I6W.,LXX
» Ibid.y LXXVU.
* On voit qae cetto qaestion avait été posée longtemps avao^ 1* Académie de Dijon, et qae Sénèque y avait répondu avan^ Roasseaa, qui s'est abondamment soavena du philosophe latin : la « philosophie renouvelée d'Omar », que Volney reproche à Rousseau, est plutôt une philosophie renouvelée de Sén&que.
' Malh., II, 687. De même p. 686 : « Ce sont métiers mercenaires, qui préparent Tesprlt sll passe par-dessus, et le gâtent 6'il y croupit ». Cette célèbre épitre porte dans Malh. le n? LXXX.VtH? qu'elle a encore dans la traduction allemande de Lehmann (1816).
vaille, est la philosophie, ou plus simplement la sagesse, ^oi proclame la vanité du monde et des occupations humaines au nom de certains principes qui se retrouvent chez Malherbe comme chez Sén&que.
La philosophie que la Renaissance a essayé de se fiùre voit généralement dans les événements la manifestation d'une force aveugle à laquelle nous ne pouvons rien changer. Cette idée, qui est, à dos degrés divers, chez les écrivains français du XVI* siècle, a été développée dans leur esprit par Sénèque plus que par nul autre. C'est dans PÉpitre 107 que Rabelais prenait le vers latin (traduit par Hénèque d'un vers grec de Cléanthe) qu'il montre « esquisitement insculpté en lettres latines » :
Ducant yolentein fata, nolentem trabant *;
C'est dans Sénèque que Montaigne et Malherbe trouvent ou retrouvent cette leçon, et elle deviendra si bien un lieu commun , que Corneille aura un succès d'actualité avec la fameuse tirade de Thésée qui est une protestation contre le fatalisme :
Quoi ! la nécessité des vertns et des vices D'an astre impérieux doit suivre les caprices... *
c< Astre impérieux », ou « Fortune » — comme on reprochait à Montaigne de dire trop souvent, — ou c< destin », ou « les dieux », ou « volonté de Dieu » — suivant qu'on écrit dans le jargon mythologique ou dans la langue de tout le monde, — c'est toujours la force aveugle contre laquelle nous ne pouvons rien, et & laquelle il faut nous soumettre. C'est ce qu'enseignait
> Pantagruel, 6« livre, ehap. XXXVI (éd. Marty-Laveauz, t. m, p. 143).
• Œdipe, III, 6.
Sénèque, et c'est ce que Malherbe, comme les homme, da XVI* siècle, a exactement retena. « C'est de la philosophie, disait rÉpître XYI, qu'il faut apprendre à nous humilier à Dieu, vouloir ce qii^il vetiL. * » « S'il est galant homme, il voudra ce que Dieu veut * », écrit Malherbe a Colomby ; et à Du Périer :
Vouloir ce que Dieu veat est la seale science Qai nons met en repos *•
Comme l'idée de fatalité est au fond de toute cette philosophie, le mot fatal, auquel le pétrarquisme avait déjà donné une grande vogue du temps de la Pléiade ^, reviendra à tout instant dans les vers de Malherbe — plus souvent encore que « la FortuTie » dans Montaigne. Il sera tout aussi fréquent — sans plus avoir la même raison d'être — chez ceux qui vont
Dans leurs vers décousus mettre en pièces Malherbe ,
et Pascal le mettra au nombre des mots ridicules que les poètes emploient quand ils ne savent que dire.
Proclamer la vanité du monde, de ses occupations et de ses plaisirs, et en outre considérer l'homme comme le jouet impuissant d'une fatalité inexorable : c'était fermer de tous côtés le chemin aux regrets et aux plaintes humaines. Aussi, tant que dure en France le règne de la raison, Sénèque reste le maître des consolateurs ou du
1 Malh., n, 322. « IV, 76.
* 1, 43 (demiezs vers). C'e^t ce qu'avait dit aussi Desportes dans une élégie dont l'auteur des Stancei à Du Périer parait s'être souvenu, comme on verra plus loin.
* Of. Du Bellay, Contre les pétrarquisteaj dans les Jeux ruê* tifU€a (éd. Marty-Laveauz, p. 333-4). PASCAL, Peméea (éd. Havet), VII, 25.
iQoins des raisonneurs qui veulent combattre la douletir en parlant à Tesprit. a Me veux-je armer conti'e la crainte de là mort ? c'est aux despens de Seneoa ' », disait Montaigne en parlant des pédants ; et^ bien longtemps après, Usbek écrit à Bhédi : « Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen, il n'a d'autre ressource que la le^^ture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque * ». Ce que tout le monde lit ou médite, il se trouve toujours quelqu'un pour le mettre en vçrs :
Hector.
r Qael livre voalez-yrus lire en votre chagriB ?
Voilà Sénèque.
