurs nous aient conservé quelques extraits ^ Le plus remarquable concerne la sobriété d'Ëpiménide : il se nourrissait, disait-on, d'une mixture de mauve et d'asphodèle, prise en quantités fort minimes '. Cette donnée doit son origine aux auteurs orphiques : la mauve servait aux repas des sectes orphiques et son emploi supposait l'abstinence de toute nourriture animale. Les membres de ces associations secrètes ont attribué la même pratique à Épiménide pour le compter au nombre des précurseurs de l'orphisme. Peut-être en était-il question dans l'ouvrage orphique des Purificatî07i8 (KaOapjjLO'I) où le prophète était censé prêcher la sobriété et l'ascétisme ? '

La notice qu'Hermippe avait consacrée à Épiménide servit de modèle aux compilateurs postérieurs : Sotion d'Alexandrie, Satyres, Héraclide Lembos, Nicias de Nicée et en général, les auteurs de Successions des Philosophes (\ioLùoyjxi twv oiXoadcpwv) ou de Vies (Rioi) reproduisent les renseignements de leur prédécesseur \ La notice de Sotion eût été intéressante, parce qu'il cherchait à distinguer dans l'œuvre des philosophes les écrits authentiques des ouvrages apocryphes. Nous

* DloaÂNB Laêbcb, I, 42. Cf. su/^ra, p. 13 et n. 3. Pboolos, commentaire sur les Travaux d^Hésiode, v. 41 (F. H. G-. III, p. 40, fr. 18),

* Timée et Plutarqoe font aussi allusion à ce délail. Cf. supra y p 65 s. et tn/ra, p. 79.

» Cf infra, pp. 129 s.

* Voir l'étude préliminaire, p. 20.

ignorons s'il avait étendu ces études à Ivpiménide.

Les travaux des chronographes alexandrins, particulièrement d'Ératosthène de Cyrano et d'ApoUodore d'Athènes, fournirent maintes indications utiles à Diogène Laôrce et à Suidas ' ; mais leur précision ne doit pas faire illusion. Pour la date de l'arrivée d'Épiménide à Athènes, ApoUodore qui consultait les Atthidographes ne pouvait être mieux informé qti'Aristote : s'il a fixé la purification d*Athènes à la 46" olympiade, la 46*, suivant Diogène Laôrce, ou la 44% d'après Suidas % c'est que le rapprochement d'Épiménide et de Selon impliquait l'une ou l'autre de ces dates.

Quant à la naissance d'Épiménide, elle fut fixée à la 30" olympiade d'après un calcul familier aux chronographes : la date de l'événement le plus célèbre de la vie (ixiJLi^) étant admise, ils en déduisaient l'époque de la naissance.

Lobon d^Argos et Démétrios de Magnésie.

C'est à Lobon d'Argos et à Démétrios de Magnésie que nous devons la liste des ouvrages d'Épiménide. L'époque du premier auteur est incertaine ; mais il est plus ancien que Démétrios, qui a, croyons-nous, reproduit ses indications fantaisistes '.Démétrios avait encore

* DiBLS. UnterBuch, iiher Âpollodors Chronika, Rhein. Mu8,y XXXI (1876), pp. 1 88. G. F. Unger, Die Chronik des Âpollodors, Philologus, XLI (1882), pp. 602-G51.

* BbrnHARDY, dan8 son édition de Suidas, propose de corriger 44 en 46. E. ROHDE, après avoir admis cette correction {Rhein, Mu8,y XXXIir, p. 208\ a maintenu le texte des manuscrits (Psyehe, IP, p. 98, n. 1).

* Cf. supray pp. 20 s., 25 s., 31 et infra^ pp. 119 s.

prouvé qa'une lettre adressée à Solon et attribuée à Épiménide était apocryphe ; la démonstration était aisée puisque la lettre était en nouvel attique (Diogène Laêrce, 1, 112).

^indication la plus importante de la notice de Démétrios concerne les homonymes d'Épiménide. On ne peut séparer non plus cette question de l'étude des écrits du personnage; en effet, certains traités apocryphes qu'on ne pouvait attribuer au prophète crétois ont nécessité la supposition d'écrivains homonymes.

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