Valè&b. ..^ ; .
Lis donc.
Hbotoe (lit).
0 Chapitre six. Da mépris des richesses. La fortune offre aux yeux des brillants mensongers ; Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers ; Leur possession trouble, et leur perte est légère ; Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire, i
Ces vers sont du Joueur de Begnard ^ ; mais les derniers pourraient être antérieurs d'un siècle, et ne dépareraient pas les recueils poétiques qu'on faisait dans la première moitié du XVII® siècle. C'est qu'aux environs de l'an 1 600 on se consolait déjà comme du temps de Begnard et de Montesquieu ; Coeffeteau s'adressant à la
^ JB!B«ai9) I, 24 (Du pédant isme).
' * Montesquieu, Lettres persanesy lettre XXXIII. * » Acte IV, scène xni.
princesse de Conti^ — en une pièce que Malherbe estimait ', — Bertaut et d'autres pour diverses affiictions, recourent aux mêmes moyens, déjà familiers au XVI* siècle : « les Consolations à la Sénèque revenaient à la mode, et après quinze siècles de christianisme, les banalités développées en vers pompeux et froids étaient imprégnées d'autant de sagesse païenne, que lea graves dissertations du moraliste ^ ». Malherbe aussi disserta, "et il le fit même si longuement et si laborieusement, eii 1614, que la princesse de Conti fut frappée d'un nouveau deuil avant que la Consolation ^ fût achevée. De plus, la ressource ordinaire des consolateurs, il l'avait mise au service de la poésie, et il exprimait en ver^ là nécessité de mourir qui doit ôter la cminte d.e la mort, et mutiUté des plaintes qui doit faire cesser nos regrets. La Consolatio ad Marciam ^ lui fournissait la matière de bien des stances: « Si nnllis planctibus defuncti revocantur; bi sors immota et in œtemum fixa, nuUa miseria mutatur et mors tenet quidquid abstulit, desinat dolor qui périt ». C'est ce que Malherbe répétera à Caritée;^ qui a perdu son mari, À Du Périer, au président de Verdun';. et
> Ch. URBAIN} Nicolas Coeffeteau, p. 262. \ • J.
« Malh., m, 450.
' G. Gbbnte, Jean Bertaut^ p. 171-172, et p. 211.
* Poar cette Conêoîation, Malherbe avait utilisé Sénéqnë, et aussi les u consolations » écrites à l'occasion du deuil de \à ptin-
.cesse (v. Ubbain, p. 251).
^ Ad^ Marciam^ YI ; la C. ad Marciam a été utilisée par Çoeffeteau.
• Malh., 1, 33-34. • ' ; ;
^ I, 269-271. Le président était remarié quand arriva la pièce de vers qui devait le consoler de son veuvoge. Ce n'est pas 4 dire que Malherbe eût mis trois ans à la faire, comme en l'a prétendu, et comme on le répète encore.
-même dans sa propre douleur, il n'oubliera pas l'inexorable nécessité de notre nature :
Qae mon fils ait perdu sa dépoaille mortelle, Je ne l'impute point à Tinjure da sort, Pnisqne finir, à l'homme est chose naturelle ^.
Il console comme faisait Sénèque^ et de même que Mlui-ci citait à Marcia l'exemple des mères illurtcesHiui avaient perdu leur fils, il cite à Du Périer d'illustres exemples de pères qui ont perdu leurs enfants : Priam *, François I*' et... Malherbe. Toutes ces idées, du reste, ont tellement fait le tour des littératures qu'il serait futile de chercher d'où elles viennent, si elles n'étaient accompagnées chez notre poète d'autres pensées empruntées aussi à Sénèque : « Ces âgesAà sont perdus pour nous : le temps passé jusques à hier est tout évanoui », disait l'Épitre XXIY ' : et le poète dit à son tour :
L*âge s'évanouit en deçà de la barque £t ne suit point les morts '.
L'Épître LXni démontrait que ce le pleurer excessif est plutôt marque de vanité^ et de vouloir être estimé affiigé, que d'une véritable amitié ^ » ; et les Stances à Du Périer paraphrasent ainsi cette pensée :
* De même à Caritée qui a perdu son mari il rappelle tous les l'eunes maris qui sont morts à la guerre de Troie. Sur « Priam, François I«r çt Malherbe », voyez la plaisanterie de Balsac dans con Entretien L
> Halh., n, S60.
» Malh., n, 494.
Mais d'être inconsolable^ et dediins sa mémoire
Enfermer an ennoi, N'est-ce pas se bair pour acquérir la glaire
De bien aimer autrui *.
Jugeant la vie et la mort oomme Sén&qne, Malherbe en parlera comme lui, c'est-à-dire avec les mêmes imagep. Bien n'est plus fréquent chez les moralistes que de comparer la vie à une traversée dont la mort est le terme ; le traducteur de Sénèque a eu l'occasion de rencontrer bien souvent cette comparaison : « nous laisscms la vie derrière nous et comme à ceux qui sont en la mer
Les villes et les ebamps loin des yeaz se recalent'
...et finalement commence à paroître cette fin générale de tout ce qu'il y a d'hommes au monde. Pensons-nous que ce soit un écueii,sots et malavisés que nous sommes? Cest un port que nous devons quelquefois désirer * ». L'allégorie continue dans la suite de l'Épître, elle revient dans beaucoup d'autres ; elle est résumée dans la Consolation à Polybius : (c In hoc tam procelloso et in omnes tempestates exposito mari navigantibus, nullus portus nisi mortis est ». La voici en vers, et adressée, non plus à Polybius, mais au président de Verdun :
Et les moins travaillés des injures da sort
Peavent-iU pas justement dire Qu'on bomme dans la tombe est un navire an port ? *
C'est sous la forme d'une traversée, avec port et cor-
' Sénéqne citait ici YntG., Enéide, Iir, 78 : Terrœque urheeqite reeedunt
* Malh., II, 586.
* Malh., I, 271.
saires, qne le poète résume sa vie dans VOde à Lagarde *, et la même image revient élégamment dans des vers où se trouve aussi la tournure ce fertile de peines », latinisme probablement dû à la fréquentation de Sénèque * :
On tient que ce plaisir est fertile de peines, Et qu'un mauvais succès l'accompagne souvent ; Mais n'est-ce pas la loi des fortunes humaines, Qu'elles n'ont point de havre à l'abri de tout vent * ?
Sans doute o'est là l'image la plus banale qu'il y ait chez les poètes, et il serait peut-être moins long de compter ceux qui ne l'ont pas employée que ceux qui s'en servent. Mais dans le petit nombre d'images dont dispose Malherbe, elle occupe une place trop caractéristique pour ne pas rappeler le philosophe qui la développait si souvent. U faut en dire autant des termes de médecine, « guérison », (c sauté », « embonpoint », employés au figuré : c'est encore une image de moraliste. Elle abonde dans kSénèque : l'épître 95, notamment, corn-
* 1, 287. Cf. la môme image en parlant de l'État (Malh., 1, 70, V. 23, et p 393 ; et Bacan, l c.,p. LXXIV).
* Cette tournure, qui n'apparaît qu'une fois dans les vers de Malherbe, et une fois dans une de ses lettres (t. 17, p. 115), se trouve deux fois dans la traduction du Traité des Bien faite (t. II, p. 147 et 205). Malherbe a employé ailleurs : fertile «n. Du Bellay disait encore : fertile de bons poètes {Def. et lllvetr,, chap. XI, éd. Person, p. 93).
' Malh., I, 301. Cf. aussi 1, 21, v. 11 et 12. Montcbrestien disait de même de la vie humaine :
C'est une nef poussée De Porage du monde et des flots du destin.
(David, Tragédie, acte IV, chœur, éd. elzév., p. 226.)
C'eat donc probablement à Sénèque qu'il faudrait reporter le
mérite que M. Paul Bourget fait aux Pères de l'Église, d'avoir
comparé la vie à une traversée. .
pare longuement la philosophie à la médecine, et Malherbe a traduit bien des passages qui parlaient de l'âme ou de la société comme d'un corps à soigner. Aussi, dans ses vers, et dans ses lettres les plus solennelles, cette image revient-elle sans cesse, soit qu'il parle do la France ', soit qu'il exprime ses propres « maux », soit aussi que d'après les modes italiennes il fasse parler quelque amant *.
Il y aurait encore bien des rapprochements à faire entre Sénèque et son traducteur : ainsi la lettre où celuici engage Balzac à ne pas ambitionner l'approbation universelle rappelle le ton des Epîtres à Lucilius. Mais s'il est facile de relever une foule d'analogies entre les idées générales du philosophe et celles du poète, il est bien délicat de faire le départ, entre ce qui peut relever de l'influence d'un auteur préféré, et les pensées qui naissent de la même façon chez les hommes cultivés de tous les temps et de tous les pays, et auxquelles, selon le mot de Montaigne, le penseur moderne « serait arrivé par sa raison naturelle ». Bemarquons que Malherbe, pas plus que Montaigne, ne va jusqu'au bout de la doctrine stoïcienne. Quoiqu'il ait écrit dans sa traduction des Epîtres : a on ne peut dire que ce ne soit le trait d'un galant homme d'avoir fait la résolution de mourir ' »*, il exprime dans VOde à La Oarde l'idée qu'un de ses commentateurs, André Chénier, derait mettre dans la bouche de sa Jeune Captive : '
Qu'on stoiqae aux yeax secs vole embrasser 4a mort...
> Malh., I, 69, 261, IV, 104-105.